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Israël (Société - mentalités)
Sionisme

Herzl, Jabotinsky et la révolution sioniste, Itshak P. Lurçat
31/08/2009

31/08/09

Sur le Blogue "Vu de Jérusalem"

"A Goyisher Kop" ?

Article paru dans Le Jerusalem Post en français

 

Le "goyisher kop" de Jabotinsky - et sans doute aussi de Herzl -, désigne peut-être cette capacité à s’abstraire du fatalisme juif atavique pour doter le peuple Juif des instruments politiques nécessaires à la prise en main de son destin. En ce sens, il n’est pas fortuit que ce soient précisément des hommes comme Herzl ou Jabotinsky, assimilés en apparence, mais profondément Juifs dans le tréfonds de leur âme, qui aient consacré leur vie – jusqu’à leur dernier souffle, littéralement, tous deux ayant été enlevés prématurément à leur peuple – à la renaissance nationale juive et à l’édification de l’Etat d’Israël.

 

220px-Zeev_Jabotinsky.jpgDans son livre, "L’histoire de la Légion juive", Jabotinsky relate cette anecdote que lui avait racontée Nahum Sokolov. En vacances en Suisse, ce dernier rencontra un Lord écossais, auquel il fit état de sa participation au Congrès sioniste. "Ah oui?", lui dit l’Ecossais, "c’est intéressant, mon frère aussi fait partie de ce mouvement..." Intrigué, Sokolov le pressa de questions, et finit par comprendre que le Lord écossais confondait le sionisme et le végétérianisme... Aux yeux des non-Juifs, conclut Jabotinsky, sionisme et végétérianisme, en 1901, étaient des choses similaires, c’est-à-dire d’innocentes utopies sans portée pratique sur les affaires du monde. Pour que le sionisme existe sur la scène mondiale, il fallait qu’il devienne une puissance militaire. C’est cette conclusion qui amena le leader sioniste révisionniste à œuvrer sans relâche pour constituer la Légion juive, première force armée juive depuis l’époque des Maccabées, qui combattit dans les rangs de l’armée anglaise en Palestine pendant la Première Guerre mondiale et joua un rôle décisif dans la proclamation de la Déclaration Balfour.

 

L’idée de créer une armée juive était pourtant, au moment où elle germa dans l’esprit de Jabotinsky, une idée révolutionnaire ; sans doute tout aussi révolutionnaire que l’était l’idée d’un Etat juif lorsqu’elle fut formulée par le "visionnaire de l’Etat", Binyamin Zeev Herzl. Cette idée s’imposa à Jabotinsky en 1914, alors qu’il se trouvait à Bordeaux – où le gouvernement français avait été transféré en raison de la guerre – en tant que correspondant du journal russe Russkiya Vyedomosty (Le Moniteur russe). Lisant sur une affiche que la Turquie avait rejoint le camp des Puissances centrales et entamé des opérations militaires, Jabotinsky en conclut que le moment était venu, pour les Juifs, de constituer un régiment qui prendrait part à la guerre et à la conquête de la Palestine, laquelle ne manquerait pas d’être arrachée par l’Angleterre des mains de l’Empire ottoman.

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Pour parvenir à cette conclusion, explique Jabotinsky, il n’était pas nécessaire de se livrer à de savants calculs... "Cette idée, précise-t-il, est une idée tout à fait normale, qui serait venue, dans de telles circonstances, à l’esprit de toute personne normale. Et je revendique le titre de personne tout à fait normale. Dans le parler juif populaire, on emploie souvent à cet égard l’expression de goyisher kop ; et si cela est vrai, alors c’est grave pour nous". L’expression yiddish populaire "goyisher kop" (littéralement, "une cervelle de goy") avait évidemment, il ne faut pas s’en cacher, quelque chose de péjoratif... Mais, dans la bouche de Jabotinsky, c’était, au contraire, un qualificatif positif, comme le lecteur le comprend dans la suite de son récit.  En effet, aux yeux du jeune dirigeant sioniste, les Juifs manquaient de sens commun, surtout lorsqu’il était question de politique. Cette idée était partagée par Max Nordau, que Jabotinsky rencontra, peu de temps après, à Madrid, où il se trouvait alors (il avait été banni de France par les autorités, en tant que citoyen hongrois)


