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Le droit international et les opérations militaires sur le terrain, Colonel Richard Kemp (CBE)
10/07/2009

Un texte remarquable qui devrait être lu par tous les journalistes et militants des droits de l’homme, et surtout par les belles âmes pour qui le militaire, voilà l’ennemi. Cet officier sait de quoi il parle : il est colonel dans l’infanterie britannique. Le portrait saisissant qu’il brosse des conditions concrètes du combat et l’empathie dont il fait preuve pour celui qu’ont mené les officiers et les soldats de Tsahal en zone urbaine, affrontant un ennemi félon et cynique s’abritant derrière les populations civiles et manipulant la presse en se plaignant de prétendus crimes de guerre commis par les troupes qu’ils affrontent, resteront classiques. Ma reconnaissance va à notre traducteur, Jean Szlamowicz, dont la réputation n’est plus à faire. (Menahem Macina).

10/07/09

Jerusalem Center for Public Affairs (JCPA), juillet 2009

Conférence donnée, le 18 juin 2009, au Jerusalem Center for Public Affairs, lors du colloque international consacré au thème : Le Hamas, la guerre de Gaza et les responsabilités face au droit international.


Traduction française : Jean Szlamowicz pour upjf.org

Note aux responsables de sites et blogs: Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/contributeurs-specialises/article-16776-145-7-droit-international-operations-militaires-terrain-colonel-richard-kemp-cbe.html



Je voudrais examiner les questions pratiques, les problèmes et les difficultés auxquels doivent faire face les forces militaires qui s’efforcent de combattre dans le cadre du droit international contre des ennemis qui violent le droit international de manière délibérée et permanente.

Je m’attacherai en particulier aux opérations anti-insurrectionnelles selon un point de vue britannique et en partie américain en me servant des récents épisodes vécus par la Grande-Bretagne et de mon expérience personnelle du terrain.

Les soldats de toutes les armées occidentales, ce qui inclut l’armée britannique et israélienne, connaissent les lois de la guerre. Les instances de commandement reçoivent une formation plus poussée, de manière à pouvoir faire appliquer le droit par les soldats et le prendre en compte au stade de la préparation des opérations.

Dans toute guerre, le champ de bataille est un lieu de confusion, de chaos et de soudaineté. Pour cette raison, les degrés de complexité du droit de la guerre, appliqué à des opérations militaires en mouvement, sont mis en œuvre jusqu’au niveau de règles d’engagement. Au sein des forces armées britanniques, les règles d’engagement régissent normalement l’action militaire, de manière à ce qu’elles restent dans les bornes admises du droit de la guerre, assurant ainsi une protection supplémentaire aux soldats face aux possibilités de poursuites pour crimes de guerre. A la base, ces règles définissent quand il est possible d’ouvrir le feu et quand il est interdit de le faire.

Lors d’opérations militaires conventionnelles entre Etats, le combat est en général simple et n’exige pas de règles d’engagement complexes et contraignantes. Votre camp porte un certain type d’uniforme, et l’ennemi, un autre : vous faites feu quand vous apercevez l’uniforme ennemi. Certes, des difficultés existent. Le brouillard de la guerre — et s’il s’agit parfois littéralement de brouillard, il y a toujours le brouillard causé par le chaos et la confusion — est tel, que des erreurs sont toujours commises, comme de confondre ses propres hommes avec l’adversaire. Les tragédies produites par ce chaos et ces malentendus sont légion dans l’histoire de la guerre. On parle de "tir ami" ou de fratricide.

Il y a d’autres complications dans le combat conventionnel, qui rendent cette simplicité de fonctionnement initiale un peu plus complexe. Des civils en quête de refuge, ou cherchant à quitter le champ de bataille, sont parfois pris pour des combattants et il est arrivé qu’ils soient abattus, ou soient victimes de charges explosives. Il arrive également que les forces ennemies utilisent les uniformes du camp adverse. Mais dans le type de conflit que Tsahal a connu récemment à Gaza et au Liban, et dans lesquels la Grande-Bretagne et les Etats-Unis sont engagés en Irak et en Afghanistan, ces facteurs de confusion et de complication sont rendus cent fois pires par les stratégies et techniques de combat adoptées par l’ennemi.

