Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Éditorialistes
Menahem Macina

Le Juif et le cycliste, ou le coup du bossu, M. Macina
08/08/2009

Début décembre 2002, un fidèle visiteur de notre site nous adressait un texte de Saint-Exupéry, paru dans "Paris-Soir", le 2 octobre 1938. Il tombait bien. 2002, c’était deux ans après le déclenchement de la seconde Intifada. Il n’y avait pas, alors, de Barrière de sécurité, et il ne se passait pas un mois sans qu’un attentat meurtrier fasse couler le sang juif. De surcroît, l’opinion internationale se déchaînait contre Israël au moindre incident, à la moindre action d’autodéfense en riposte aux attaques cruelles et cyniques des terroristes palestiniens, manipulés en sous-main par Yasser Arafat et ses complices. Une telle haine apparaissait déjà à ceux d’entre nous qui méditaient sur les racines de ce phénomène récurrent, comme une résurgence de l’antisémitisme traditionnel, pudiquement drapé dans le vêtement honorable de la lutte du peuple palestinien contre l’occupation de ses territoires par un peuple israélien, désormais considéré, sans complexes, comme un avatar du nazisme. La conscience juive s’interrogeait pour la énième fois sur son destin amer et incompréhensible : Qu’avons-nous - ou n’avons-nous pas - qui fait de nous l’exutoire idéal de toutes les phobies du monde ? L’apologue du bossu, dû à l’immortel auteur du "Petit Prince", venait à point nommé, me semblait-il, pour sinon guérir l’infection, au moins débrider la plaie, au scalpel de la dérision, et en exposer au grand jour la misère exorbitante. Mince consolation, certes, mais revanche tout de même - celle du désespéré dont le malheur crie silencieusement : Regardez ce que vous me faites... Mais, allez savoir pourquoi, sans doute parce que l’humour noir est la seconde nature des persécutés, au lieu d’entonner un thrène, j’ai opté pour pasticher la charge exupérienne, et en filer la métaphore de difformité. Cela a donné le développement suivant, dont j’ai l’immense vanité de rire encore aujourd’hui, avec satisfaction. Si mon rire est communicatif et excite également vos muscles zygomatiques, j’en serai ravi. (Menahem Macina).
09/08/09
 


« Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, si nous lançons l’image d’une race des bossus, nous apprendrons vite à nous exalter. Toutes les vilenies, tous les crimes, toutes les prévarications des bossus, nous les porterons à leur débit. Et ce sera justice.

Et quand nous noierons dans son sang un pauvre bossu innocent, nous hausserons tristement les épaules, en disant : ’Ce sont là les horreurs de la guerre... Il paie pour les autres. Il paie pour les crimes des bossus.’ »

 
 
L’intérêt - pour les Juifs - de ce texte remarquable, c’est qu’il semble avoir été écrit spécialement pour eux. La preuve, je vais vous la faire façon « bossu juif ».

 

«Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les Juifs. Si nous déclarons la guerre aux Juifs, si nous lançons l’image d’une race des Juifs, nous apprendrons vite à nous exalter. Toutes les vilenies, tous les crimes, toutes les prévarications des Juifs, nous les porterons à leur débit. Et ce sera justice.
Et quand nous noierons dans son sang un pauvre
Juif innocent, nous hausserons tristement les épaules, en disant : ’Ce sont là les horreurs de la guerre... Il paie pour les autres. Il paie pour les crimes des Juifs.’».

 

 

Je pourrais encore vous la jouer façon "sioniste", en remplaçant ’Juifs’ par Israéliens. Mais ce serait trop monotone.

................................................

Cela me rappelle la blague qui circule, depuis des mois, en différentes versions. Voici la mienne :

Un juif qui, extérieurement ne se distingue en rien du non-Juif à côté duquel il est assis sur un banc public, dans un square parisien, s’adresse à son voisin :

- «Quelle époque nous vivons, Monsieur! Vous avez vu tout ce qui se passe dans le monde! Et tout ça, à cause des Juifs!… » Et d’ajouter malicieusement : «… et des cyclistes, bien entendu! »...

- «Oui, en effet», acquiesce l’autre distraitement. Et après une légère hésitation : «Mais pourquoi les cyclistes?»...

- Et notre Juif de rétorquer : «Mais pourquoi les Juifs?»...

J’ai franchement souri, la première fois que j’ai entendu cette boutade. Mais depuis que la parabole de Saint Exupéry est venue à ma connaissance, je n’ai plus envie de rire, et surtout pas comme un bossu.

Car enfin, le Juif a roulé sa bosse d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, et on lui a toujours tapé dessus, sous un prétexte, à chaque fois différent.

Et le fait que ce brave homme admette comme allant de soi que tous les malheurs du monde sont imputables aux Juifs, mais n’imagine pas un seul instant qu’ils puissent l’être aux cyclistes, m’apparaît décidément comme un cas cyclique particulièrement grotesque et inquiétant de la croyance invétérée aux poncifs antisémites les plus éculés.

Au point où nous en sommes, il ne manque plus qu’une version sportive des « Protocoles des Sages de Sion », dans le style « Le complot mondial des cyclistes bossus juifs ».

A quand une version européenne de la saga antisémite qui fait fureur sur les petits écrans arabes, sous le titre : « Le Cavalier sans monture »? Cela donnerait quelque chose comme « Le cycliste sans bicyclette ».

Et puisque j’ai décidé, ici, de conjurer notre malheur en m’en gaussant, sur le mode de la dérision, je dirai que si, comme l’imaginait ironiquement Saint-Exupéry, l’on décrétait que le bossu est coupable de tout, le mieux qu’on pourrait lui souhaiter serait d’être atteint par un éclair d’orage, car l’éclair... ça fout droit

Malheureusement, le même remède serait inopérant sur le Juif.

Et pourquoi ?

Vous connaissez un remède au fait d’être Juif, vous ?

Même la foudre ne saurait nous rendre droits aux yeux de ceux qui nous haïssent.



Menahem Macina

[Merci à André Benoît, qui nous a transmis le texte de Saint-Exupéry, qui a servi de trame à ce billet.]

 
Première mise en ligne le 10 décembre 2002
 

Mis en ligne le 7 août 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org