Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Bibliographie

Hébreux, juifs et sionistes : omissions de la revue "L’Histoire", Alain Michel
08/07/2009

07/07/09

Texte repris du site Herodote, 15 juin 2009

Le mensuel L’Histoire (juin 2009) publie en couverture un titre qui ne laisse pas indifférent : «Enquête sur le peuple juif». Une page d’éditorial et 14 pages suivent, toutes centrées autour du livre de Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé (446 pages, Fayard, 2008, 23 €).

Alain Michel, historien israélien et rabbin, s’indigne du caractère partial et pseudo-scientifique de ce compte-rendu de L’Histoire. Son analyse ne laissera personne indifférent...

À lire, notre dossier : À la recherche des Hébreux

«D’Abraham à Ben Gourion, 2000 ans d’histoire canonique»

Ce premier sous-titre, en couverture du magazine, est déjà très problématique pour une revue historique à prétention scientifique.

En effet, si on admet que le personnage (sans doute mythique) d’Abraham a vécu dans - ou bien représente symboliquement - une période située globalement au milieu du deuxième millénaire avant notre ère, il aurait fallu écrire «3500» ans. Si on prenait pour point de départ «l’invention littéraire» d’Abraham (voir le livre d’Israël Finkelstein), il aurait fallu écrire «2800» ans. Enfin, si l’expression d’histoire «canonique» se rapporte à l’accusation de Shlomo Sand contre la «version historique» soi-disant construite par le sionisme, on devrait écrire «150 ans d’histoire canonique».

Dans tous les cas de figures, ce titre n’a aucun sens scientifique. Si on le combine avec les deux autres sous-titres qui ne sont ni informatifs, ni scientifiques, mais reprennent tout simplement certaines affirmations de Shlomo Sand, on voit à quel point «l’enquête sur le peuple juif», promise par le titre, apparaît aux yeux du lecteur un peu averti comme un simple décalque des thèses de Shlomo Sand et non une enquête sérieuse, qui s’efforcerait d’analyser objectivement les thèses de l’historien israélien.

L’éditorial (page 3)

Le deuxième paragraphe est absurde sur le plan historique : d’après ses affirmations, être juif jusqu’à l’ère de l’émancipation aurait été uniquement «être membre d’une religion», et le XIXe siècle aurait amené «bien des façons d’être juif en ignorant la synagogue». C’est exactement le contraire.

Jusqu’à la Révolution française, être Juif est une appartenance nationale, qui a une connotation religieuse certes, mais celle-ci est loin d’être primordiale dans le contenu global de l’identité juive.

Citons rapidement quelques éléments qui viennent corroborer ce fait : les très larges autonomies juridiques dont bénéficient les communautés juives, dont la plus extrême a été le «Conseil des 4 pays» en Pologne, au XVIe-XVIIe siècle, qui avait même obtenu le droit d’exécution de la peine de mort, droit régalien par excellence, et dont l’inquisition catholique elle-même, tribunal religieux, n’a jamais bénéficié ; le fait que les communautés juives étaient désignées couramment comme «nation juive» par les pouvoirs d’Ancien régime, comme par exemple, «la nation juive d’Alsace» ; le fameux discours de Clermont-Tonnerre à l’Assemblée Nationale qui contient toute l’idéologie de l’émancipation proposée par la Révolution française («tout leur donner comme individu, tout leur refuser comme Nation !») ; mais la meilleure preuve est sans doute fournie par l’un de ces juifs assimilés de la fin du XIXe «ignorant la synagogue» : Théodore Reinach, historien et archéologue, professeur à la Sorbonne et au Collège de France, écrit dans la préface de son «Histoire des Israélites» (je cite la 5e édition de 1914 chez Hachette, mais le texte date de 1884), p. XIII : «En échange de la liberté, du droit commun, Israël abandonne ses rêves de restauration politique ; il cesse d’être ou de vouloir redevenir une nation pour n’être plus qu’un groupement religieux».