Les insurgés auxquels nous avons dû faire face et que nous affrontons encore dans ces conflits, sont très différents : le Hezbollah et le Hamas d’un côté ; Al Qaida et l’Armée du Medhi et divers autres groupes de militants en Irak ; Al Qaida et les Talibans, et une nébuleuse de groupes de combat en Afghanistan, sont tous différents mais ils sont tous liés entre eux. Le lien qui les unit est l’influence pernicieuse, le soutien et parfois même le commandement de l’Iran et du réseau international de l’extrémisme islamiste.

Ces groupements précis - mais ils ne sont pas les seuls - tirent des leçons en permanence des réussites et des échecs des uns et des autres. Des techniques, expérimentées sur les soldats de Tsahal au Liban, ont tué des soldats britanniques dans la province d’Helmand, ou à Bassora. Ces groupes sont entraînés et équipés en vue de combattre au sein de la population civile.

Ces groupes islamistes de combat sont-ils ignorants du droit international concernant les conflits armés ? Bien sûr que non. Ce serait une grave erreur que de le penser. Au contraire, ils ont étudié ces lois et les comprennent en profondeur. Ils savent que les commandements, britannique ou israélien, et leurs hommes, sont contraints par le droit international et les règles d’engagement qui en découlent. Ils font alors tout pour exploiter ce qu’ils considèrent comme l’une des plus grandes faiblesses de leurs ennemis. Leur modus operandi est fondé sur l’hypothèse, parfaitement exacte, que les armées occidentales respectent les règles du droit. A contrario, non seulement ces partisans ne respectent pas le droit de la guerre, mais ils développent des stratégies délibérées qui sont fondées sur le non-respect du droit. Leur doctrine militaire est tout entière construite sur cette base.

A Gaza, comme à Bassora ou dans les villes et villages du sud de l’Afghanistan, ces groupes de combat exploitent chaque jour les possibilités offertes par les civils et leurs installations, en violation flagrante et délibérée de toutes les lois internationales, ou de toute règle de comportement civilisé, en matière de gain stratégique et tactique. Dénuée de toute considération morale, cette stratégie fonctionne très simplement et avec une grande efficacité sur ces deux niveaux.

Sur le plan tactique, les bâtiments protégés, les mosquées, les écoles et les hôpitaux sont utilisés comme places fortes, ce qui permet de se protéger non seulement derrière des murs de béton, mais aussi derrière le droit international.

Sur le plan stratégique, toute erreur d’une armée occidentale et même, dans certains cas, toute réplique - fût-elle légale et proportionnée -, se verra exploitée et manipulée de manière à scandaliser l’opinion internationale et la forcer à protester. Et s’agissant de groupes aussi intelligents que le Hamas et le Hezbollah, les médias font partie des outils exploités pour mettre en place leur stratégie militaire.

C’est ainsi qu’en avril 2004, les médias ont poussé mes hauts cris à propos du prétendu bombardement d’une mosquée par les Américains, lors du combat des forces de la coalition pour reprendre la ville irakienne de Falloujah, alors sous le contrôle d’Al Qaïda. La réalité, ce jour-là, est que 5 Marines américains ont été blessés par des tirs provenant de la mosquée et que le commandement des Marines sur le terrain a exercé toute la retenue et la précision possibles, ne permettant de tirer que contre le mur extérieur du bâtiment. Malgré la réalité des faits, les dégâts étaient faits et ce qui est resté est l’impression que nous avions démoli une mosquée, sans état d’âme.

A Gaza, selon des témoignages d’habitants, les combattants du Hamas, qui portaient des uniformes noirs ou kakis avant l’opération Plomb Fondu, les ont quittés, dès le début de l’opération, afin de se fondre dans la foule et l’utiliser comme bouclier. Cela n’a rien d’inédit et cela s’est déjà produit au Liban, en Irak et en Afghanistan.

