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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Comment on ’gère’ l’antisémitisme en Allemagne, Henry M. Broder et Benjamin Weinthal
23/07/2009

23/07/09

The Jerusalem Post, 11 juillet

Texte original anglais : "
Managing anti-Semitism in Germany".


Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org

Note aux responsables de sites et blogs: Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/ideologies/article-16837-110-1-comment-gere-lantisemitisme-en-allemagne-henry-broder-benjamin-weinthal.html

 

L’une des plus grandes réussites du "politiquement correct", en République Fédérale Allemande est qu’il y a un "responsable", ou un "commissaire", pour chaque chose. Il y a un "commissaire aux forces armées", au Bundestag (Chambre Basse du Parlement) ; les soldats peuvent se plaindre à lui des horaires excessifs et de la mauvaise qualité de la nourriture. Il y a un "commissaire fédéral à la drogue", dont le rôle est de convaincre les enfants de cesser de fumer, de mettre un terme aux beuveries et à l’usage excessif des jeux électroniques. Et il existe, au ministère de la Santé, un "responsable du gouvernement fédéral, chargé des intérêts des malades", dont on ne sait pratiquement rien.

Chaque grande entreprise a un "responsable des questions de dépendance", qui s’occupe des employés dépendants à l’alcool ou aux drogues. Il y a, dans chaque établissement d’enseignement supérieur, un "commissaire à l’égalité des chances", qui veille à ce que les femmes ne soient pas défavorisées. Il est très à la mode, dans les entreprises et les institutions, d’avoir un "responsable des questions environnementales". Il y a même une "commission des problèmes environnementaux" pour les Eglises protestantes régionales en Allemagne, et les catholiques ne tarderont pas à suivre cet exemple.

C’est ainsi qu’est née une profession entièrement nouvelle, depuis "syndic de faillite" jusqu’à "organisateur d’événements" – autre créneau de la société post-industrielle, dans lequel s’installent des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils pourraient faire d’autre.

Depuis le 9 novembre 2008 (70e anniversaire des pogroms de la Nuit de Cristal), il a été question d’un "responsable en matière d’antisémitisme", quand le Bundestag a appelé le gouvernement fédéral à confier à un groupe d’experts la rédaction d’un "rapport (annuel) sur l’antisémitisme" accompagné de recommandations sur la manière de faire face à l’antisémitisme. Tous les groupes parlementaires (ce qui est très rare) sont tombés d’accord sur la nécessité d’un comité de "chercheurs et de professionnels".

Bien entendu, ils n’ont pas prêté attention au fait qu’ils devaient d’abord être d’accord sur ce qu’est l’antisémitisme. 

Aujourd’hui, certains responsables sont en colère contre le gouvernement de ce que beaucoup de temps se soit écoulé sans que rien n’ait été fait. Jerzy Montag, député du parti Vert (et président du groupe d’amitié entre parlementaires allemands et israéliens), ne croit plus que la commission soit créée avant les prochaines élections. La députée du parti de gauche, Petra Pau, a même qualifié la situation de camouflet envers le Parlement et d’ "ignorance à propos d’un problème social majeur".

Ces réactions sont symptomatiques d’une conviction générale, en Allemagne, selon laquelle il suffit de créer une commission pour régler n’importe quel problème. Les "scientifiques et les professionnels" peuvent tout changer.

Mais les délégués du Gouvernement, tels Montag et Petra Pau, ne se rendent même pas compte qu’ils font eux-mêmes obstacle à la compréhension de l’antisémitisme et aux moyens de le combattre. Durant une audition d’experts devant la Commission des Affaires intérieures du Bundestag, Montag a demandé naïvement s’il pouvait exister quelque chose comme un "pur" antisionisme, non contaminé par l’antisémitisme.

Quant à Petra Pau, sa compréhension de l’antisémitisme est tout aussi limitée. Elle aime se rendre à Jérusalem pour assister à des symposiums sur le sujet, mais elle ne dit pas un mot quand, dans son propre parti, il y a des discussions sur le droit d’Israël à exister, car ces débats ne sont pas considérés comme antisémites, mais seulement antisionistes.

Certains collègues du parti de Pau ne voient aucun problème à participer à des manifestations pro- Hezbollah, ou à appeler à un boycott politique et économique d’Israël – rien là qui soit considéré comme de l’antisémitisme. En Allemagne, prendre ses distances avec l’antisémitisme des nazis est la condition préalable pour pouvoir agir en antisioniste, sans encourir le soupçon d’être un antisémite vulgaire qui a seulement changé de chemise. Créer un poste de responsable en matière d’antisémitisme ne changera pas quoi que ce soit. Au contraire, le gouvernement ne pourra que donner sa bénédiction à ces protestations contrefaites d’innocence.