Comme dans le cadre de la couverture, il semble que L’Histoire soit frappée d’aveuglement sous l’effet de la «lumière» qui brille des écrits de Shlomo Sand et qu’elle oublie que faire de l’histoire, c’est d’abord avoir un regard critique et distant sur l’objet que l’on étudie !
Tels les aveugles de la parabole, les rédacteurs de l’éditorial poursuivent leur route d’une manière identique en abordant le troisième paragraphe. Au lieu d’écrire : «voici les thèses de Shlomo Sand, petit a, petit b, petit c, et nous allons maintenant en discuter», le paragraphe déroule ces thèses concernant «l’histoire mythique» du peuple juif comme s’il s’agissait d’un consensus académique admis par tous, précisant à la fin «c’est cette histoire mythique que Shlomo Sand, après quelques autres, remet aujourd’hui en cause».

La manœuvre est claire : le débat est déjà réglé, et ce qui sera discuté est non pas le sérieux ou non des thèses de Shlomo Sand, mais quelques points de détails de ces thèses afin que le lecteur puisse mieux les comprendre et les apprécier. On reste confondu de voir ce que l’éditorial ose écrire dans le dernier paragraphe : «la question est complexe et nous n’avons pas la prétention de trancher», alors que tout l’éditorial n’est que parti pris et affirmations «incontestables». Sur le fond de ces affirmations, nous reviendrons plus loin en analysant les propos de Shlomo Sand.

Le débat, pages 8 à 21 de L’Histoire

Le «chapeau» (page 8)

Premier problème - posant les principales thèses de Shlomo Sand, sur lesquelles nous reviendrons, L’Histoire utilise le verbe «démontre» pour parler du livre de Shlomo Sand. Or, si l’intention du magazine était d’ouvrir un véritable débat, il se devait d’utiliser un autre verbe, comme par exemple «affirme» ou bien «soutient». En utilisant le verbe «démontrer», L’Histoire vient confirmer ce que nous avions subodoré dans l’éditorial : le débat est faussé dès le départ, puisqu’il est admis que les thèses de l’historien israélien sont vraies. Faire un dossier sur le livre de Shlomo Sand était, a priori, une bonne idée. Mais celle-ci est dévoyée par la partialité et le manque de rigueur adoptés par la revue.

Deuxième problème : L’Histoire affirme que l’ouvrage a «été finalement bien reçu en Israël». C’est une affirmation absolument gratuite et qui ne repose sur aucun fait. On tente de nous faire croire, par cette phrase, que le succès du livre a été le même en Israël qu’en France. Or, non seulement l’ouvrage de Shlomo Sand est resté très peu de temps dans la liste des «best seller» israéliens, mais de plus il a été accueilli par une série de critiques extrêmement négatives venues de tous les horizons des commentateurs et des spécialistes qui ont pris la peine de réagir à l’ouvrage de Sand, y compris chez les propres amis idéologiques de l’auteur !

La première intervention de Michel Winock (page 8)

On reste pantois devant l’affirmation de Michel Winock concernant l’enseignement de l’histoire en Israël, qui ne serait pas passé au «crible de la critique scientifique» !

A-t-il étudié les programmes du ministère israélien ? Non. A-t-il passé au crible les manuels d’enseignement utilisés en Israël ? Non. A-t-il cherché à vérifier quelles formations permanentes suivaient les enseignants israéliens ? Non. Michel Winock, qui à notre connaissance ne lit pas l’hébreu et n’a jamais réalisé aucune recherche sur l’enseignement de l’histoire en Israël ni, bien entendu, enseigné lui-même dans ce pays, affirme cela avec une morgue d’autant plus étonnante que, s’il y a bien un pays dans lequel un enseignant peut enseigner le même cours pendant 30 ans sans se remettre en cause, c’est la France où il n’existe aucune formation permanente exigée par le ministère ou les académies.

En Israël, la formation est obligatoire et la plupart des enseignants d’histoire suivent des séminaires organisés par les grands instituts de recherche. L’affirmation méprisante de Winock ne repose que sur une unique source : les affirmations de Shlomo Sand ! On retrouve encore une fois le même principe : la question est déjà jugée, dès le départ, Israël est coupable et Shlomo Sand en est ontologiquement la démonstration !

