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L’«inférence de dépendance» : source de tous les mythes, Dennis Ross et David Makovsky
10/07/2009

Le concept de «linkage», dont traite cet article relativement technique, n’est pas facile à rendre en français. Littéralement il connote le fait de lier entre eux des éléments. Il s’emploie dans beaucoup de domaines. Dans le présent contexte, il faudrait le rendre par la lourde périphrase suivante : [fait de voir une] "liaison" [entre des conflits différents]. Un internaute me suggère, avec pertinence, que « dans le cas présent, "linkage" semble exprimer une recherche délibérée plus qu’un simple constat », et il propose de traduire "linkage" par "postulation de dépendance", ou "connotation postulée" ». Sa suggestion, si elle ne m’a pas amené à retenir les expressions proposées, m’a convaincu d’en exploiter l’esprit. J’opte donc pour l’expression - un peu lourde, je m’en excuse - d’ « inférence de dépendance ». (Menahem Macina).

10/07/09


Extrait du chapitre intitulé « Linkage : The Mother of all Myths », tiré du livre de Dennis Ross et David Makovsky, Myths, Illusions, and Peace.

Texte publié par le New York Times, du 7 juillet, sous le titre "Myths, Illusions, and Peace"


Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org


Note aux responsables de sites et blogs: Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/ideologies/article-16774-110-1-linference-dependance-source-mythes-dennis-ross-david-makovsky.html

 


L’inférence de dépendance: source de tous les mythes


De tous les mythes politiques qui nous ont empêchés de réaliser de vrais progrès au Moyen-Orient, il en est un qui se distingue par son impact et sa longévité: c’est l’idée que si le conflit palestinien était résolu, tous les autres conflits du Moyen-Orient fondraient comme neige au soleil. C’est l’argument de l’"inférence de dépendance". Les Néo-conservateurs l’ont toujours rejeté, en raison de leur scepticisme concernant les intentions arabes et leur conviction apparentée selon laquelle le conflit israélo-palestinien ne peut être résolu. Tandis que les réalistes en ont toujours été les pourvoyeurs les plus déterminés, ce mythe surpasse tous les autres et s’est avéré étonnamment résistant ici, à l’échelle internationale, et au Moyen-Orient. En fait, peu d’idées ont été aussi régulièrement et puissamment favorisées, tant par des profanes que par des acteurs politiques et des dirigeants.

Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver des exemples de la diffusion de cette notion. Notons les mots du président égyptien Hosni Mubarak, début 2008, quand, debout près de Georges W. Bush, au cours d’une conférence de presse conjointe, suite à leurs entretiens dans la station balnéaire de Sharm el-Sheikh, dans le Sinaï, il relatait leur conversation :

« J’insiste sur le fait que la question palestinienne, est, bien sûr, le cœur du problème et du conflit du Moyen-Orient, et ce qui permet de juguler la crise et la tension dans la région, et le meilleur moyen de faire face à ce qui se passe dans le monde, dans notre région, j’entends par là l’escalade de la violence, l’extrémisme et le terrorisme. »

Le Roi Abdullah de Jordanie a invoqué à un argument très semblable lors d’un entretien  avec une chaîne de télévision américaine, en 2006:

« Je ne cesse de dire que la Palestine est le nœud [du problème]. Elle est liée à tout ce qui se passe en Iraq. Elle est liée à ce qui se passe au Liban. »

Les dirigeants du Moyen-Orient ne sont pas les seuls à estimer que la question palestinienne est au cœur de tous les autres problèmes régionaux. Brent Scowcroft, ancien conseiller à la sécurité nationale des Présidents Gerald Ford et George H.W. Bush, fait écho à ce point fondamental, dans un livre publié, début 2007 :

"Un effort vigoureusement renouvelé pour résoudre le conflit israélo-arabe pourrait changer fondamentalement et la dynamique de la région, et le calcul stratégique de ses principaux dirigeants. Un réel progrès mettrait l’Iran dans une position plus défensive. Le Hezbollah et le Hamas perdraient leur principe de ralliement. Des alliés des Américains, tels L’Egypte, l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, auraient toute liberté pour soutenir la stabilisation de l’Iraq. Et l’Iraq serait finalement considéré par tout le monde comme un pays-clé, qu’il fallait utiliser correctement pour la recherche de la sécurité régionale."

