Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Post-sionisme

Israël : L’alternative, Tony Judt
05/08/2009

Cet article n’est pas récent. Malheureusement, il n’a rien perdu de son pouvoir de nuisance. C’est pourquoi il m’a paru utile de le traduire pour que nos internautes à qui importe la paix pour Israël, sachent ce que distillent certains intellectuels juifs israéliens qui, par leurs écrits, contribuent non seulement à encourager les ennemis de notre peuple à délégitimer, voire à faire disparaître l’Etat d’Israël, mais, de plus, déstabilisent et démoralisent les Juifs, en général, et les Israéliens, en particulier. A défaut de commentaires qui eussent été nécessaires, j’ai mis en rouge les passages qui mettent crûment en lumière la nocivité de cet écrit. Par ailleurs, je m’excuse auprès des lecteurs des faiblesses possibles de cette mienne traduction. Après l’avoir réalisée à la hâte, faute de temps, je me rends compte, en la relisant, qu’elle pourrait être améliorée. Je remercie par avance quiconque voudra bien me signaler les contresens, fautes et coquilles qu’elle comporte éventuellement. (Menahem Macina).

03/08/09

The New York Review of Books, Volume 50, n° 16, 23 octobre 2003


Texte original anglais :
"Israel, The Alternative".

 

Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org

Note à l’attention des responsables de sites et blogues : Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/ideologies/article-16923-110-1-israel-lalternative-tony-judt.html

 

Le processus de paix au Moyen-Orient est fini. Il n’est pas mort: il a été tué. Mahmoud Abbas a été miné par le Président de l’autorité palestinienne et humilié par le premier ministre d’Israël. Un sort semblable attend son successeur. Israël continue à se moquer de son protecteur américain, créant des colonies illégales au mépris cynique de la "Feuille de route." Le président des Etats-Unis d’Amérique a été réduit à un mannequin de ventriloque, qui récite de manière pitoyable la ligne politique du cabinet israélien: "Tout est de la faute à Arafat." Les Israéliens eux-mêmes attendent avec effroi le prochain terroriste-suicide. Les Arabes palestiniens, parqués dans des Bantoustans, subsistent grâce aux aumônes d’EU. Sur l’étendue, jonchée de cadavres du Croissant Fertile, Ariel Sharon, Yasser Arafat et une poignée de terroristes peuvent tous revendiquer la victoire, et ils le font. Avons-nous atteint le bout du chemin? Que faut-il faire?

À l’aube du vingtième siècle, au crépuscule des empires continentaux, les peuples soumis à l’Europe rêvaient de former des "Etats-nations", des patries territoriales où Polonais, Tchèques, Serbes, Arméniens, et d’autres pourraient vivre librement, maîtres de leur propre destin. Quand les empires des Habsburg et des Romanov se sont effondrés après la Première Guerre mondiale, leurs dirigeants ont saisi l’occasion. Une vague de nouveaux Etats a émergé; et la première chose qu’ils ont faite a été de favoriser leur majorité nationale "ethnique" — définie par la langue, ou la religion, ou l’antiquité, ou les trois à la fois —, aux dépens des minorités locales gênantes, qui se virent réduites à un statut de seconde classe: résidents de manière permanente, étrangers dans leur propre patrie.

Mais un mouvement nationaliste, le sionisme, fut frustré dans ses ambitions. Le rêve d’un foyer national juif, convenablement situé au milieu de l’empire turc défunt, a dû attendre jusqu’au retrait de la Grande-Bretagne impériale: un processus qui a pris trois décennies supplémentaires et une Deuxième Guerre mondiale. Et ainsi ce n’est qu’en 1948 qu’un Etat-nation juif a été créé dans ce qui fut autrefois la Palestine ottomane. Mais les fondateurs de l’Etat juif avaient été influencés par les mêmes conceptions et catégories que celles de leurs contemporains de fin de siècle, de Varsovie, d’Odessa, ou de Bucarest; il n’est pas étonnant que l’autodéfinition ethno-religieuse d’Israël et sa discrimination à l’égard des "étrangers" de l’intérieur" aient toujours eu plus en commun avec, par exemple les pratiques de la Roumanie d’après les Habsbourg, que l’une et l’autre parties ne veulent bien le reconnaître.