Les premières affirmations de Shlomo Sand (page 9)

- «À l’école primaire on enseigne la Bible comme de l’histoire» :

Faux. Dans le site officiel du ministère, concernant l’enseignement de la Bible dans les écoles primaires générales, il est écrit que parmi les buts à atteindre il faut : «créer une conscience de la caractéristique de la Bible comme contenant une diversité de croyances et d’opinions rattachées à l’héritage du peuple d’Israël» et qu’il faut «développer la capacité de se confronter avec la multiplicité des différentes opinions et avec les valeurs changeantes dans la Bible». Pour cela il faut, par exemple : «comprendre le lien qui existe entre les opinions et les valeurs, et d’autre part les circonstances historiques dans lesquelles elles se sont formées». On voit ainsi que dès le primaire la Bible, qui joue un rôle central dans la culture judéo-israélienne, est cependant relativisée et remise en contexte.

- «Au cours de la scolarité, les deux-tiers de l’enseignement de l’histoire des juifs sont consacrés à l’époque du premier puis du second temple» :

Faux et archi-faux. À partir de la classe de 5e, au cours de laquelle commence vraiment l’enseignement de l’histoire, et jusqu’à la terminale, les programmes d’histoire déroulent en parallèle l’histoire des peuples et l’histoire des Juifs. La quasi-totalité du programme se déroule chronologiquement à partir du Ve siècle (fin de la rédaction du Talmud). Là encore, le programme est disponible sur le site du Ministère de l’éducation, et il aurait suffi que Shlomo Sand, qui sait, lui, lire l’hébreu, aille visiter le site au lieu d’affirmer des faits qui n’ont pas de prise dans la réalité.

- «Qu’apprend-on? Que le "peuple juif" commence à vivre comme un groupe national, étatique et territorial, à l’époque biblique, jusqu’en 70 de notre ère, date à laquelle il a été exilé hors de son État national par les Romains et s’est "dispersé" tout autour du monde : c’est la diaspora» :

Faux, archi-faux et archi-archi-faux ! Le programme, là encore toujours disponible sur Internet montre comment la diaspora est née de la destruction du Premier Temple. Le même programme étudie la vie des Juifs sur la terre d’Israël non seulement après 70, mais également après la révolte de Bar Kokhba, qui s’est terminée dans le sang en 135. N’importe quel élève israélien sait d’ailleurs que le Talmud est composé de deux parties, la plus connue, rédigée en Babylonie, mais également l’autre, le Talmud dit de Jérusalem, rédigé au IIIe et au IVe siècle à Tibériade en Galilée, donc bien après 70.

Mon plus jeune fils, en classe de première dans un lycée «sioniste religieux», m’a expliqué comment il y avait appris que la présence juive sur la terre d’Israël avait cessé d’être significative uniquement après le tremblement de terre de 1034. De même, inscrit dans une filière de Bac spécialisée sur l’étude de la terre d’Israël, il m’a montré comment l’un de ses livres présentait la version biblique de la conquête de Canaan par Josué, puis toutes les critiques archéologiques scientifiques qui ont remis en cause cette approche biblique. Alors, où se trouve l’enseignement de l’histoire «canonique» dénoncé par L’Histoire ?

Conclusion provisoire : nous ne sommes arrivés qu’à la fin de la page 9, (deuxième page du débat), et nous voyons déjà comment Shlomo Sand invente, transforme les faits et en affirme d’autres qui n’ont jamais existé que dans son imagination. Comme l’affirmait le titre de la critique virulente et sans concession que l’historien, le professeur Israël Bartal, lui a consacrée dans le journal de gauche Haaretz en mai 2008, nous sommes bien, avec le livre de Shlomo Sand, en présence de «l’invention d’une invention».

Arrivés à ce point, nous sommes obligés de changer de méthode, puisqu’il nous reste encore les 4/5e des pages consacrées par L’Histoire au livre de Sand, et que continuer nos notes de lectures systématiques nous amènerait à écrire un véritable ouvrage et dépasserait le cadre d’un simple article. Nous allons donc nous contenter de poursuivre en traitant seulement de certains des nombreux points problématiques, mais suffisamment caractéristiques, pour montrer le caractère erroné de l’écho donné aux thèses de Sand. Nous tenterons ensuite de tirer une double conclusion : qu’est-ce qui fait «courir» Shlomo Sand, et surtout, qu’est-ce qui explique un tel succès en France autour d’un livre qui est une fiction idéologique remplie d’erreurs, d’omissions et de ce qu’il faut bien appeler des affirmations mensongères ?

