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Christianisme

Sionisme et orthodoxie : un mariage tardif et sans amour, Arnold Lagémi
05/08/2009

05/08/09

 

Texte repris du Site Terre d’Israël, 24 juillet 2009

 

Le choix tranché « orthodoxe ou libéral » n’est pas né par génération spontanée. Il remonte à la naissance du sionisme, quand ce dernier rencontra l’indifférence de la majorité des Chefs de Communautés. Le sionisme politique engendrera le judaïsme libéral, et l’orthodoxie se figera dans un repli protecteur.

 

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Afin de nuancer les propos de certains extrémistes sur le sionisme politique de Herzl, souvent dénigré parce qu’éloigné, selon eux, de l’identité religieuse, je cite, à la fin de cet article, trois brefs extraits édifiants des œuvres de trois Maîtres illustres - le Rav Alkalaï, le Rav Kalisher, et le Rav Kook - qui confirment que le sionisme de Herzl est plus proche de la Thora qu’il n’y paraît, et que la société israélienne, en dépit des apparences, est plus familière de l’idéal prophétique que la plus orthodoxe des communautés de Diaspora !

 


J’aimerais éclairer par cette petite réflexion un domaine où, par un conformisme d’une insupportable médiocrité, on se refuse à envisager d’autres motifs que ceux qui se fondent sur une théologie présumée, pour expliquer l’indifférence, voire l’opposition de la majorité du monde rabbinique au sionisme politique initié par Théodore Herzl.

N’a-t-on pas déjà ingurgité jusqu’à l’indigestion des "tartes à la crème" du genre : « Le temps du Retour n’était pas encore décidé ; seul le Messie a le pouvoir de rassembler les exilés », etc.

Aussi, allons-nous tenter de vérifier si la culture juive, habituellement exigeante, ne se serait pas fourvoyée, en ce domaine, en se satisfaisant d’une assurance de pacotille.

Pourquoi, en effet, faudrait-il que le Retour relevât du surnaturel, alors que l’Exil fut une manifestation « naturelle » illustrant la guerre des Juifs contre les Romains ? Pourquoi l’initiative humaine est-elle mise au premier plan comme cause de la catastrophe, et au dernier, comme capable de la corriger ? L’indigence de la place laissée à l’homme dans ces conditions, est étonnante, si on la compare à l’enseignement rabbinique, qui réserve à l’homme un rôle éminent dans le rattrapage de l’erreur.

D’autres fournissent une variété de "tartes", différentes, mais toujours à la même crème douceâtre : « Les rabbins ont toujours été sionistes. Tout au long de l’histoire, beaucoup d’entre eux ont fait leur alyah, souvent accompagnés de leurs élèves. »

C’est là une présentation bien partiale, car ces alyot furent des initiatives individuelles qui ne s’inscrivaient pas dans un renouveau national débouchant sur la résurrection de la Nation Juive. En l’occurrence, la conscience politique n’était pas requise.

Les réserves rabbiniques à l’égard du sionisme politique ne viendraient-elles pas plutôt de la conviction selon laquelle, du fait que le sionisme est destiné à aboutir à l’édification d’un Etat, ses dirigeants devraient savoir utiliser les ressources d’une conscience nouvelle qui saurait les faire passer du ghetto au savoir-faire en sciences politiques ? Or, au XIXe siècle, les communautés juives étaient loin d’être préparées à pareille promotion.

Effectivement, cette conscience politique, le monde religieux s’en savait dépourvu, parce que son accomplissement n’était pas sa préoccupation. Les priorités demeuraient la sauvegarde des mitsvot, la protection et la transmission d’une identité. Cette méconnaissance fut une faute, car "gouverner c’est prévoir", et, visiblement, mises à part quelques personnalités d’exception, le monde rabbinique n’a pas su prévoir.

Cette conscience nouvelle, qui fit défaut, c’est la conscience citoyenne, qui supposait la capacité de s’estimer membre de droit de la Cité. (Politique vient de polis, terme grec qui signifie la cité, la ville) Nous faisons référence exclusivement aux communautés juives d’Europe, de l’est notamment, et nullement aux Juifs émancipés d’Europe occidentale, dont les rabbins refusèrent le sionisme pour d’autres raisons.

