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Iran

Pourquoi la nucléarisation de l’Iran est si menaçante, Jean-Pierre Bensimon
30/09/2009

Une analyse impressionnante, même si elle comporte une bonne part d’hypothèses, invérifiables en l’état actuel des choses. (Menahem Macina).

30/09/09
Texte repris du site Objectif-Info


Le dialogue (1) politique avec l’Iran, tant espéré et tant attendu par la présidence américaine, va s’ouvrir sous la forme d’une série de conférences à six pays à partir du 1er octobre prochain à Genève. Pour donner une idée de son état d’esprit, l’Iran a fait précéder ce grand rendez-vous international par la révélation de l’existence d’une usine clandestine de production d’uranium enrichi, et par l’organisation de trois sessions de tirs de missiles expérimentaux à longue et moyenne portée.

La volonté évidente et déjà ancienne de l’Iran de se doter d’un binôme nucléaire et balistique et son attitude provocatrice de ces derniers jours rendent totalement illusoire un retournement véritable de la politique de ce pays, même si des sanctions économiques sévères sont adoptées, d’autant que la Russie et la Chine peuvent en réduire considérablement les effets. Les pays occidentaux sont donc d’ores et déjà placés face à une seule alternative : détruire militairement le programme nucléaire iranien, ou s’accommoder d’un Iran possédant la bombe et les moyens d’atteindre déjà des cibles au sud de l’Europe.

L’apparition d’un nouvel acteur nucléaire dans un monde où un certain nombre de pays disposent eux-mêmes d’arsenaux extrêmement performants devrait être gérable en vertu de la doctrine de la dissuasion : quel pays utiliserait effectivement le feu nucléaire, sachant qu’il serait l’objet d’une riposte immédiate et très hautement destructive ? C’est pour cela que de nombreux observateurs, considérant comme acquis que ni les États-Unis d’Obama ni les Européens ne sont prêts à se lancer dans une guerre aux contours en partie incertains, dont ils pensent qu’il s’agirait d’une aventure, tentent aujourd’hui d’expliquer que l’Iran nucléaire peut être apprivoisé, qu’il se soumettra aux contraintes communes aux puissances régionales au sein du système des relations internationales, et que l’on pourra même faire de ce pays la pierre angulaire d’un dispositif de stabilisation du Moyen-Orient.

Dans cette logique, l’idée qu’Israël est la véritable menace collective est en train de s’imposer et elle va faire l’objet, dans les jours et les semaines qui viennent, d’une vaste opération de vulgarisation. En effet, Israël, en proie à une certaine paranoïa, abusé par la rhétorique purement verbale d’un Ahmadinejad, se sentant excessivement menacé, pourrait lancer un raid aérien sur l’ennemi persan et mettre le feu aux poudres dans une région agitée, où passent des lignes d’approvisionnements stratégiques pour l’Europe et les États-Unis. Les conséquences seraient incalculables pour le monde, car, outre un blocage du Détroit d’Ormouz, l’Iran ouvrirait des hostilités sous forme d’opérations militaires et de terrorisme sur les nombreux théâtres d’opérations où il a implanté et entretenu des appuis dévoués. Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter et membre influent de l’entourage d’Obama, a même menacé de faire décoller l’aviation américaine au-dessus de l’Irak et d’abattre les appareils israéliens qui s’aviseraient d’attaquer l’Iran sans autorisation (2).

Cette idéologie d’accommodement [avec l’ennemi - en anglais, appeasement (Note d’upjf.org)], qui est en train de remporter une victoire décisive chez les décideurs et les observateurs occidentaux, est fondée sur une estimation de la menace nucléaire iranienne comme « contrôlable ». Cette appréciation ne prend en compte ni la place singulière du nucléaire dans la dynamique contemporaine de l’Iran, ni les particularités de la région, ni l’intégralité des modalités d’usages possibles du nucléaire par l’Iran.

Le programme nucléaire de l’Iran, dont l’histoire est bien retracée par Bruno Tertrais dans un ouvrage récent (3), daterait de 1984, le régime prenant finalement la mesure de sa vulnérabilité au cours de l’épouvantable guerre contre l’Irak. Cette guerre s’est cependant achevée en 1988. Le programme nucléaire n’a pas été enterré mais il a connu au contraire une accélération notable ces dernières années. On ne peut pas disjoindre cette accélération du choix stratégique d’une politique expansionniste en direction des territoires de l’islam sunnite, suivie par les gouvernements successifs, ni de l’échec socio-économique catastrophique de la révolution théocratique de 1979. C’est parce que le régime des mollahs se résume à un désastre économique et à une dislocation sociale (4), à peine masqués par les revenus pétroliers, qu’il a besoin de mobiliser le sentiment national autour d’un projet impérialiste. Les électeurs qui se prononçaient pour l’amélioration des rapports entre l’Iran et l’Occident et les manifestants de la journée « Al Qods », qui hurlaient il y a deux semaines dans les rues des principales villes du pays « Nous donnerons notre vie pour l’Iran, pas pour Gaza, pas pour le Hezbollah », exprimaient tous leur rejet de ces aventures. Le régime, qui est en train de se doter d’un système nucléaire et balistique, tremble donc sur ses bases depuis bien longtemps ; c’est un régime aux abois, qui cherche une légitimité dans une fuite en avant, laquelle ne manque pas de rappeler celle des nazis en Allemagne. On ne peut donc pas attendre du pouvoir des mollahs la recherche de cette dynamique universelle d’enrichissement du pays comme du peuple, dans la sécurité et la paix qui est, aux yeux des Occidentaux du 21ème siècle, un horizon indépassable. On doit craindre que son armement nucléaire soit annexé purement et simplement à une dynamique d’aventures étrangères qui lui permettra de serrer les rangs et de se maintenir au pouvoir aussi longtemps que possible. Ce comportement échappe donc au jeu rationnel des rapports internationaux, et, en revanche, il est raisonnable d’estimer que le régime iranien cherchera des voies pour contourner la logique de dissuasion. Et ces voies existent : on le verra.