Historiographie juive

Résumons la thèse de Sand : il n’y a pas de peuple juif mais seulement une «civilisation religieuse» (page 11), et des historiens du XIXe siècle, principalement allemands, ont transformé cette histoire religieuse en une histoire nationale, reprise par le sionisme pour justifier la création d’un État juif. Nous avons déjà montré plus haut que c’est la Révolution française qui a inventé le statut de «religion juive».

C’est que l’idée nationale existe déjà avant les nationalismes du XIXe siècle. Il suffit de lire de nombreux passages du Talmud ou d’autres textes de la culture juive pour voir que leurs auteurs ne se sont pas posé seulement des questions théologiques, mais bien des questions de peuple, de gouvernement et d’autres attributs nationaux, et même, souvent, des questions d’histoire ! Prenons un seul exemple.

Dans la dernière partie de son code de loi, Maïmonide (1135-1204) se préoccupe des lois concernant le gouvernement du peuple juif (les lois sur les Rois). Si le peuple juif n’existe pas au Moyen Âge, et qu’il ne s’agit que d’un groupe religieux, pourquoi ce grand décisionnaire perdrait-il son temps à expliquer comment on nomme les juges, quel est le pouvoir des rois, et dans quel cas déclare-t-on la guerre, préoccupations d’ordre national, et non d’ordre religieux. C’est bien que les Juifs du XIIe siècle se voient comme un groupe national ! De plus, l’historiographie nationale juive ne naît pas au XIXe siècle, mais elle a des précédents. Le plus connu est, sans aucun doute, David Gans (1541-1613) qui écrit dès le 16e siècle son «Zemah David» à propos duquel André Neher, qui a consacré un ouvrage à David Gans (Strasbourg, 1974), écrit : «cette chronique historique a fait l’objet de notes érudites chez tous les historiens juifs du XIXe siècle, qui voient, avec raison d’ailleurs, en David Gans un précurseur et un pionnier» (page 84).

On constate donc que ce peuple juif aux origines bibliques n’est pas une invention du XIXe siècle. Les historiens de cette période vont simplement reformuler en termes et concepts modernes des vues historiques qui existent depuis fort longtemps. Soit Shlomo Sand le dissimule volontairement, soit il est tout simplement ignorant. Il est vrai qu’il est un spécialiste d’histoire politique moderne et d’histoire du cinéma, et qu’avant d’écrire l’ouvrage autour duquel nous polémiquons, il n’a jamais fait aucune recherche dans le domaine de l’histoire du Judaïsme.

Esther Benbassa, bien que fort prudemment, le montre très bien (page 18) : Shlomo Sand n’a aucune notion, ou presque, de l’histoire des Juifs au Moyen Âge. En faisant confiance aveuglément aux affirmations de Shlomo Sand, il semble que L’Histoire, dans son cas en tout cas, considère qu’une «grâce historique» peut descendre du ciel sur un «élu» qui, tout d’un coup, devient un spécialiste de ce qu’il n’a jamais étudié ! En réalité, l’ouvrage de Shlomo Sand n’est pas un livre de recherche historique mais un livre de publiciste.

Dans l’article d’Haaretz cité plus haut, le professeur Israël Bartal fait des gorges chaudes de toute une série d’erreurs et de confusions commises par Shlomo Sand, et conclut par l’interrogation suivante : «Est-ce que ce manque de sérieux provient du lien établi par le chercheur (Shlomo Sand) avec l’objet de sa recherche ? Ou bien du fait que tout est inventé, et que de toute manière cela ne change rien que l’objet imaginaire soit blanc ou noir ?»

Le mythe de l’exil

Notons en passant qu’une fois encore, parce qu’il adopte aveuglément les thèses de Sand, Michel Winock affirme des contre-vérités. L’exil, ce n’est pas «d’abord la dispersion des Juifs hors de la Palestine romaine, en 70 et 135 de notre ère» (au passage, signalons une erreur de langage regrettable pour un historien : on ne peut pas parler de Palestine romaine en 70 puisque le mot Palestine n’est forgé qu’en 135, pour «effacer» la Judée - et donc les Juifs - de la carte. L’Histoire a d’ailleurs publié un article sur ce sujet dans les années 80, repris quelques années plus tard dans un numéro spécial. Mais il semble que le «conseiller de la direction» se souvienne moins bien que moi de ce que sa revue publie !)

