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Israël (Société - mentalités)

Tel-Aviv: La centenaire délurée, Nathalie Harel
21/08/2009

"Libérale, survoltée, la deuxième métropole israélienne fête son centième anniversaire en s’interrogeant sur le fossé qui la sépare de Jérusalem." ("Valeurs Actuelles")

21/08/09

Article publié par Valeurs Actuelles, le 20-08-2009


Pour mémoire : 1909 : Attribution des lots de terrains de ce qui deviendra Tel Aviv (Cliché ajouté par upjf.org)

 
La nuit tombe sur Kikar Shabbat, au coeur du quartier religieux de Jérusalem. Des manifestants de la communauté juive ultra-orthodoxe se sont réunis pour protester contre l’arrestation d’une mère de famille, membre du mouvement hassidique, soupçonnée par les autorités d’avoir privé de nourriture son enfant âgé de 3 ans. Jets de pierres, poubelles incendiées, actes de vandalisme : le rassemblement a dégénéré, une nouvelle fois, ce 16 juillet, entre la police de l’État hébreu et les juifs religieux.

À soixante kilomètres de là, l’immense pelouse du parc Hayarkon accueille 90 000 personnes dans un silence religieux : la Scala de Milan donne le Requiem de Verdi dans le cadre des célébrations du centenaire de la ville balnéaire. Le lendemain, ce contraste entre la capitale officielle d’Israël et sa concurrente hédoniste fait la une du Haaretz, le grand quotidien de gauche. « Jamais la distance entre Jérusalem et Tel-Aviv n’a semblé aussi importante que lors de cette soirée »,pointe Gideon Levy, éditorialiste du Haaretz.

C’est une évidence. Effervescente et délurée, la tolérante Tel-Aviv fait figure de centre névralgique de l’Israël libéral que rejettent les milieux fondamentalistes juifs. À Tel-Aviv, on se baigne ou on déjeune sur la promenade Hayarkon en Bikini. À Jérusalem, on prie couvert comme dans l’Europe orientale du XIXe siècle…

Tel-Aviv signifie “la colline du printemps”, une traduction imagée du roman de Theodor Herzl,Altneuland. Une loterie donna naissance à la première ville hébraïque des temps modernes, le 11 avril 1909, lorsque soixante-six familles juives organisèrent un tirage au sort pour répartir les lotissements d’un nouveau quartier sur une plage au nord de Jaffa.

Incarnation du rêve sioniste, cette métropole ne cessa jamais de jouer un rôle majeur dans l’histoire du pays. Le 14 mai 1948,c’est à Tel-Aviv que le père de l’État hébreu, David Ben Gourion, proclama l’indépendance. « La plupart des décideurs politiques, tout comme l’intelligentsia et les artistes, s’y sont d’emblée sentis à l’aise », souligne Yossi Sarid, le fondateur du parti Meretz (gauche radicale) : « Cela ne se dit pas en Israël, mais en quarante ans de carrière politique, je n’ai jamais dormi à Jérusalem.Cette ville me déprime autant qu’elle m’étouffe, et son atmosphère est bien trop pesante », confie cet ancien ministre de l’Éducation.

Face à Jérusalem,la ville dite “trois fois sainte”,Tel-Aviv “la pécheresse”affiche un mélange de dynamisme et de modernité qui la hisse au rang de véritable capitale d’Israël. Deuxième ville israélienne par sa population (400 000 habitants), elle héberge les ambassades et les chancelleries des pays qui contestent le statut de Jérusalem depuis 1967 (dont la France). Elle abrite aussi le ministère de la Défense (la Kyria), la Bourse, les principaux théâtres et les journaux nationaux.

Tel-Aviv rassemble une bonne partie de l’activité économique du pays.«Ces dernières années, elle est devenue l’antithèse de Jérusalem: alors que la première n’a cessé de se développer, en particulier sur le plan économique, la seconde a connu un important déclin », explique Yaël Dayan, la fille de l’ancien chef d’état-major Moshe Dayan, adjointe au maire de Tel-Aviv.Le revenu moyen d’un Hiérosolomytain est de 60 % inférieur à celui d’un habitant de Tel-Aviv, au lieu de 2 % à peine au début des années 1980.