En bref, le problème avec Israël n’est pas — comme on le suggère parfois — qu’il est une "enclave" européenne dans le monde arabe, mais plutôt qu’il est arrivé trop tard. Il a importé un projet particulièrement séparatiste de fin de dix-neuvième siècle dans un monde qui a évolué, un monde de droits de l’individu, de frontières ouvertes, et de droit international. L’idée même d’un "Etat juif" — un Etat dans lequel les Juifs et la religion juive ont des privilèges exclusifs dont des citoyens non juifs sont exclus pour toujours — est enracinée dans une autre époque, dans un autre lieu. En bref, Israël est un anachronisme.

-----------------------------------

Dans un attribut essentiel, cependant, Israël est très différent des micro-Etats antérieurs peu sûrs, nés de l’effondrement de l’empire : c’est une démocratie. D’où son dilemme actuel. Grâce à son occupation des terres conquises en 1967, Israël fait face aujourd’hui à trois choix peu attrayants. Il peut démanteler les colonies juives dans les territoires, revenir aux frontières qui étaient celles de l’Etat en 1967, dans lesquelles les Juifs constituent une majorité absolue, et rester ainsi à la fois un Etat juif et une démocratie, quoique avec une communauté constitutionnellement anormale de citoyens arabes de seconde classe.

Autre alternative : Israël peut continuer à occuper la "Samarie", la "Judée" et Gaza, dont la population arabe – ajoutée à celle de l’Israël d’aujourd’hui – deviendra la majorité démographique d’ici cinq à huit ans, auquel cas Israël sera soit un Etat juif (avec une majorité toujours plus grande de non-Juifs non affranchis), ou il sera une démocratie. Mais, logiquement, il ne peut être l’un et l’autre.

Ou encore, Israël peut garder le contrôle des Territoires Occupés, mais se débarrasser de l’écrasante majorité de la population arabe, soit en les expulsant de force, soit en les affamant de terre et de subsistance, ne leur laissant d’autre option que de s’exiler. De cette façon, Israël pourrait, en effet, rester juif et, au moins formellement, démocratique, mais au prix de devenir la première démocratie moderne à procéder à un nettoyage ethnique total en tant qu’objectif étatique, chose qui condamnerait pour toujours Israël au statut d’Etat hors-la-loi, de paria international.

Quiconque suppose que cette troisième option est impensable, surtout pour un Etat juif, n’a pas prêté attention à l’augmentation régulière des colonies et des saisies de terre en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, au cours du quart de siècle écoulé, ni écouté les généraux et les politiciens de la droite israélienne, dont certains font actuellement partie du gouvernement. La position de compromis en politique israélienne est tenue aujourd’hui par le Likud. Son composant principal est le défunt Menachem Begin, du parti Herut. Le Herut est le successeur des Sionistes Révisionnistes de l’entre-deux-guerres, de Vladimir Jabotinsky, à qui son indifférence intransigeante à l’égard des finesses légales et territoriales a, par le passé, lui a valu, de la part des Sionistes de gauche, l’épithète de "fasciste". Quand on entend le vice-Premier ministre d’Israël, Ehud Olmert, insister fièrement sur le fait que son pays n’a pas exclu l’option d’assassiner le président élu de l’Autorité palestinienne, il est clair que ce label [de fasciste] convient plus que jamais. Le meurtre politique est ce que perpètrent les fascistes.

-------------------------------------------------

La situation d’Israël n’est pas désespérée, mais elle peut en être proche. Les terroristes-suicide ne feront jamais tomber l’Etat israélien, et les Palestiniens n’ont aucune autre arme. Il y a, en effet, des Arabes radicaux qui n’auront de cesse que tous les juifs soient jetés dans le méditerranée, mais ils ne constituent aucune menace stratégique pour Israël, et les militaires israéliens le savent. Ce que Israéliens sensés craignent beaucoup plus que le Hamas ou les Brigades d’al-Aqsa, c’est l’émergence permanente d’une majorité arabe dans le "Grand Israël" et, par-dessus tout, l’érosion de la culture politique et de la morale civique de leur société. Comme l’éminent politicien travailliste, Avraham Burg, l’a récemment écrit : "Après deux mille ans de lutte pour la survie, la réalité d’Israël est un Etat colonial, dirigé par une clique corrompue qui méprise et tourne en dérision la loi et la moralité civique." [1] À moins que quelque chose ne change, dans une demi-décennie, Israël ne sera ni juif ni démocratique.