L’exil, c’est d’abord et avant tout l’exil de 587 avant JC, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut. Depuis cette date, la majorité des Juifs ont toujours habité en dehors d’Israël, et ce jusqu’à aujourd’hui ! Ce qui fait d’ailleurs que les conversions massives au christianisme et à l’islam dont parle Shlomo Sand n’ont pas vraiment d’influence sur la démographie du peuple juif. L’exil de 70 est d’abord et avant tout un exil spirituel, l’exil de la «Shéchina», la présence divine. N’importe quel étudiant de Yéshiva ultra-orthodoxe, qui n’a jamais fait d’histoire de sa vie mais étudie le Talmud, sait parfaitement que la plupart des maîtres du judaïsme (et donc la population, car il n’y a pas de vie intellectuelle sans existence d’une large population qui peut soutenir économiquement les intellectuels - ce fait est précisé dans le Talmud sous le nom de «amé haaretz») sont restés sur la terre d’Israël jusqu’au moins l’an 200 (fin de la période de la Mishna), puis qu’une partie de leurs successeurs sont encore restés près de 300 ans supplémentaires en Galilée, les autres étant installés dans les Académies de Babylone.

Il n’y a pas donc de «mythe de l’exil» au sens où l’entend Shlomo Sand. Par contre, effectivement, la diminution démographique, mais également la baisse du rayonnement spirituel, de la Judée-Palestine pendant plusieurs centaines d’année, sont vues comme une conséquence, lente mais inexorable, de la catastrophe de 70, la destruction du Temple et de Jérusalem. Les juifs traditionalistes comme les historiens modernes du Judaïsme n’ont jamais adopté le mythe théologique de l’exil développé par le monde chrétien. Au contraire, les historiens sionistes ont essayé de montrer qu’il y avait une continuité de la présence juive en Terre sainte, quelles que soient les époques. Enfin, signalons deux abus de Shlomo Sand dans les pages de L’Histoire. Le premier c’est lorsqu’il parle, de la part des Romains en 70 et 135, de «répression religieuse» (page 13). Il n’y a pas de répression religieuse, mais destruction des éléments nationaux les plus importants, comme le Temple, par exemple, puis l’interdiction aux Juifs de venir résider à Jérusalem. Mais les synagogues et les maisons d’études prospèrent et se développent pendant toute la période romaine. La seule exception est la période 135-138, juste après la deuxième révolte, et cette répression est liée au caractère particulier de l’empereur Hadrien. Dès qu’il meurt, les mesures sont rapportées.

Deuxième abus, c’est l’affirmation, directe ou par allusion, que les tenants de l’existence historique du peuple juif considéreraient celui-ci comme exclusivement ou en grande majorité descendant des Juifs présents en Judée en 70. Ni l’enseignement religieux traditionnel, ni l’enseignement historique scolaire, ne prétendent cela, mais ceci nous amène à un troisième point important.

Un peuple racialement pur ?

L’idée d’un peuple «racialement pur» est fondamentalement étrangère au Judaïsme traditionnel comme également à l’histoire enseignée dans les écoles en Israël. Tout d’abord parce qu’elle est radicalement opposée à l’idée d’unité du genre humain qui est aux sources du monothéisme juif. Ensuite, parce que le peuple juif a suffisamment souffert du racisme pour s’abstenir de son emploi. Enfin et surtout parce que les sources, traditionnelles comme historiques, passent leurs temps à nous rappeler les origines composites du peuple juif.