Aujourd’hui, les soldats britanniques qui patrouillent dans la province d’Helmand peuvent se retrouver sous le feu ennemi de roquettes, de mitrailleuses et d’armes de poing provenant d’un village ou d’un réseau complexe de fermes, où l’on trouve des hommes, des femmes et des enfants. Les Britanniques ne répliqueront au feu ennemi qu’avec précaution. Plutôt que de lâcher du ciel une bombe de 500 kilos sur l’ennemi, ils feront en sorte d’éviter des pertes civiles et procéderont au nettoyage du village en prenant des risques considérables pour leur vie, notamment à cause des pièges et des mines. En arrivant dans le village, ils ne verront sans doute aucun signe du moindre ennemi. Bien au contraire, les mêmes personnes qui, 20 minutes plus tôt, leur tiraient dessus, sont là incognito, occupés à bêcher la terre, à faire des signes et de grands sourires et à bavarder joyeusement avec les soldats.

Ces mêmes insurgés placeront des mines sur les routes utilisées par les véhicules britanniques et les chemins des patrouilles à pied. De nombreux soldats ont perdu leurs jambes ou la vie dans de tels affrontements. Pas question, bien sûr, que les champs de mines soient indiqués, comme le droit international l’exige. Il serait absurde d’espérer une telle chose, et bien qu’il s’agisse d’un des principes fondamentaux du droit de la guerre, aucun journaliste ne le signale jamais.

Comme le Hamas à Gaza, les Talibans du sud de l’Afghanistan sont passés maîtres dans l’art de se servir de la population civile comme bouclier et de se fondre ensuite dans la masse.

Le Hamas a, bien entendu, aussi eu recours aux attaques-suicide à Gaza, en se servant notamment de femmes et d’enfants. Des femmes et des enfants sont entraînés et équipés pour le combat, la collecte d’informations, l’acheminement des d’armes et des munitions entre les combats. J’en ai été le témoin en Afghanistan et en Irak. Les femmes commettant des attentats-suicide sont un spectacle qui est presque devenu banal. Les écoles et les demeures particulières sont couramment piégées. Des tireurs embusqués tirent depuis des maisons remplies de femmes et d’enfants. Et quand un homme est capturé, ou tué, il est systématiquement décrit comme conducteur de taxi, ou paysan.

A Bassora, on a souvent entendu les prisonniers dire qu’ils étaient des policiers. Et malheureusement, c’était souvent le cas. Ils n’étaient terroristes que durant leur temps de repos ! Vous comprendrez aisément les difficultés qu’il y a à combattre un ennemi disposant, de manière légitime, d’uniformes, de véhicules et d’armes de forces de police que nous avons nous-mêmes mises en place, payées et entraînées…

Les armées britanniques et américaines ont dû faire face à ces problèmes, et je crois que nous sommes en train de trouver certaines solutions. Il s’agit de solutions qui nous permettent de traiter nos opposants dans le respect des lois de la guerre tout en finissant par être vainqueurs sur le champ de bataille. Quand un ennemi ne respecte aucune des lois de la guerre, nous ne pouvons nous dérober face à des décisions difficiles.

Je vais me permettre de citer le manuel américain de contre-terrorisme, récemment rédigé sous la direction du général Petraeus, à la lumière des leçons tirées en Irak et en Afghanistan. Cela résume assez bien l’approche que nous avons en commun avec les Américains.

 « Le principe de proportionnalité exige que les pertes en vies humaines et les dommages matériels envisagés, liés aux attaques [en ce qui concerne les non-combattants] ne soient pas excessifs par rapport aux avantages militaires directs et concrets qui sont espérés. Les soldats et les Marines ne doivent pas se livrer à une action qui causerait des dommages délibérés à des non-combattants.

Cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent prendre aucun risque mettant la population en danger. Dans des opérations conventionnelles, cette restriction signifie que les combattants ne doivent pas avoir l’intention de causer des dommages à des non-combattants, même si la proportionnalité permet d’agir sachant que certains non-combattants peuvent être touchés. »

 

C’est en prenant en compte une doctrine militaire similaire à celle du général Petraeus, que les forces britanniques procèdent, quand c’est nécessaire, à l’attaque de lieux protégés, en mesurant les risques de dommages pour les non-combattants. Nous respectons le droit international et la sainteté des lieux sacrés. Cependant, quand nos troupes se retrouvent sous un feu qui provient de tels endroits, ou de bombes placées sur le bord de la route afin de tuer des innocents, nous n’avons pas d’autre choix que d’agir.

Les troupes britanniques et américaines procèdent désormais fréquemment à des fouilles de mosquées, en Afghanistan et en Irak, et quand c’est nécessaire, les troupes font feu vers ce type de lieux. Il n’y a rien là de particulièrement agréable, et cela ne se produit pas sans des précautions infinies en tâchant de respecter la proportionnalité et de réduire au minimum des dégâts plus importants. Certes, nous préférerions ne pas avoir à mener ce genre d’opération militaire, mais, face à l’ennemi que nous affrontons, il n’y a pas d’autre alternative.

Le manuel du général Petraeus va plus loin que les simples exigences du droit international :

« Notre approche de l’utilisation d’une force appropriée et proportionnée dépasse le seul respect des règles d’engagement. La proportionnalité et le discernement appliqués à des situations anti-insurrectionnelles nécessitent que les responsables s’assurent de la capacité de leurs unités à employer les moyens adéquats, avec un discernement équilibré, avec clairvoyance et une grande détermination morale. »

Cette retenue et cette violence canalisée deviennent alors des outils positifs dans la situation anti-insurrectionnelle et ne relèvent pas seulement de la modération humanitaire et légale. Il s’agit aussi de reconnaître l’importance qu’il y a, dans la victoire, à remporter et à conserver le soutien de la population locale, et parfois des insurgés eux-mêmes, au-delà de la priorité consistant à gagner un combat.

Au final, dans le cas d’opérations anti-insurrectionnelles, en plus des pressions du champ de bataille, le commandement militaire doit prendre des décisions fondées sur des critères contradictoires : réussir une mission donnée en engageant les troupes dans un combat et en tuant l’ennemi, d’une part, et, d’autre part, éviter des pertes civiles, et enfin, gérer les effets de l’opération sur l’opinion — positive ou négative — des populations civiles.

Il y a également un quatrième aspect qui est fréquemment négligé par les journalistes et oublié par les groupes de défense des droits de l’homme, frénétiquement occupés à débusquer des manquements au sein des forces militaires qui combattent dans des conditions des plus éprouvantes. Il s’agit de la nécessité d’empêcher, ou du moins de limiter les pertes parmi ses propres soldats. Il arrive fréquemment qu’un commandant doive prendre une décision instantanée pour savoir s’il va privilégier la sécurité de ses hommes ou celles d’autres personnes.

La nature humaine veut qu’il choisisse ses propres hommes. Il serait difficile d’imaginer que cela se passe autrement. Mais il ne s’agit pas seulement des préférences du commandant, ou de sa loyauté envers ses hommes. Pour que des soldats suivent leur commandant au combat, quel qu’en soit le niveau, mais surtout quand il s’agit d’un engagement, il faut qu’ils aient confiance en lui. Combien de soldats ont vraiment envie de mourir, de se faire brûler, énucléer, de se faire arracher un bras, une jambe ou la tête ? Aucun soldat n’aura confiance, ni ne suivra un commandant prompt à sacrifier la vie de ses hommes.

N’oublions pas que ces calculs, ces décisions et ces hypothèses ne sont pas élaborés au fond d’un bureau avec air conditionné, ou dans la tranquillité de quartiers généraux à l’arrière du front. Le commandant qui doit prendre en compte tous ces facteurs agit dans des circonstances bien différentes.

Un commandant a beau être entouré par ses hommes, il est totalement seul. Certes, vous disposez de l’arsenal militaire de votre pays et peut-être d’une alliance avec l’OTAN. Mais les seules armes véritablement utiles, dans le combat rapproché dont je parle, sont le fusil et la baïonnette.