C’est ici que les Etats-Unis entrent en jeu. Le comportement d’Israël a été un désastre pour la politique étrangère américaine. Avec l’appui américain, Jérusalem n’a cessé de bafouer, en permanence et d’une manière flagrante, les résolutions de l’ONU exigeant de lui qu’il se retire de la terre saisie et occupée lors de la guerre. Israël est le seul Etat moyen-oriental connu pour posséder des armes véritablement mortelles de destruction de masse. En fermant les yeux là-dessus, les Etats-Unis ont efficacement sabordé leurs propres efforts de plus en plus frénétiques pour empêcher de telles armes de tomber dans les mains d’autres Etats, petits et potentiellement belligérants. Le soutien inconditionnel d’Israël par Washington, même malgré des appréhensions (tacites), est la principale raison pour laquelle la majeure partie du reste du monde ne fait plus confiance à notre bonne foi.

Il est désormais concédé par ceux qui sont en mesure de savoir, que les raisons qu’avait l’Amérique de faire la guerre à l’Irak n’étaient pas nécessairement celles annoncées alors [2]. Pour beaucoup de ceux qui font partie de l’administration américaine actuelle, une des principales considérations stratégiques était le besoin de déstabiliser et puis de modifier le Moyen-Orient, d’une manière estimée favorable à Israël. Cette histoire continue. Nous envoyons maintenant des signaux de guerre à la Syrie parce que les services de renseignement israéliens nous ont dit que des armes irakiennes y ont été amenées — affirmation qu’aucune preuve ne vient corroborer de quelque autre source. La Syrie appuie le Hezbollah et le Jihad islamique: ennemis jurés d’Israël, bien sûr, mais qu’on peut difficilement considérer comme une menace internationale significative. Cependant, Damas a jusqu’ici fourni aux Etats-Unis des renseignements importants sur al-Qaeda. Comme l’Iran, autre cible de longue date de la colère israélienne, que nous nous aliénons activement, la Syrie est plus utile aux Etats-Unis comme amie que comme ennemie. Quelle guerre menons-nous ?

Le 16 septembre 2003, les Etats-Unis ont opposé leur veto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU demandant à Israël de renoncer à sa menace d’expulser Yasser Arafat. Les fonctionnaires américains eux-mêmes reconnaissent, hors micro, que la résolution était raisonnable et prudente, et que les déclarations de plus en plus sauvages de la direction politique actuelle d’Israël, en restaurant la position d’Arafat dans le monde arabe, sont un obstacle majeur à la paix. Mais les Etats-Unis ont quand même bloqué la résolution, sapant encore davantage notre crédibilité comme intermédiaire honnête dans la région. Les amis et les alliés de l’Amérique dans le monde ne sont plus étonnés de tels actes, mais ils sont tout de même attristés et déçus.

Les politiciens israéliens ont activement contribué à leurs propres difficultés durant de nombreuses années ; pourquoi continuons-nous à les aider et à les encourager dans leurs erreurs ? Dans le passé, les Etats-Unis ont, à titre d’essai, cherché à faire pression sur Israël en menaçant de déduire de son enveloppe annuelle d’aide financière une partie de l’argent qui subventionne les colons de Cisjordanie. Mais la dernière fois que la tentative a été faite, durant l’administration Clinton, Jérusalem a trouvé la parade en prenant l’argent comme "dépense sécuritaires". Washington a coopéré à ce subterfuge, et sur les 10 milliards de dollars d’aide américaine sur quatre ans, entre 1993 et 1997, moins de 775 millions ont été soustraits. Le programme de colonisation a progressé sans obstacle. Maintenant nous n’essayons même pas de l’arrêter

Cette réticence à parler ou à agir ne fait de bien à personne. Elle a aussi corrodé le débat intérieur américaine. Plutôt que de faire preuve d’une claire compréhension des problèmes du Moyen-Orient, des politiciens et des experts américains diffament nos alliés européens quand ils expriment un désaccord, parlent avec désinvolture et irresponsabilité d’antisémitisme récurrent quand Israël est critiqué, et réprimandent sévèrement toute personnalité publique nationale qui tente de briser le consensus.