De ce point de vue, le cas des Khazars, dont Shlomo Sand se gargarise tant pour prouver la mauvaise foi des «inventeurs du peuple juif», vient prouver à quelle point la mauvaise foi se trouve justement dans le camp de Sand. Signalons tout d’abord que, comme pour la présence juive en terre d’Israël après 70, n’importe quel jeune juif religieux connaît l’histoire de la conversion des Khazars. Le livre de Rabbi Judah Halévi (environ 1075-1141), «le kuzari», est un des classiques de la pensée juive et peu de gens n’en ont pas étudié quelques passages. Or le livre est basé sur l’histoire de la conversion des Khazars. En ce qui concerne «l’approche sioniste de l’histoire», je me permettrais, là aussi, de faire référence à la critique du professeur Bartal. Celui-ci montre que l’encyclopédie «Miklal», parue à la fin des années cinquante, contient un article détaillé et presque dithyrambique sur les Khazars. Or il s’agit de l’encyclopédie classique de l’enseignement «sioniste» de ces années là, période qui est pourtant décrite par Sand dans son livre comme une période où, pour des raisons politiques, l’éducation sioniste tente de garder dans l’ombre l’histoire des Khazars, de peur de nuire à la légitimité de l’entreprise sioniste (pages 225-226 de l’édition hébraïque).

La question de la langue

Je ne peux parler de tous les sujets abordés de manières erronées ou fausses en quelques pages de «débat». Il faudrait montrer, par exemple, comment Jérusalem est centrale dans le peuple juif dès le premier exil. Contrairement à ce qu’affirme Shlomo Sand, non seulement il faut plus que trois jours à dos de chameau pour aller de Babylonie en Judée mais, au temps du Temple, tous les Juifs de Diaspora payent chaque année l’impôt au Temple (le demi-shekel), et de plus ils sont des centaines de milliers à venir trois fois par an des confins de l’empire pour passer les fêtes à Jérusalem. Il y a donc un très fort lien à Jérusalem dès cette époque, et l’on n’a pas besoin d’attendre les sionistes du XIXe pour l’inventer.

Avant de conclure, je voudrais encore souligner deux exemples concernant l’usage de la langue hébraïque. Page 12, Shlomo Sand affirme : «le vocabulaire reste totalement imprégné de ces mythes. Encore aujourd’hui on ne dit pas "émigration vers Israël", mais montée, Alya, qui est un terme d’origine religieuse».

En fait, l’utilisation du mot «Alyah» comme émigration date, d’après les dictionnaires, du XVIIIe et XIXe siècle. C’est une reprise du terme qui était utilisé dans la période talmudique et au Moyen Âge pour désigner «la montée en pèlerinage». Le développement du langage est là, on le voit, tout à fait naturel, et n’a rien à voir avec un choix idéologique, contrairement à ce que prétend Shlomo Sand. Pour montrer le ridicule de son affirmation, il nous suffit d’un simple parallèle : proposons de supprimer les expressions «dire des gauloiseries» ou «fumer des gauloises» car cela encourage l’histoire mythique de «Nos ancêtres les Gaulois» telle que développée par l’histoire nationale française du début du XIXe !

Je n’ai pas pris cet exemple par hasard. L’utilisation du mot «Alyah» et l’enrichissement de ses significations montrent à quel point l’hébreu n’a jamais été une langue morte ! Jusqu’au début du XIXe, elle reste au contraire une langue de communication courante entre Juifs vivant dans des cadres géopolitiques très différents, et pas seulement chez les Rabbins. J’ai par exemple sous les yeux un livre publié à Vienne en 1809, dont le but est d’apprendre l’hébreu. Non seulement on amène des exemples de lecture à partir de textes traditionnels, mais toute une partie est consacrée aux «hachmé Yavan», c’est-à-dire aux philosophes grecs, que l’on peut donc étudier en hébreu au début du XIXe ! L’affirmation de Sand selon laquelle il n’y a pas de communications véritables entre les communautés juives est erronée, mais de plus l’encadré du regretté Jean-Marie Delmaire (page 18) sur l’«hébreu : la langue ressuscitée» est profondément inexact. L’hébreu n’était pas une langue morte, mais une langue vieillie, qui n’était pas suffisamment adaptée au besoin de la société moderne.

Eliezer Ben Yehuda a compris le rôle que la langue pouvait jouer dans le processus national (en s’appuyant d’ailleurs sur l’exemple français lorsqu’il séjournait à Paris), et a réalisé deux choses fondamentales : il a renouvelé la langue pour l’adapter aux besoins modernes et, ce faisant, il l’a imposée comme langue de l’entreprise sioniste. Mais c’est parce que la base linguistique sur laquelle il s’appuyait était encore assez dynamique que cela a pu fonctionner.

En conclusion : pourquoi un tel succès?