Il vous faut tuer l’ennemi tout en sachant qu’il vous faudra ensuite serrer la main et obtenir la coopération de sa famille dans le lieu qu’il occupe. Vous n’avez pas dormi depuis deux jours, vous êtes complètement vidé, humide de transpiration et, autour de vous, règne le fracas de la bataille. Vous n’avez pas d’ordinateur et c’est avec votre crayon que vous devez calculer sur une carte la localisation de l’ennemi et ses intentions, vos renforts et la position de vos troupes. Il faut faire tout cela immédiatement, parce que le QG a besoin d’un rapport, parce que votre compagnie a besoin d’un résumé de la situation pour s’orienter, et parce que votre unité d’artillerie aérienne est sur le point d’envoyer les hélicoptères et les mortiers, et qu’ils doivent savoir si cette mission de tir rapproché ne va pas toucher vos hommes. Vous devez proposer un résumé de la situation et donner le feu vert en quelques secondes pour que tout se passe bien. Dans tout ça, le seul point positif pour le commandant, c’est que cette urgence fait assez vite oublier les quarante kilos de barda que vous avez sur le dos, la flotte dans laquelle vous êtes enfoncé jusqu’à la taille, la transpiration et la crasse qui vous coulent dans les yeux. Concrètement, la bataille n’est pour vous qu’une muraille de vacarme qui vous encercle. Le seul son qu’on y distingue clairement est le bruit le plus détesté de tout soldat d’infanterie : le sifflement des balles qui s’écrasent tout autour de vous. Tout soldat qui a combattu sur le terrain, que ce soit à Gaza, au Liban, en Afghanistan, ou en Irak, sait ce que signifient la confusion et le chaos de la guerre. Et, selon un vieil adage militaire : « il n’existe pas de tactique qui survive au contact avec l’ennemi ».

Il est déjà assez difficile de diriger des troupes en grand nombre dans un territoire hostile et rempli de pièges, parfois de nuit, avec des tempêtes de sable ou de pluie, sous une chaleur accablante, dans des véhicules blindés offrant une faible visibilité, avec des contraintes de coordination et d’horaires impossibles à tenir, pour être en phase avec d’autres troupes, avec une attaque au sol de l’aviation, des hélicoptères, avec l’artillerie, et des ingénieurs et un soutien logistique. Les possibilités de confusion et de complexification de la situation se trouvent démultipliées quand l’ennemi s’efforce d’empêcher vos manœuvres en essayant de vous tuer et de faire exploser vos véhicules et votre matériel. En plus de cela, il faut prendre en compte les limites de vos éléments d’information, les insuffisances des renseignements, parfois dues aux ruses et à la désinformation pratiquée par l’ennemi, et parfois au manque de ressources ou à l’inefficacité des systèmes de recueil d’information.

Même dans une armée moderne, pour une seule réussite des services de renseignement, il y a une centaine d’erreurs. En combat rapproché, même les armes, les systèmes de surveillance, ou les moyens de communication à la technologie la plus sophistiquée peuvent vous lâcher, et c’est ce qui se produit très souvent, surtout quand vous en avez un besoin vital. Parfois, les messages n’arrivent pas à bon port. Parfois, ils ne sont pas compréhensibles. Les munitions à téléguidage de précision ne frappent pas la cible voulue, parfois elles explosent quand elles ne le devraient pas, ou bien elles n’explosent pas quand elles le devraient. Dans le cadre du combat d’infanterie rapproché, l’idée d’une frappe chirurgicale ultra-précise relève d’une vue de l’esprit plus que d’une réalité de terrain. Que ce soit dans un milieu urbain ou rural, le combat rapproché auquel on doit faire face à Helmand, à Gaza, ou en Irak, a souvent pour effet de diminuer l’avantage technologique, ce qui met fréquemment les forces britanniques à l’équipement hautement technologique sur un pied d’égalité avec les Talibans.