Cette conception aurait donc aidé au développement et à l’affermissement d’une vision historique de la Cité et, par là, aurait contribué à une perception objective, éloignée du monde étriqué du ghetto, encore dominé, à l’époque, par la dimension du merveilleux et du surnaturel.

Le statut des Juifs au XIXe siècle était loin de cette approche citoyenne et, par conséquent, bien éloigné d’une éventuelle apparition, dans le paysage culturel, d’une conscience politique ou d’un quelconque sentiment qui lui ressemblât.

Notons que la référence à la Providence, censée "parachuter" le Messie pour nous permettre de retourner à Sion, outre son étrangeté, reste étrangère à la cohérence historique, dans la mesure où les Juifs ayant été chassés de leur terre au cours d’un conflit « réel » avec les Romains, ce n’était pas naïveté que d’envisager aussi le Retour par des « voies naturelles » (Voir, plus loin, l’extrait du Rav Alkalaï.) A moins que la lassitude ne soit venue à bout de l’espoir d’en être capable !

Se réclamer d’une terre, à propos de laquelle on aurait entretenu l’ambition d’y retourner par la référence permanente à l’exaltation du renouveau national, aurait facilité l’émergence d’une conscience politique et aurait maintenu aux aguets la diaspora tout entière, en quête de l’opportunité qui donnerait sa chance au Retour. Mais on oublia de s’y préparer. Probablement parce qu’on n’y croyait plus. Nos chefs d’alors ne mesurèrent pas que, parmi les conséquences qui allaient découler de cette carence pédagogique, la division de la société israélienne entre religieux et non-religieux serait l’une des plus préjudiciables.

Les préoccupations des Maîtres d’alors découlaient d’une implacable lucidité : les Juifs étaient tolérés, seulement tolérés ! Leur statut témoignait d’une extrême fragilité. Il leur était bien difficile, dans ces conditions, d’imaginer, de développer un sens, voire une conscience, politiques.

Même le retour à Sion devenait lointain, si lointain, qu’on cessa de croire que sa réalisation interpellait l’homme. On opta pour une histoire où l’homme ne serait plus l’acteur principal. Ainsi fut distillée l’hérésie chrétienne du monde futur, et l’on commença à rêver à l’ère messianique avec des connotations tellement surnaturelles, qu’on finit par oublier que c’est à l’homme d’abord d’initier le mouvement salvateur.

Que s’est-il passé dans le monde rabbinique au moment où Herzl agissait ? Si le combat de celui qui conçut l’Etat Juif pouvait devenir un levier qui ferait basculer le destin, pourquoi n’a-t-il pas été soutenu ? Qu’on n’objecte pas qu’Herzl n’observait pas les prescriptions religieuses. Ben Gourion ne pratiquait pas davantage, et pourtant… il montra le chemin à des milliers de Juifs pieux.

Les rabbins d’alors ont-ils pris conscience que des siècles de marginalisation avaient fait du Juif un être fort, combatif, ardent, mais exclusivement selon une conception verticale de l’histoire ? Ont-ils été effrayés de l’envisager sous un angle auquel, eux, les Maîtres, ne les avaient pas préparés ? Le refus du sionisme, au motif énoncé plus haut, n’est-il pas la manifestation d’une lucidité fulgurante qui leur fit immédiatement comprendre que diriger et gérer un Etat, supposait une longue maturation, étrangère à leurs disciples, à leurs fidèles.

Somme toute, est-ce au nom de l’amour pour leurs Juifs que les Maîtres furent réticents au renouveau national ?

Cautionner le sionisme n’était-il pas, à leurs yeux, encourager à affronter des nécessités qu’ils savaient insurmontables ? Ils n’ignoraient pas le long parcours qui aurait dû être accompli (et dont ils n’avaient pas fait le premier pas) pour savoir ressentir, pressentir toutes les urgences, toutes les compétences que requiert la construction d’un Etat.