--------------------------------

Mais la crise au Moyen-Orient ne disparaîtra pas. Le Président Bush brillera probablement par son absence de l’arène au cours de la prochaine année, après en avoir dit juste assez à propos de la "Feuille de route", en juin, pour apaiser Tony Blair. Mais, tôt ou tard, un homme d’Etat américain va devoir dire la vérité à un Premier ministre israélien et trouver une manière de l’obliger à écouter. Pendant deux décennies, les libéraux israéliens et les Palestiniens modérés avaient, sans qu’on leur en sache gré, insisté sur le fait que le seul espoir était qu’Israël démantèle presque toutes les colonies et retourne aux frontières de 1967, en échange d’une véritable reconnaissance arabe de ces frontières et d’un Etat palestinien stable, sans terrorisme, que garantiront (et imposeront) les institutions internationales. C’est toujours [aujourd’hui] le consensus traditionnel, et ce fut jadis une solution juste et possible.

Mais je soupçonne qu’il est déjà trop tard pour cela. Il y a trop de colonies, trop de colons juifs, et trop de Palestiniens, et ils vivent tous ensemble, quoique séparés par des barbelés et des réglementations de circulation. Quoi que dise la "Feuille de Route", la vraie carte est celle du terrain, et cela, comme disent les Israéliens, reflète des faits. Il se peut que plus d’un quart de million de colons juifs fortement armés et subventionnés quittent la Palestine arabe volontairement ; mais aucune de mes connaissances personne ne croit que cela se produira. Plusieurs de ces colons mourront — et tueront — plutôt que de s’en aller. Le dernier politicien israélien qui fit tirer sur des Juifs pour faire appliquer la politique de l’Etat fut David Ben Gourion, qui a désarmé de force la milice illégale de l’Irgoun, de Menahem Begin, en 1948, et l’a intégrée dans la nouvelle Armée de Défense d’Israel. Ariel Sharon n’est pas Ben Gourion. [3] 

Le temps est venu de penser l’impensable. La solution des deux Etats — le coeur du processus d’Oslo et de la " Feuille de Route " actuelle — est probablement déjà condamnée. A chaque année qui passe, nous remettons à plus tard un choix inévitable et plus dur, que seules l’extrême droite et l’extrême gauche ont jusqu’ici reconnu, chacune pour des raisons qui lui sont propres. La véritable alternative à laquelle le Moyen-Orient devra faire face, ces prochaines années, sera un Grand Israël ethniquement purifié, ou un unique Etat binational, intégré, de Juifs et d’Arabes, d’Israéliens et de Palestiniens. C’est, en effet, la manière dont les intransigeants du Cabinet Sharon voient le choix ; et c’est pourquoi ils prévoient le déplacement des Arabes comme la condition inéluctable pour la survie d’un Etat juif.

Mais que faire s’il n’y a pas de place, dans le monde d’aujourd’hui, pour un "Etat juif"? Que faire si la solution binationale n’est pas seulement de plus en plus probable, mais qu’elle est réellement un résultat souhaitable ? Ce n’est pas une idée si étrange. La plupart des lecteurs de cet article vivent dans des Etats pluralistes, qui sont devenus depuis longtemps multiethniques et multiculturels. "L’Europe chrétienne" chère à M. Valéry Giscard d’Estaing, est lettre morte. La civilisation occidentale aujourd’hui est une mosaïque de couleurs, de religions et de langues, de chrétiens, de juifs, de musulmans, d’Arabes, d’Indiens et de beaucoup d’autres, comme le sait quiconque se rend à Londres, Paris, ou Genève [4].

