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Israël (éducation à la haine d')

"Pierre et le loup", de Prokofiev, massacré par un philistin du 7ème art. Témoignage de Michel Ségal
29/09/2009

Michel Ségal est un auteur qui a toute ma sympathie. Enseignant français, il mène inlassablement par l’action sur le terrain et par ses écrits, un combat qui force l’admiration, contre les graves défauts du système scolaire et leurs répercussions sur l’enseignement et l’éducation. J’ai publié sur ce site plusieurs de ses articles qui le méritaient bien [*]. Aujourd’hui, il sort de sa spécialité (mais en sort-il vraiment ?) pour épancher son scandale et son amertume sur un nouveau cas de saccage, non plus de l’enseignement, mais de la culture. L’envoi de son texte était accompagné de ces quelques mots : « Je vous soumets un texte de colère et de tristesse qui ne ressemble pas aux précédents. Je ne sais pas si vous pourrez le publier, mais je me permets de l’espérer ». J’ai souri en pensant : il faudrait être aussi ignare et arrogant que le réalisateur du film que dénonce Ségal et les thuriféraires qui l’encensent, pour ne pas porter à la connaissance de nos internautes ce cri qui doit être entendu et dont je partage le ton et la forme. Et vous ? (Menahem Macina).
[*] Auteur de Autopsie de l’école républicaine. Articles parus sur notre site : "Le lycée de tous les dangers; "Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet; "Quand les adultes ont peur des enfants" ; "Réforme, quand tu nous tiens".



Dimanche après-midi. J’emmène mon petit garçon de cinq ans au cinéma pour voir Pierre et le loup, que nous avons déjà lu, écouté ou vu plusieurs fois, dans différentes versions. Le film ne durant que quarante minutes, il y a d’abord un autre court-métrage d’animation : Le loup blanc.

En deux mots, une mère décapite un lapin à la hache puis, ses enfants qui trouvent cela très rigolo se lient d’amitié avec un loup à qui ils offrent la tête du lapin. Malheureusement, les parents capturent le loup (avec un filet à papillons) et, à la hache encore une fois, la mère décapite le loup. L’un des enfants est furieux et crie, en parlant de ses parents: « Je vais les tuer! » Voilà pour l’ambiance.


Maintenant, Pierre et le loup.

Cela se passe en Russie d’aujourd’hui. Tous les habituels clichés russophobes y sont parfaitement illustrés et, si j’ose dire, magnifiés. L’environnement est misérable, brutal et crasseux dans un univers glacial de neige boueuse. Pierre est pauvre, sale, il a froid et faim, il est vêtu comme un sans-abri, il est enfermé par son grand-père, méchant et sans doute alcoolique, dans une cour glacée de trois mètres carrés ressemblant à une décharge. Ils vivent tous les deux dans une sorte de bout de bidonville. Quand il va à la ville, il se fait agresser par deux chasseurs méchants, habillés de kaki, et qui ont tout de jeunes fachos analphabètes et teigneux. Ils l’emmènent dans une ruelle sombre et puante pour le taper, puis le jettent dans une poubelle où gisent de vieux détritus pourris.

Pierre n’est pas seulement toujours triste, il est aussi visiblement très malheureux. Il est renfrogné, suspicieux et affiche même parfois des regards haineux. Ses deux amis sont des animaux estropiés : un oiseau qui ne sait pas voler et un canard à moitié handicapé. Pierre parvient à s’échapper en volant des clés. Il arrive alors devant un petit étang gelé, dont on constate rapidement qu’il s’agit de la sortie des égouts. Alors le loup, quelques poursuites d’animaux, le grand-père qui se réveille (sans doute dort-il toute la journée), son incapacité à gérer la situation, Pierre encore enfermé qui s’échappe et capture le loup. Les chasseurs arrivent avec des fusils à lunette (qui ressemblent fort à du vieux matériel de guerre volé) et le visent mais le ratent, ce qui n’est pas étonnant puisqu’ils marchent en titubant, sans doute sont-ils ivres. Le grand-père prend sa Lada toute pourrie et, dans la nuit noire, il emmène alors l’animal à la ville, très pourrie elle aussi et pas éclairée. Tout est sombre et misérable, comme frappé par le malheur et la mort. Il y a peu de passants, tous éteints ou dangereux. Le grand-père cherche à savoir qui lui achètera le loup au meilleur prix, du zoo ou de la boucherie. Les chasseurs, qui ont vraiment des gueules de salauds pauvres et violents, accourent, hargneux, et tentent de descendre l’animal à bout portant alors qu’il est enfermé dans sa cage. Pierre les en empêche, puis, avec des regards de dégoût et de haine pour ses contemporains, décide de libérer le loup et de partir avec lui dans la montagne. Voilà pour le film.