Il faut savoir aussi que la distorsion de la perception est une donnée courante des situations de combat : un commandant, ou un soldat, peuvent ainsi comprendre une suite d’événements de manière contraire à la réalité. Dans un combat, le stress, la peur et la fatigue, ainsi que les réactions chimiques naturelles du corps, notamment la production d’adrénaline, peuvent provoquer divers phénomène : absence de perception, ou, au contraire, intensification sonore, perte de vision périphérique, paralysie temporaire, mauvaise appréciation de la vitesse (accélération ou ralentissement), réduction, perte ou distorsion de la mémoire et pensées parasites. Chacun est atteint de manière différente par ces phénomènes qui peuvent s’ajouter à la confusion et au chaos du combat.

Malgré la perte des repères, la fumée, le feu, les explosions, l’intolérable bourdonnement des balles qui sifflent de toutes parts, les hurlements des blessés, le manque de renseignement et les pannes techniques, le commandant et ses soldats doivent continuer et réussir leur mission, quelle que soit le caractère pénible de la situation.

Ces réalités sont celles du combat, et les problèmes qui se posent à un soldat sont évidents. Mais ces difficultés sont encore aggravées quand on a affaire à un ennemi déterminé, rusé et habile, capable de vous tirer dessus, ou de poser une mine pour que votre véhicule explose, et qui, une minute plus tard, sera sur le pas de sa porte en train de vous sourire, et qui porte les mêmes vêtements que le reste de la population.

Le général Stanley McChrystal, nouveau commandant en chef des forces armées américaines en Afghanistan, a déclaré que la réduction des pertes civiles inutiles était une de ses priorités. C’est tout à fait normal. C’est également une priorité du commandement britannique en Afghanistan.

J’ai été le témoin direct des efforts américains, depuis des années, en Irak et en Afghanistan, pour réduire au minimum les morts de civils. Ces efforts sont impressionnants, mais ils n’ont pas toujours bien fonctionné au sein de nos armées. Dans certains cas, c’était dû aux facteurs que j’ai mentionnés, comme le manque de renseignements, les pannes techniques, l’inefficacité des communications, le tumulte de la guerre. Mais il y a aussi un autre facteur que nous ne devons pas oublier. Il y aura toujours de mauvais soldats qui, délibérément ou par incompétence, n’obéissent pas aux ordres. Nous l’avons constaté dans l’armée britannique et dans l’armée américaine, dans des cas très médiatisés, en Irak, ou ailleurs.

J’ai parlé des efforts considérables des armées britannique et américaine pour agir dans le respect des lois de la guerre et pour réduire les pertes civiles. Qu’en est-il de l’armée israélienne ? Tsahal se trouve confronté aux problèmes que j’ai évoqués, mais il y en a d’autres en plus. D’une part, le dispositif militaire du Hamas s’est positionné derrière le bouclier humain de la population civile et a employé toutes les tactiques propres aux insurgés, que je viens de détailler. Mais ils ont également ordonné à la population civile —hommes, femmes et enfants — de prendre position dans des endroits où allaient avoir lieu des attaques de Tsahal, et ils les y ont parfois contraints. Il s’agit donc, pour Tsahal, de combattre un ennemi qui s’efforce de sacrifier délibérément sa propre population et qui essaie de vous forcer à tuer leurs civils innocents.

N’oublions pas non plus que le Hamas, comme le Hezbollah, sont également des experts en manipulation journalistique. Ils ont toujours à leur disposition des gens prêts à donner des interviews condamnant Israël pour crimes de guerre. Ce sont aussi des spécialistes de la mise en scène et de la déformation d’événements. Leur population est souvent sommée par le Hamas – et parfois sous peine de mort - de jouer cette comédie devant les médias internationaux.

Il y a un autre problème que rencontre Tsahal et auquel les Britanniques n’ont pas à faire face avec la même virulence. Il s’agit du préjugé automatique, pavlovien, qu’ont en commun beaucoup de médias du monde entier ainsi que de nombreuses organisations des droits de l’homme, selon lequel Tsahal a nécessairement tort et qu’il viole les droits de l’homme.