Tel est le paradoxe majeur qui est au cœur de la lutte contre l’antisémitisme dans l’Allemagne de l’après-Holocauste. D’une part, le Parlement allemand adopte des résolutions qui s’engagent à combattre ce fléau, et constitue, à cet effet, une "commission de l’antisémitisme". Des politiciens se désolent de ce que l’antisémitisme soit "de retour dans la société". Des avertissements émotionnellement moraux, tels "Plus jamais Auschwitz", et "Stoppez ça, avant que ça commence", sont partie intégrante de la stratégie anti-antisémitisme allemande.

Par ailleurs, l’antisémitisme reste un concept sans visage et nébuleux, qui, prétend-on sert à réduire au silence la critique d’Israël.  Wolfgang Benz, directeur du Centre de Recherche sur l’Antisémitisme, à Berlin, qui aide le gouvernement allemand à déterminer les mesures destinées à combattre la haine antijuive, a déclaré que l’accusation infondée d’antisémitisme est aussi dangereuse que l’antisémitisme lui-même. A propos de l’accusation d’antisémitisme, Benz a affirmé : « En Allemagne, elle est devenue la tueuse de discussion, pour réduire les gens au silence ».

Au Centre - fondé sur financement public -, Benz et ses collègues hésitent à qualifier d’antisémites ceux qui haïssent les Juifs ; ils se sont résignés à gérer l’antisémitisme et à étudier les Juifs comme s’il s’agissait de hamsters de laboratoire, exposés à différentes formes d’antisémitisme. Mais en "gérant" l’antisémitisme, Benz l’a mal traité, et bizarrement, il a contribué au maintien en place d’un sentiment de haine moderne des Juifs. Le Centre de recherche berlinois semble croire que si l’on ne souscrit pas à la conception antisémite du premier cercle des adeptes de Hitler, on n’est pas antisémite.  Malheureusement, le Centre ne fait que refléter les limites de la pensée majoritaire dans l’Allemagne moderne.


Bien qu’il y ait une forte résistance civile aux groupes d’extrême droite, morcelés et largement impuissants, qui propagent un antisémitisme racial d’inspiration nazie, c’est à peine si l’on entend un petit signal de résistance quand un antisémitisme très répandu se drape dans l’habit, qui se veut respectable, de l’antisionisme.

Beaucoup de fondations et de médias allemands ont mis au point une méthode éprouvée et convaincante pour éviter l’accusation d’antisémitisme, en sous-traitant le travail à des Juifs hostiles à Israël, comme Jeff Halper, en Israël, Alfred Grosser, en France, et Norman Finkelstein, ou Tony Judt, aux Etats-Unis, bien qu’ils émettent des vues qui pourraient correspondre aux critères européens appliqués à l’antisémitisme. Les origines juives de ceux qu’on appelle "critiques d’Israël" rendent insoupçonnables, croit-on, journalistes, directeurs de publication et Organisations Non Gouvernementales, d’incitation à l’antisémitisme.

Ainsi, ce qui ne peut est réalisé directement, l’est de manière indirecte, et il ne manque pas de sous-traitants disponibles. Nous en avons un exemple révélateur récent, dans la décision d’attribuer à Halper, en mai dernier, le "prix Immanuel Kant de citoyen du monde", pour ses efforts de réconciliation entre Juifs et Palestiniens. Halper a déclaré au Badische Zeitung, journal local de Friburg, qu’il acceptait la distinction parce que, dit-il : « Je suis Juif israélien, et pourtant, j’affirme que le Hamas ne doit pas reconnaître Israël. On ne peut attendre des Palestiniens qu’ils soutiennent le sionisme ». Et, continuant sur sa lancée, Halper a défini Israël comme un Etat terroriste.

Il existe trois remèdes à court terme, qui pourraient insuffler un peu de vie et d’ardeur au combat contre l’antisémitisme en Allemagne :

  • Les universitaires, les journalistes, les organismes internationaux doivent montrer les conséquences humaines de l’antisémitisme moderne (anti-israélisme).
  • Le mythe selon lequel l’accusation d’antisémitisme est aussi mortelle que l’antisémitisme lui-même, doit être répudié en raison de l’absurdité qu’il constitue.
  • Et le fait de se rendre insoupçonnable d’antisémitisme, en utilisant  des Juifs ennemis jurés du sionisme, doit être identifié comme un mélange de lâcheté et d’antisémitisme.

Se complaire dans des résolutions vides de sens et dans les travaux d’une commission parlementaire nébuleuse en charge de l’antisémitisme, constitue la voie de moindre résistance, qui consiste à "gérer" l’antisémitisme sans l’affronter quand il se présente sous le masque de la critique d’Israël.

L’antisémitisme est une maladie de la société, comme l’est l’antisionisme. Ces deux phénomènes sont du ressort du responsable du gouvernement fédéral en charge des intérêts des malades, et ce poste est déjà occupé. Il ne lui manque que de devenir plus agissant.


Henryk M. Broder et Benjamin Weinthal *

 

© Jérusalem Post en français

 

Henryk M. Broder est chroniqueur, notamment pour le journal allemand, Der Spiegel. Benjamin Weinthal est correspondant du Jerusalem Post en Allemagne.

 

 

Mis en ligne le 23 juillet 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org