Les pays d’islam sunnite du Moyen-Orient ont exprimé à haute voix, dans d’innombrables cénacles, leur crainte de l’expansion iranienne. Face à la nucléarisation de plus en plus avérée de l’Iran, nonobstant les espoirs qu’ils placent dans une action d’Israël, ils ont, comme c’était logique, élaboré des projets de développement de forces nucléaires autonomes. L’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie sont actuellement dans cette logique, et ils ne manqueront pas de partenaires plus ou moins présentables en Europe, dans l’ancien bloc soviétique, en Chine, en Corée du Nord et au Pakistan. Une course aux armements nucléaires, mais aussi l’acquisition d’armements conventionnels sophistiqués, sont la suite logique du feu vert donné par l’Occident à l’Iran depuis une dizaine d’années. Toute la région va donc opérer une montée en puissance militaire, une militarisation concurrente qui multipliera mécaniquement les occasions de conflits. Il s’agit, en fait, d’une généralisation des situations de guerre. Or, les régimes politiques en place, au moins en Égypte et en Arabie saoudite, sont loin d’être stables. Autoritaires, dictatoriaux, en faillite économique, incapables de gérer l’urbanisation et la croissance démographique, ce sont des poudrières politiques qui peuvent tomber dans n’importe quelles mains, par exemple celles d’islamistes d’obédiences diverses, qui sont innombrables dans la région. Qui peut parier sur les comportements rationnels de régimes fourbus, menacés, ou de révolutionnaires fanatiques fraîchement parvenus aux commandes ? La nucléarisation de l’Iran va s’accompagner d’une montée des tensions et d’un niveau d’instabilité, que personne n’est en mesure d’évaluer sérieusement, dans une région déjà agitée et toujours stratégique pour l’Occident.

Mais la fuite en avant des mollahs et la détérioration générale des équilibres locaux au Moyen-Orient s’accompagnent d’une dimension supplémentaire, propre à révoquer les lois de la dissuasion. Le régime théocratique iranien s’est fait une spécialité, on le sait, d’un terrorisme généralisé et innovateur. A la place du terrorisme sacrificiel à connotation islamo-tribale des Palestiniens, les Iraniens ont inventé l’implantation de petites armées terroristes à l’étranger, les attentats massifs, les explosifs à déclenchement aléatoire, l’emploi généralisé des roquettes et des missiles à très courte portée, la guerre des tunnels, etc. En un mot, ce sont des experts inégalés en matière de conflits non conventionnels, les fameuses guerres de quatrième génération (5). Ne peuvent-ils pas imaginer l’exportation d’un nombre limité d’armes nucléaires vers leurs relais à l’étranger - par exemple, au Liban et à Gaza, et pourquoi pas au Venezuela - ? Ne peuvent-ils pas confier de telles armes à des groupes-écrans qui les déclencheraient depuis des sites géographiquement éloignés de l’Iran, avec lesquels ils nieraient toute relation ? Ne peuvent-ils pas convoyer dans de simples cargos ou dans des avions civils des charges, dont l’origine ne serait pas identifiable, et les faire exploser dans des ports ou des aérodromes, par exemple ? Ne peuvent-ils pas expérimenter le fameux EMP (Electro Magnetic Pulse), des rayonnements électromagnétiques renvoyés par les couches atmosphériques suite à une simple explosion nucléaire, et capables de détruire une bonne part de l’électronique d’une région, avec, à la clé, la mise en panne de tous les systèmes automatiques de régulation, et un retour à la vie du début du 20ème siècle ?

Tous ces facteurs combinés sont la preuve que le coût d’un Iran nucléaire est sans doute infiniment supérieur à celui qu’estiment les experts occidentaux aujourd’hui, qui sont convaincus de l’opportunité et de la rationalité de la politique d’apaisement. Selon eux, le coût d’une intervention immédiate est supérieur à celui d’un Iran nucléaire. S’ils révisent leur calculs en prenant en compte la dynamique aventurière des mollahs, la militarisation tous azimuts de la région et la probabilité du contournement du rapport de dissuasion classique par un régime expert en terrorisme, le déclenchement d’une opération militaire sans délai se révélera être l’attitude la plus économique en vies humaines, en sang, en peine, en sueur et en larmes – même s’il est inévitable qu’il y en ait.


Jean-Pierre Bensimon

 

© Objectif-Info


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Notes


1. « Engagement », dans le vocabulaire politique d’Obama.

2. "Brzezinski: U.S. should forcibly stop IAF flying over Iraq to reach Iran", Haaretz Service, 21 sept 2009.

3. Le Marché noir de la bombe : enquête sur la prolifération nucléaire, Buchet-Chastel 2009.
4. Le cataclysme se manifeste par un effondrement démographique endogène, sans précédent dans l’histoire moderne, et la généralisation de la prostitution comme moyen d’avoir part aux revenus pétroliers, au sein de l’élite intellectuelle féminine du pays. Voir : Spengler, "Sex, drugs and Islam", Asia Times, 24 février 2009 ; traduit en français par Objectif-info.fr, sous le titre "L’Iran est un pays qui meurt".

5. Voir : Jean-Marc Balencie et Arnaud de la Grange, Les guerres bâtardes : Comment l’Occident perd les batailles du XXIe siècle, Librairie Académique Perrin, janvier 2009.

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Mis en ligne le 30 septembre 2009, par
M. Macina, sur le site upjf.org