Examinons un peu les efforts de Tsahal à Gaza pour respecter les lois de la guerre. A chaque fois que c’était possible, Tsahal donnait à la population au moins quatre heures pour partir avant l’attaque d’un lieu ciblé. Les pilotes des hélicoptères d’assaut, qui avaient pour tâche de détruire les rampes de lancement mobiles du Hamas, avaient totale discrétion pour ne pas procéder à une frappe s’il elle présentait trop de risques de pertes civiles. De nombreuses missions qui auraient pu toucher les capacités militaires du Hamas ont été annulées à cause de cela.

Durant le conflit, Tsahal a permis l’entrée à Gaza d’une énorme quantité d’aide humanitaire. Ce genre de tâche est considéré par les tacticiens militaires comme risqué et dangereux, même dans de bonnes conditions. Mettre en place des opérations qui apportent de l’aide dans les mains mêmes de l’ennemi est normalement totalement impensable pour un tacticien militaire. Tsahal a pourtant pris ces risques.

Dans les dernières phases de l’opération Plomb Fondu, Tsahal a unilatéralement annoncé un cessez-le-feu quotidien de trois heures. Tsahal a envoyé plus de 900 000 tracts prévenant la population des attaques, afin que les civils puissent quitter les zones concernées. Une escadrille entière a été mobilisée pour cette tâche. Ces tracts demandaient également à la population de téléphoner pour donner des informations sur les combattants du Hamas pour permettre d’épargner des vies innocentes.

Tsahal a averti par téléphone plus de 30 000 foyers palestiniens pour les prévenir, en arabe, de quitter les endroits où le Hamas avait pu cacher des armes, ou avait l’intention de livrer des combats. Les mêmes messages en arabe ont été diffusés à la radio israélienne pour prévenir la population des opérations en cours. Malgré ces mesures exceptionnelles initiées par Israël, des civils innocents ont été tués ou blessés. C’est, bien sûr, le fait des conditions propres au combat dont j’ai parlé, mais surtout, ces pertes sont l’inévitable conséquence des tactiques de combat du Hamas. Par ces actions et bien d’autres mesures importantes prises durant l’opération Plomb Fondu, Tsahal fait plus qu’aucune autre armée dans l’histoire de la guerre, pour sauvegarder les droits des civils dans une zone de combat.

Malgré tout cela, Tsahal n’a pas remporté la bataille de l’opinion, notamment en Europe. Les leçons de cette campagne doivent servir aux armées britannique et américaine et aux autres forces armées occidentales comme à Tsahal. Nous vivons une bataille médiatique. Les tactiques utilisées par le Hamas et le Hezbollah, les Talibans et l’Armée du Medhi, réussissent parfaitement. Selon eux, ils n’ont pas d’autre choix et ils continueront à y recourir.

Comment pouvons-nous contrer ces tactiques ? Nous ne devons pas nous dire que parce qu’ils violent les lois de la guerre nous devons en faire autant. Tout au contraire : nous devons être plus blancs que blanc.

Tout en tenant compte des exigences de la sécurité des opérations — et il est parfois nécessaire d’aller très loin dans ce sens — il faut que nous soyons aussi ouverts et aussi transparents que possible.

Nous devons nous montrer offensifs dans trois domaines.

Tout d’abord, nous devons encourager les médias et leur permettre de communiquer, de manière juste et positive, concernant nos activités. Cela signifie que nos rapports avec les médias doivent être des rapports positifs et actifs, et non uniquement défensifs et réactifs. Il faut que les médias assistent à notre entraînement, qu’ils apprennent à connaître nos unités avant le combat, et qu’ils soient invités, quand c’est possible, à assister au combat. On peut envisager de les intégrer dans des unités de combat, comme les forces britanniques le font souvent, parfois pour des périodes longues, en Irak et en Afghanistan. Qu’ils voient nos soldats faire leur travail de la manière la plus complète possible.

Cela ne va pas sans risques, des risques importants, qui sont bien évidents et que je n’ai pas besoin de détailler. Mais il faut avoir le courage de prendre ces risques. Les bénéfices peuvent être importants. Les insurgés, le Hamas en particulier, ont su donner un visage humain à la guerre avec un taux de réussite spectaculaire. Nous devons faire la même chose. Nous devons laisser les soldats qui reviennent du front s’exprimer, alors qu’ils ont encore du sable dans les bottes, qu’ils ont le visage humain de soldats crasseux et couverts de sueur.