Leur attitude traduit bien plus, me semble-t-il, les suites de l’absence de préparation aux retrouvailles avec l’Histoire que la condamnation doctrinale du sionisme.

Cette absence de préparation à la conscience politique, qui se maintient aujourd’hui encore, explique, pour une part, l’absence d’évolution de certaines sphères religieuses en Israël. Et ce n’est pas là jugement, mais constat.

Le monde laïc en Israël a, certes, une conscience politique souvent hypertrophiée. Mais, du point de vue de la spécificité juive, il n’a pas grand-chose à proposer. Là aussi, ce n’est pas jugement, mais constat. Si nos rabbins, à l’instar des illustres Maîtres, tels le Rav Kook, le Rav Kalisher, le Rav Alkalaï - qui surent très vite, eux, que la conscience politique devait, toute affaire cessante, devenir une priorité -, développaient leurs efforts en ce sens, ils couronneraient le sionisme du mérite de la Tradition dont ils n’auraient jamais dû permettre que s’éloignent les meilleurs parmi les meilleurs de leurs fils. Nous aurions alors cette chance messianique d’être les témoins et les acteurs de la Réconciliation Nationale.

 

Arnold Lagémi


© Terre d’Israël

 

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[Extraits des œuvres des trois rabbins évoqués par l’auteur]

 

Dans Ragle Mevasser, Rabbi Yehouda Hay Alkalaï (1798-1878) écrit :


« L’initiative de la délivrance ne peut venir que de la nation juive elle-même. Et ceux qui croient que la mise en branle de la délivrance se fera par le Messie, fils de David, à grand renfort de miracles et de prodiges semblables à ceux de la sortie d’Egypte, ceux-là sont dans l’erreur profonde, et leur foi n’est qu’une vaine superstition. »

 

Dans Derichat Sion, Rav Zvi Hirsch Kalisher (1795-1874) écrit :


« Il serait faux et absurde de croire qu’afin de réaliser la délivrance d’Israël, qui constitue l’essentiel de notre espérance, D. descende soudain du Ciel sur la terre et dise à son Peuple : « Quittez l’Exil ! » N’est-ce pas que les annonces prophétiques elles-mêmes font entrevoir que la délivrance sera longue et que nous ne sortirons pas de l’Exil tout d’un coup, inopinément et à la hâte ? Non, c’est par lentes étapes que se fera la délivrance du peuple juif, c’est pas à pas qu’avancera et germera le salut.

Cher lecteur, je te conjure de secouer ta paresse spirituelle. Ne partage pas l’opinion, trop répandue chez les gens simples, qui attendent comme signal d’un ébranlement universel, les sons du grand Shofar messianique. Non et non ! La délivrance se fera d’abord par le réveil des consciences juives, prêtes à s’adonner à la dure tâche du retour en Terre Sainte ; puis, par l’agrément que les nations donneront peu à peu à la réalisation de ce retour. »

 

Et enfin, l’explosion de lumière et de grandeur de ce texte du Rav Abraham Isaac Kook (1865-1935), extrait de Orot ha-Tehiyah :


« La première génération des "rentrants" en Terre Sainte, à l’aube de l’époque messianique, aura pour fonction d’adapter l’organisation physique et matérielle de la Cité juive à ses tâches nouvelles ; quant à l’esprit, il n’aura d’autre fonction à ce stade que de conserver scrupuleusement les réserves de la vie intérieure. C’est seulement lorsque les forces physiques de la nation auront retrouvé toute leur vigueur, que se révéleront au grand jour ses réserves spirituelles et sacrées. Alors seulement, dans le cadre d’un Etat structuré, la Thora et toutes ses lueurs reviendront, elles aussi, à leur éclat d’autrefois ; elles serviront de luminaire à l’univers tout entier. »

 

N.B. Ces extraits proviennent de l’ouvrage de Renée Neher-Bernheim, Histoire juive. Faits et documents. De la renaissance à nos jours, éditions Klincksieck (publications du Centre de Recherches et d’Etudes Hébraïques de l’Université de Strasbourg).

 

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Mis en ligne le 5 août 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org