À travers les quelques exemples que nous avons pu traiter, nous constatons donc que le livre de Shlomo Sand est couvert d’erreurs, de contresens, ou encore ouvre des portes qui étaient enfoncées depuis longtemps. Ainsi que nous l’avons dit, il s’agit avant tout d’un essai publiciste dans lequel les affirmations remplacent les démonstrations. Quant à ses motivations, elles ne sont pas très difficiles à comprendre. Ancien du «Matspen» des années 70, le seul parti israélien dont des membres ont fait de l’espionnage pour le compte de la Syrie, rattaché depuis longtemps aux milieux de l’ultragauche, «nouvel historien» post-sioniste, il fait partie de ces historiens pour lesquels les affirmations idéologiques sont plus importantes que les faits objectifs, d’où cette facilité d’écrire pour des sujets que l’on ne connaît que superficiellement.

Laissons une fois de plus la parole à Israël Bartal : «l’union navrante, et très israélienne, de l’idéologique unidimensionnel agressif et du mépris affiché pour les détails (union caractéristique de ceux qui écrivent à partir des deux extrêmes de l’éventail politique) satisfera sans doute les commerciaux des chaînes électroniques parmi les médias. Mais pour nous, les historiens sceptiques, qui s’enterrent entre les piles de livres et les montagnes de dossiers d’archives, il ne nous reste qu’à continuer et lire ce qui s’est vraiment passé, et écrire ce que nous avons vraiment lu».

Mais il nous reste à comprendre les causes d’un tel succès dans l’Hexagone au point qu’un jury sérieux décerne un prix prestigieux à un ouvrage médiocre, et qu’une revue d’histoire réputée qui a pris sur elle, le plus souvent avec succès, de tenter le pari du jumelage de la qualité scientifique et de la diffusion de masse, peut ainsi suivre aveuglément toute une série d’affirmations sans aller vérifier leur exactitude ! Une première explication est sans doute tout simplement factuelle. Elle tient à l’ignorance très répandue qui touche, en France, tant la connaissance de l’histoire juive que celle de l’État d’Israël en particulier, et du conflit du Moyen-Orient en général. L’erreur grossière dans la légende de la photographie de la page 19 en est une parfaite démonstration.

Que l’année où l’on célèbre les 100 ans de la création de Tel-Aviv, la rédaction de L’Histoire ait pu laisser passer un commentaire dans lequel à la fois la date (1919 au lieu de 1909), le lieu (non pas le désert mais les dunes de la côte au nord de Jaffa) et les circonstances (non pas un rassemblement sioniste mais le tirage au sort des terrains de la future Tel-Aviv) soient erronés est tout simplement inconcevable.

Cependant, cette explication factuelle nous paraît insuffisante à expliquer un tel engouement, un enthousiasme si important. La seule interprétation que nous pouvons trouver à ce phénomène se rattache à ce que Jean-Claude Milner nous décrit dans son livre, «Les penchants criminels de l’Europe démocratique». De même que pendant 150 ans l’Europe a eu «un problème juif», et lui a cherché une solution définitive, l’Europe du début du XXIe siècle a «un problème israélien» et lui cherche également une solution. En témoigne cette obsession du conflit du Moyen-Orient, ces exagérations dans les attitudes, les réactions et les condamnations dès que quelque chose se passe dans le cadre du conflit.

De même qu’il fut un temps ou, consciemment ou inconsciemment, l’on pensait que tout ce qui se produisait de mal dans le monde était de la faute des Juifs, de nos jours, tout ce qui retarde la route pour la paix universelle semble être le conflit israélo-palestinien et, avant tout, l’entêtement des Israéliens. Or voici que tout à coup se présente Shlomo Sand et son livre avec l’annonce de «la bonne nouvelle» : il n’y a pas de peuple juif. S’il n’y a pas de peuple juif, il n’y a pas de conflit, puisqu’il n’y a plus de justification à l’existence de l’État d’Israël. De plus il s’agit d’une solution finale qui n’a pas besoin de violence, une solution douce et définitive du problème israélien ! J’ose espérer que je me trompe, et que c’est seulement ma vieille paranoïa juive qui reprend le dessus. Mais je n’en suis pas si sûr.


© 
Alain Michel, historien israélien et rabbin.
 

 

Mis en ligne le 7 juillet 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org