En second lieu, nous devons montrer aux médias les violations perpétrées par l’ennemi d’une manière indubitable. Nos propres unités doivent identifier clairement de telles violations, les expliquer et s’appuyer sur des preuves irréfutables. Chaque unité qui combat au front doit être entraînée et équipée de manière à recueillir des faits et des preuves, de la même manière qu’elles sont entraînées à recueillir des renseignements sur les opérations ennemies. C’est une guerre d’information.

Enfin, nous devons être actifs concernant les reportages négatifs sur nos propres unités. Je ne parle pas de détourner les faits. Nous devons regarder vers l’avant et essayer d’identifier les problèmes à venir, de préférence avant qu’ils se produisent. Il faut pouvoir disposer de ce que le Labour Party appelle des "unités de réfutation rapide". Il faut être en mesure d’établir les faits au front, très très rapidement. Il faut être certain des faits et faire en sorte qu’ils soient communiqués aux médias le plus rapidement possible. S’il y a la moindre incertitude sur les faits, il faut le dire clairement.

Quand de véritables problèmes éclatent, si nos troupes sont en tort, par exemple, il faut le dire le plus vite possible et rester maître du déroulement de l’information, de manière à anticiper les hauts cris de l’ennemis ou de l’ONU. Cela demande une culture de l’ouverture et de la transparence chez les commandants et les soldats, à tous les niveaux, de manière à ce qu’ils soient prêts à admettre leurs erreurs et les soumettre à leur hiérarchie.

Pour que tout cela ait un effet, je le répète, il faut que nos hommes soient plus blancs que blanc. Cela implique une formation parfaite et la plus intransigeante des disciplines, ce qui est parfois encore plus difficile à appliquer au sein des troupes de conscrits et de réservistes mobilisés.

Je ne parle pas ici des graves manquements ou violations du droit de la guerre. Je parle de petites choses, comme d’inscrire des graffitis, ou abîmer des maisons qui ont été investies, fouillées, ou évacuées. Je parle de la courtoisie qu’il faut montrer envers les civils. Conserver le contrôle de soldats qui viennent de voir leurs meilleurs potes partir en fumée, n’a rien de facile, mais c’est vital.

S’il y a un doute sur le comportement des troupes ou sur leur action, il ne faut pas hésiter à mener une enquête et, si nécessaire, à traduire en justice les soldats concernés. Il faut, dans la mesure du possible, que ces procédures soient également transparentes.

Mais cela implique aussi une autre complication. Car il ne faut pas confondre les erreurs qui sont dues au chaos et au tumulte du combat, avec la violation délibérée des règles d’engagement et des lois de la guerre. Les erreurs ne sont pas des crimes de guerre. Elles font partie des choses qu’il faut savoir expliquer.

La plupart des armées savent déjà, plus ou moins, en rendre compte. Mais ce que nous devons faire, c’est réévaluer radicalement l’effort nécessaire à l’obtention des effets dont nous avons besoin. Cela demande un état d’esprit qu’il est difficile de trouver, quelle que soit l’armée dont on parle. Cela demande de mettre en place des ressources supplémentaires et de changer de priorités. Et cela complique de manière importante des opérations militaires déjà largement assez complexes.

Et cela ne répond pas non plus à tous nos problèmes. Mais tous ces éléments que j’ai mentionnés sont, à mon avis, essentiels pour contrer les stratégies et les tactiques des insurgés auxquels nous faisons face à Gaza, en Afghanistan, en Irak et ailleurs. Tout cela est également essentiel si nous voulons défendre nos fonctionnements et nos objectifs militaires, et également si nous voulons défendre les hommes et les femmes qui risquent leur vie pour défendre leur pays.

 

Colonel Richard Kemp


© upjf.org

 

Mis en ligne le 10 juillet 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org