Avec un solde migratoire négatif de 6 000 à 8 000 personnes par an, Jérusalem se dépeuple. Les jeunes laïques préfèrent s’installer dans les localités du centre du pays, où se concentre l’essentiel des emplois du secteur privé. Jérusalem reste une cité de fonctionnaires, dont le budget culturel est trente fois moins élevé qu’à Tel-Aviv. C’est une ville appauvrie par ses populations ultra-orthodoxes et arabes, en partie à l’écart du marché du travail.

« Les “haredim” [juifs ultra-orthodoxes] se sont imposés de manière agressive à Jérusalem, poursuit Yaël Dayan, qui a grandi dans la capitale. Ici, de nouveaux quartiers perdent leur caractère séculier, là, des piscines imposent la baignade séparée aux hommes et aux femmes. » Sans oublier les récentes manifestations pour le respect du jour du shabbat, contre l’ouverture, le samedi, d’un parking situé sous des immeubles municipaux. « Cela nous incite à faire preuve de vigilance. »

Bien que la “ville des sables” (Tel- Aviv) se sente à des années-lumière de la “ville des pierres” et de ses Lieux saints, placée au coeur du conflit israélo- palestinien, elle ne vit pas pour autant confinée dans une bulle, indifférente aux menaces pesant sur le reste du pays. « Toutes nos manifestations politiques importantes se sont déroulées à Tel-Aviv, poursuit Yaël Dayan. Il est toujours plus efficace de protester devant le ministère de la Défense que devant une Knesset vide ! »

Tel-Aviv n’a pas encore été touchée par les roquettes du Hamas ou du Hezbollah, mais, pendant la seconde guerre du Liban (juillet 2006), ses habitants n’avaient pas hésité à héberger chez eux les réfugiés du Nord.

Fief de la gauche et des libéraux, bien avant l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin (1995), Tel-Aviv, “ville de paix”, est aussi devenue le bastion de toutes les minorités : travailleurs étrangers – avec ou sans permis –, réfugiés politiques homosexuels. « Comme si, à l’heure de la mondialisation, Tel-Aviv avait toute latitude pour défendre sa vision de la société civile, celle d’une citoyenneté élargie, expliquent les universitaires géographes Nurit Alfasi et Tovi Fenster. Jérusalem, où siègent les principales institutions politiques, demeure largement tributaire d’une dimension locale et semble davantage facteur d’exclusion. »

Surnommée la “ville blanche” pour ses façades de style Bauhaus, Tel-Aviv a aussi sa face obscure racontée par l’architecte israélien Sharon Rotbard dans un livre choc paru en 2005, White City, Black City. Il rappelle que la première métropole hébraïque n’a pas surgi des dunes, comme une génération spontanée : « Tel-Aviv s’est construite en réaction à Jaffa, la ville arabe “sale et criminelle” dont elle a entraîné la destruction. »

Une simple promenade dans les quartiers vétustes du sud de Tel-Aviv suffit à mesurer l’importance des défis socioéconomiques qui attendent la ville israélienne.Mais la rebelle n’a pas dit son dernier mot, ce que suggère l’écrivain israélien Ami Bouganim dans son passionnant ouvrage, Tel- Aviv, sans répit (Autrement) : « Tout est encore à l’état de brouillon. »

Ce sort encore si incertain entraîne les jeunes générations de Tel-Aviv à essayer d’aller voir ailleurs. L’émigration vers les États-Unis ou la Nouvelle- Zélande est un phénomène important : «Tel-Aviv ne serait qu’une plaque tournante pour le grand monde », constate Ami Bouganim.

 

© Valeurs Actuelles.com

 

Mis en ligne le 21 août 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org