Ben_Gourion.jpgPhoto : Ben Gourion en Turquie


Alors que Jabotinsky s’étonnait devant Nordau de l’attirance que nourrissaient certains Juifs pour la Turquie (on se souvient que David Ben Gourion et d’autres hommes politiques sionistes avaient fondé de grands espoirs sur la révolution des Jeunes Turcs, Ben Gourion ayant même appris le Turc et entamé des études de droit à l’université d’Istanbul), et qu’il lui démontrait l’inanité d’une telle politique, Max Nordau lui répondit par ces mots qui firent une profonde impression sur Jabotinsky : "Ceci, mon jeune ami, est certes logique, mais la logique est une science grecque, et les Juifs n’y comprennent rien. Les Juifs n’apprennent pas par le raisonnement, mais seulement par les catastrophes. Ils n’achètent pas de parapluie parce qu’ils ont vu des nuages dans le ciel ; ils attendent plutot d’être trempés et d’avoir la pneumonie pour se décider".

 


Le colonel Petterson, qui dirigea la Légion juive, aborde dans sa préface au livre L’Histoire de la légion juive, le thème du "goyisher kop" de Jabotinsky, expliquant que ce dernier veut dire par cette expression que sa mentalité était dénuée des idiosyncrasies de l’esprit juif, marqué par des siècles de galout. Mais, en tant que chrétien, Petterson rejette l’idée que son ami Jabotinsky aurait eu une "cervelle de non-Juif". En effet, explique-t-il, "Son intellect, sa grande érudition, ses capacités linguistiques exceptionnelles et l’éclat d’intelligence marquant chacun des mots qu’il prononçait ou écrivait, tout cela n’était pas ’goy’, mais bien Juif". Or, poursuit Petterson, "il a fallu des générations d’érudits et de rabbins, de souffrance juive et d’idéalisme juif pour produire un Vladimir Jabotinsky".


Au-delà de leur caractère anecdotique ou plaisant, ces propos renferment quelque chose de profond, et de très actuel, concernant le thème tellement important des capacités politiques du peuple juif. Le débat autour du "goyisher kop" de Jabotinsky rejoint celui sur la personnalité et les aptitudes politiques du fondateur du sionisme, Théodor Herzl. Souvent présenté comme un Juif totalement assimilé, voire hostile à la tradition juive, ce dernier était en réalité, comme l’a bien montré un ouvrage récent 1, un Juif fier qui avait subi l’influence de son grand-père, Shimon Leibl, lui-même en contact avec plusieurs rabbins proto-sionistes. Mais on trouve indubitablement, chez Herzl comme chez Jabotinsky, des qualités d’homme d’Etat et d’analyse politique, qui ne sont pas spécifiquement juives et qui doivent grandement à leurs activités de journalistes et d’hommes de plume (Herzl, on le sait, était dramaturge, et il avait conçu tout l’agencement du premier Congrès sioniste comme une véritable pièce de théatre).herzl2.jpg


Le "goyisher kop" de Jabotinsky, et sans doute aussi de Herzl, désigne peut-être cette capacité à s’abstraire du fatalisme juif atavique pour doter le peuple juif des instruments politiques nécessaires à la prise en main de son destin. En ce sens, il n’est pas fortuit que ce soit précisément des hommes comme Herzl ou Jabotinsky, assimilés en apparence, mais profondément juifs dans le tréfonds de leur âme, qui aient consacré leur vie – jusqu’à leur dernier souffle, littéralement, tous deux ayant été enlevés prématurément à leur peuple – à la renaissance nationale juive et à l’édification de l’Etat d’Israël.

 

 

 

 

Itshak Lurçat

 

© Vu de Jérusalem

 


1. Georges Weisz, Herzl, une nouvelle lecture, L’Harmattan 2006.


 

Mis en ligne le 31 août 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org