Israël lui-même est une société multiculturelle à tous égards sauf le nom; pourtant il reste différent par rapport aux Etats démocratiques en ce qu’il recourt à des critères ethno-religieux en fonction desquels il nomme et classe ses citoyens. C’est un cas unique parmi des nations modernes, non— comme ses défenseurs les plus paranoïdes l’affirment — parce que c’est un Etat juif et que personne ne veut que les Juifs aient un Etat, mais parce que c’est un Etat juif dans lequel une communauté - les Juifs - est placée au-dessus d’autres, à une époque où cette sorte d’Etat n’a aucune place.

Durant de nombreuses années, Israël a eu une signification spéciale pour le peuple juif. Après 1948, il a accueilli des centaines de milliers de survivants sans aide, qui n’avaient nulle part où aller ; sans Israël, leur condition eût été désespérée à l’extrême. Israël avait besoin de Juifs, et les Juifs avaient besoin d’Israël. Les circonstances de sa naissance ont ainsi lié inextricablement l’identité d’Israël à la Shoah, le projet allemand d’extermination des Juifs d’Europe. En conséquence, toute la critique d’Israël remonte inéluctablement à la mémoire de ce projet, chose que les défenseurs américains d’Israël se sont hâtés d’exploiter sans vergogne. Trouver des défauts à l’Etat juif, c’est penser du mal des Juifs ; imaginer ne serait-ce qu’une configuration alternative au Moyen-Orient, c’est se livrer à un équivalent moral du génocide.

Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les millions de Juifs qui n’habitaient pas en Israël étaient souvent rassurés par son existence même, parce qu’il était considéré soit comme une police d’assurances contre l’antisémitisme renaissant, soit simplement comme un rappel, à l’intention du monde, que les Juifs pourraient riposter. Avant qu’existe un Etat juif, les minorités juives des sociétés chrétiennes regardaient anxieusement autour d’elles et gardaient un profil bas ; après 1948, elles pouvaient marcher la tête haute. Mais, ces dernières années, la situation a tragiquement changé.

Aujourd’hui, les Juifs non israéliens se sentent à nouveau exposés à la critique et victimes d’attaques pour des actes qu’ils n’ont pas commis. Mais, cette fois, ce n’est pas un Etat chrétien qui les prend en otages pour ses propres actes, mais un Etat juif. Les Juifs de Diaspora ne peuvent pas influencer la politique israélienne, mais ils lui sont implicitement identifiés, en insistant sur leur allégeance présumée à Israël. Le comportement d’un Etat qui se définit comme juif affecte la manière dont chacun regarde les Juifs. La fréquence croissante des attaques contre des Juifs, en Europe et ailleurs, est principalement attribuable à des efforts souvent dirigés à tort contre eux par des jeunes musulmans qui veulent se venger d’Israël. La triste vérité est que le comportement actuel d’Israël n’est pas seulement préjudiciable à l’Amérique, bien qu’il le soit sûrement. Il n’est même pas préjudiciable à Israël lui-même, comme le reconnaissent tacitement beaucoup d’Israéliens. La triste vérité est qu’Israël, aujourd’hui, est préjudiciable aux juifs.

Dans un monde où les nations et les peuples se mêlent de plus en plus et où des mariages interraciaux sont monnaie courante ; où les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont pratiquement tous effondrés ; où nous sommes de plus en plus nombreux à avoir de multiples identités électives, et où nous nous sentirions injustement entravés si nous devions n’en avoir qu’une, dans un tel monde, Israël est vraiment un anachronisme. Et il n’est pas simplement anachronique, mais dysfonctionnel. Dans le "choc des cultures" d’aujourd’hui entre les démocraties ouvertes et pluralistes, et les Etats ethniques, belliqueux, intolérants et guidés par la foi, Israël risque vraiment de se retrouver dans le mauvais camp.