Pareillement, le Groupe d’Etude de l’Iraq, co-présidé par James Baker et Lee Hamilton, mettait l’accent sur l’idée d’inférence de dépendance:

"Pour le dire simplement, toutes les questions-clé du Moyen-Orient – le conflit israélo-arabe, l’Iraq, l’Iran, la nécessité de réformes politiques et économiques, ainsi que l’extrémisme et le terrorisme – sont inextricablement liées."

Des déclarations aussi audacieuses sont rarement compétentes. En effet, elles sont guidées par une hypothèse centrale : mettre fin au conflit israélo-arabe est la condition préalable au traitement des maladies du Moyen-Orient. Solutionnez-le, et vous mettrez fin à tous les autres conflits. Echouez, et l’instabilité – voire la guerre – submergeront toute la région.

Le problème majeur de ce présupposé est qu’il n’est pas vrai. Il y a eu des dizaines de conflit et des coups d’Etat sans nombre au Moyen-Orient depuis la naissance d’Israël en 1948, et la plupart n’avaient aucun lien avec le conflit israélo-arabe. Par exemple, le coup d’Etat iraqien de 1958, la crise libanaise de 1958, la guerre civile yéménite de 1962-1968 (y compris les guerres civiles des années 1980 et 1990), la révolte des Kurdes iraqiens, en 1974, la guerre frontalière égypto-libyenne de 1977, la Guerre Iran-Iraq de 1980-1988, la Guerre du Golfe Persique de 1990-1991 (y compris les révoltes iraqo-kurdes et iraqo-chiites de la même année), les conflits frontaliers yéméno-érythréen et saoudo-yéménite du milieu des années 1990, et la Guerre Etats-Unis-Iraq, qui a débuté en 2003.

Beaucoup de ces conflits ont été longs, sanglants et très onéreux. La Guerre Iran-Iraq a duré huit ans et demi, a coûté des centaines de milliards de dollars, et a fait entre six cent mille et un million de morts. Mais ce conflit, comme les autres énumérés ci-dessus, se serait produit, même si le conflit israélo-arabe avait été réglé.

Puisque les origines de tant de crises et de rivalités régionales n’ont aucun lien avec le conflit israélo-arabe, il est difficile d’envisager que sa résolution dénouerait d’autres impasses régionales, ou autres sources d’instabilité. L’Iran, par exemple, ne persévère pas dans ses ambitions nucléaires parce qu’il y a un conflit israélo-arabe. Les groupes sectaires d’Iraq ne mettraient pas soudain de côté leurs guerres intestines si la question palestinienne était résolue. Comme tant de conflits régionaux, ces combats ont leur dynamique propre.

De plus, si tragique que soit devenu le conflit entre Israéliens et Palestiniens, il n’a pas débordé au point de déstabiliser le Moyen-Orient. Il y a eu deux Intifadas, ou révoltes palestiniennes, dont l’une a duré de 2000 à 2005 et coûté la vie à 4 000 Palestiniens et 1 000 Israéliens, mais pas un seul dirigeant arabe n’a été renversé, ni aucun régime déstabilisé, de ce fait. Ce conflit est resté local, confiné à une petite aire géographique. Pourtant l’argument de l’inférence de dépendance perdure jusqu’à ce jour et a de puissants promoteurs.

Pourquoi persiste-t-il ? Et pourquoi est-il accepté par de hauts décisionnaires politiques comme si les faits qu’il invoque étaient exacts ?


©
Dennis Ross et David Makovsky

 

Mis en ligne le 10 juillet 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org