 

Maintenant, pour ceux qui ne connaissent pas très bien le conte musical de Prokofiev, je signale que, dans l’oeuvre originale - qui est d’ailleurs typiquement russe dans ce qu’elle décrit -, Pierre est un petit garçon très joyeux élevé par un grand-père affectueux avec qui il vit dans une petite maison à la campagne. Celui-ci lui explique fermement qu’il est dangereux d’aller dans la forêt parce que l’on peut y rencontrer le loup. Mais, justement, Pierre rêve de chasser le loup. Dans le conte, ses compagnons sont vifs : l’oiseau vole avec virtuosité et le canard est très habile. Quant aux chasseurs, ils représentent l’autorité et, si Pierre a piégé seul le loup grâce à sa ruse et sa volonté, leur intervention est indispensable pour dénouer la situation et lui donner une fin heureuse. Ils le porteront triomphalement en pleine lumière dans un village animé, dans une atmosphère de fête. Pierre est fier, il est heureux de défiler, de vivre, d’exister parmi les siens.

Le parti pris du film est donc de casser, un à un, tous les éléments riches et symboliques du conte original. La joie de vivre de Pierre alors qu’il est vraisemblablement orphelin, l’affection protectrice et sécurisante de son grand-père, sa témérité face à la puissance du mal que représente le loup qu’il rêve de combattre, sa ruse et sa détermination pour le vaincre, son harmonie avec la nature, la force et le respect qu’inspirent les chasseurs dont les cors résonnent sobrement et qui ont, eux seuls, le pouvoir de décider de ce qu’il adviendra du prisonnier, la fierté et le bonheur de Pierre d’être aimé par sa communauté, de tout ça, il ne reste rien d’autre que du malheur, de la haine, de l’injustice, de la violence, de la misère et de la crasse. Le film choisit de détruire le mythe, de cracher sur le beau, de noyer la légende dans une fosse d’égouts et de détourner tous les symboles pour leur faire dire le faux et le laid.

"Créativité... modernité... réalisme... le film s’affranchit du conte" dit avec admiration et enthousiasme l’incontournable Télérama en constatant que, avec l’absence d’une voix off, l’aspect initiateur à l’écoute des instruments d’orchestre, écrit par Prokofiev lui-même a tout simplement été supprimé. Toutes les critiques sont d’ailleurs admiratives devant le massacre. L’offense, le sacrilège, la destruction de l’ancien, l’asservissement du texte d’auteur à la prétention ridicule de metteurs en scène médiocres, le badigeonnage de chefs-d’oeuvre avec de la pourriture pour montrer sa liberté et sa modernité, tout cela représente des pans entiers de la "création" contemporaine, applaudie par la critique éclairée. 

Je ne comprends pas quel plaisir on peut trouver à massacrer avec autant d’acharnement une simple histoire pour enfants, contenant, outre une musique sublime, un commentaire qui guidait son écoute, des tas d’éléments formateurs pour l’esprit et la vie sociale, des éléments qui transforment des enfants en héros, des éléments qui leur font aimer le monde, qui leur font rêver le monde.

Je ne comprends d’ailleurs pas davantage comment on peut trouver autant de ressources pour vider une telle histoire de tout ce qui la constitue, pour oser en supprimer la partie parlée, pour réduire à néant tous ses repères de stabilité pour un très jeune public, repères qui ont été explicitement inclus lors de sa création.

Ce qui me met plus en colère encore, outre l’esthétisation morbide et tape-à-l’oeil du triste plaisir de se vautrer dans le glauque, est que cette entreprise de démolition de valeurs pour exhiber sa propre médiocrité se fait à bon compte : en exprimant sa haine et son mépris pour la Russie et le peuple russe, ici filmés avec ignominie. C’est un pur racisme bon teint, celui-là autorisé, voire béni, par nos bien-pensants habituels, par nos comités de vigilance officiels, les mêmes qui s’indignent bruyamment de Tintin au Congo qui, à côté de ce Pierre et le loup, ferait plutôt figure de bon sentiment maladroit. Mais il est vrai que, lorsque le racisme n’est pas dirigé contre les Noirs et les Arabes, et accessoirement contre les Juifs, il n’intéresse plus personne.


Il n’est pas surprenant que ce film soit financé par le gouvernement britannique, quand on connaît les relations épouvantables, proches de la haine, qu’il entretient avec les Russes. Effet ou cause symptomatique, Londres est le meilleur refuge pour les hommes d’affaires russes pilleurs sous Eltsine et poursuivis par le fisc de leur pays qui demande en vain leur extradition. C’est, à n’en pas douter, un véritable film de propagande xénophobe destiné aux enfants. Et en massacrant une oeuvre russe. C’est un peu comme si le ministère de la culture iranien finançait un film d’animation du Petit Prince où Saint-Exupéry apparaîtrait en pédophile.


En tout cas, c’est bien la première fois que j’ai honte devant mon petit bonhomme de cinq ans.

C’est à vomir.

 

© Michel Ségal

 

Mis en ligne le 29 septembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org