Il ne sera pas facile de convertir Israël à ce que d’Etat juif il devienne un Etat binational, quoique ce ne soit pas aussi impossible qu’il y paraît : en fait, le processus a déjà commencé. Mais il causerait beaucoup moins de trouble à la plupart des Juifs et des Arabes que ses ennemis religieux et nationalistes n’en causeraient. De toute façon, aucune de mes connaissances n’a une meilleure idée : quiconque suppose sincèrement que la Barrière électronique controversée, qui est en cours de construction, arrangera les choses, n’a tiré aucun enseignement des cinquante dernières années de l’histoire. La "barrière" — en réalité une zone fortifiée, comprenant fossés, barrières, sondes, chemins de terre (pour repérer les empreintes de pas), et un mur qui s’élève jusqu’à vingt-huit pieds de haut [environ 8m 50), par endroits — [cette barrière, donc] occupe, divise, et vole des terres agricoles arabes ; elle détruira des villages, des vies, et ce qui reste de la communauté juive et arabe. Elle coûte approximativement 1 million de dollars le mile [environ 1 600 mètres] et n’apportera qu’humiliation et inconfort pour les deux camps. Comme le Mur de Berlin, elle confirme la faillite morale et institutionnelle du régime qu’elle est censée protéger.

Un Etat binational au Moyen-Orient exigera un leadership américain courageux et engagé sans relâche. La sécurité des Juifs, comme celle des Arabes, devront être garanties par une force internationale — bien qu’un Etat binational légitimement constitué considère comme bien plus facile de superviser des militants de toutes sortes à l’intérieur de ses frontières, plutôt que de les laisser libres de s’infiltrer de l’extérieur et faire appel à des électeurs exclus et en colère, des deux côtés de la frontière [5].

Un Etat binational au Moyen-Orient aura besoin qu’apparaisse d’urgence, tant chez les Juifs que chez les Arabes, une nouvelle classe politique. L’idée même est un mélange peu prometteur de réalisme et d’utopie, dans un endroit peu propice pour commencer. Mais les alternatives sont pires, bien pires encore.

 

Tony Judt, 27 septembre 2003


------------------------------------------


Notes de l’auteur

[1] Voir l’essai d’[Avraham] Burg, "La révolution sioniste est morte", Le Monde, 11 septembre 2003. Ancien directeur de l’Agence juive, l’auteur a été président de la Knesset, le Parlement d’Israël, entre 1999 et 2003, et est actuellement membre du parti travailliste de la Knesset. Son essai a paru pour la première fois dans le quotidien israélien, Yediot Aharonot, et a été largement reproduit, notamment dans Forward (29 août 2003) et le Guardian, de Londres (15 septembre 2003).

[2] Voir l’interview avec l’adjoint du Secrétaire d’Etat à la Défense, Paul Wolfowitz, dans l’édition de juillet 2003 de Vanity Fair.

[3] En 1979, suite à l’accord de paix avec Anwar Sadat, le Premier ministre [Menahem] Begin, et le ministre de la Défense, [Ariel] Sharon ont en effet donné l’ordre à l’armée de fermer les colonies juives situées sur le territoire appartenant à l’Egypte. La furieuse résistance de certains colons a été matée par la force, sans causer un seul mort. Mais, à l’époque, l’armée faisait face à trois mille extrémistes, pas à un quart de million, et la terre en question était le désert du Sinaï, pas "la Samarie et la Judée bibliques".

[4] Les Albanais en Italie, les Arabes et les Noirs africains en France, les Asiatiques en Angleterre, tous continuent à rencontrer l’hostilité. Une minorité d’électeurs, en France, en Belgique, ou même au Danemark et en Norvège, soutiennent des partis politiques dont l’hostilité à l’"immigration" est parfois le seul programme. Mais comparé à la situation qui prévalait il y a trente ans, l’Europe est une mosaïque de citoyens égaux de toutes couleurs, et telle est sans aucun doute la forme qu’elle aura dans l’avenir.

[5] Comme le remarque [Avraham] Burg, les politiques actuelles d’Israël sont le meilleur outil de recrutement des terroristes: « Nous sommes indifférents au destin des enfants palestiniens, affamés et humiliés ; alors, pourquoi nous étonnons-nous qu’ils nous dynamitent dans nos restaurants ? Même si nous tuions 1000 terroristes par jour, cela ne changerait rien". Voir [Avraham] Burg, "La révolution sioniste est morte".


------------------------------------------

 

© The New York Review of Books

 

Mis en ligne le 4 août 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org