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Iran

Après Genève, la question iranienne est toujours plus opaque, Jean-Pierre Bensimon
07/10/2009

Voici un texte de qualité, qui traite avec maîtrise et finesse d’une réalité on ne peut plus lourde menace. Jean-Pierre Bensimon se profile de plus en plus comme un analyste politique bien informé et lucide des événements du Moyen-Orient. Ses articles ne dépareraient pas dans les grands médias français. Malheureusement, ils ont déjà leurs journalistes de service, qui se sont arrogé le monopole de l’information géopolitique. (Menahem Macina).

07/10/09
Sur le site Objectif-Info, 6 octobre 2009.


La question du programme nucléaire militaire de l’Iran mérite un suivi vigilant parce qu’elle évolue vite et qu’elle est essentielle (1). Nous sommes aujourd’hui à l’heure de vérité, à la croisée des chemins, au moment où les décisions longtemps différées sont en train de s’élaborer, pour le meilleur et pour le pire.

La réunion du 1er octobre à Genève a eu une étrange conclusion. L’Iran aurait accepté l’inspection internationale du site de Qom, dont il venait juste de révéler l’existence. Il aurait surtout donné son aval à une transaction concernant son stock existant d’uranium enrichi. Il s’agirait de transférer cet uranium enrichi à 3% dans un ou deux pays étrangers (la Russie, peut-être la France) pour lui faire subir un enrichissement supplémentaire à 19,5%, le taux nécessaire pour qu’il soit utilisable dans un réacteur de recherche médicale ! A tout cela, l’Iran a donné un simple « accord de principe », c’est-à-dire que les volumes transférés et le calendrier ne sont pas arrêtés, qu’il n’y aura peut-être aucune suite. De même les visiteurs de Qom n’inspecteront que ce qu’on les invitera à voir.

Le marché est particulièrement bizarre. Voilà un pays, l’Iran, qui s’est doté d’énormes capacités d’enrichissement (alors que son unique centrale nucléaire ne fonctionnera qu’avec un combustible russe spécifique), qui s’est attiré la vindicte internationale, qui subit depuis des années un régime de sanctions, dans le seul et unique but de faire de la recherche médicale ! D’autant que l’enrichissement à 3% représente les deux tiers du travail. Le passage à 90%, le niveau requis pour le combustible militaire, ne pose aucun problème si l’on a assez de centrifugeuses ; c’est donc une simple question de temps pour le tiers de l’effort total. Transférera-t-on tout le stock iranien ou une partie seulement ? Qui le sait ? L’Iran continuera-t-il d’enrichir à 3%, et que fera-t-on de ces nouveaux stocks ? Pas de réponse. Et le programme balistique - les fameuses fusées à étage, à carburant solide, réputées capables atteindre Israël et le sud de l’Europe - était-il aussi développé dans un but de promotion de la recherche ?

La réunion du premier octobre dont l’objet était, du point de vue des Occidentaux, de mettre un terme à un programme d’enrichissement à finalité clairement militaire, a accouché d’un objet politique non identifié, parfaitement conforme aux traditions dilatoires de la diplomatie iranienne, mais qui sied aussi à des Occidentaux généralement peu enclins à la prise de décision quand elle comporte des engagements peut-être pénibles. D’ailleurs pourquoi parler des Occidentaux ? Le véritable acteur occidental, le seul en réalité, c’est l’Amérique ; et aux commandes de l’Amérique, il y a Barack Obama. Le président néophyte est considéré par de larges secteurs de la presse, de l’opinion et des analystes stratégiques comme un homme particulièrement hésitant. Mieux, il semble que les grands acteurs de la pièce qui se joue, l’Iran, la Russie, la Chine, le tiennent pour faible, et ajustent bien sûr leur comportement à cette perception, ce qui fait planer de lourds périls.

La réunion du 1er octobre a été suivie de deux événements imprévus et très significatifs. Le 3 octobre, le New York Times publiait des révélations en provenance d’inspecteurs de l’AIEA (2), selon lesquelles l’Iran disposerait de toutes les données nécessaires pour fabriquer des armes nucléaires et les placer dans les ogives de ses fusées. Ces révélations, mollement atténuées par le conseiller à la sécurité nationale, le général James Jones, le lendemain, auraient provoqué la réévaluation des hypothèses formulées en 2007 par les services de renseignements américains sur l’avancée du programme militaire iranien. Outre la médiocre performance apparente de ces services, cette révélation constitue soit un message codé émanant des autorités américaines en direction de l’Iran (« Ne croyez pas nous tromper ; nous savons ce que vous faites, où vous en êtes, et nous allons être amenés à agir »), soit le signe de divergences dans les sphères dirigeantes des États-Unis. Certains cercles seraient exaspérés par l’inertie du président, alors que les intérêts de l’Amérique et la stabilité de ses alliances sont gravement en cause, ou alors, en révélant l’étendue réelle de la menace, un clan pousserait à l’action contre les tenants de l’apaisement à tout prix.

Une admonestation envoyée indirectement à l’Iran par Washington est peu vraisemblable parce que tous les spécialistes, même les Américains, savent depuis longtemps que le programme iranien est militaire, qu’il est en voie d’achèvement, et les Iraniens savent aussi de leur coté que nul n’ignore tout cela. Ils comptent non pas sur la méconnaissance, le défaut d’information de l’Occident, mais sur son manque de détermination et sur la faiblesse du leadership américain. Les données confidentielles qui ont été mises à la disposition du public par le truchement du New York Times manifestent donc l’existence de tensions au sein de l’instance décisionnelle américaine et confirment la fragilité de son management.

Ce n’est pas tout ! Le New York Times venait d’être bouclé, quand The Times, de Londres, publiait d’autres informations capitales, visiblement « libérées » par les autorités d’Israël (3). On a ainsi appris que Benjamin Netanyahou était allé apporter à Medvedev et Poutine, au cours de son voyage à Moscou, pas vraiment secret, du 7 septembre, la liste exhaustive des chercheurs et ingénieurs russes collaborant directement au programme iranien. Cette nouvelle constitue un véritable coup de tonnerre. Elle apporte deux éclaircissements inestimables. D’un côté le programme iranien est appuyé par ce qui fait le plus défaut à un pays comme l’Iran, à savoir, des spécialistes de haut niveau, sans doute rompus aux techniques du nucléaire militaire. Le programme iranien peut donc aller très vite désormais et son aboutissement ne serait plus qu’une question de semaines ou de mois. De l’autre, la Russie, qui traînait des pieds à la perspective de dures sanctions contre l’Iran, serait en fait un des facilitateurs essentiels du programme tant redouté. Cette attitude devrait lui coûter un véritable retournement stratégique des Occidentaux, toutes les lignes rouges silencieuses qui délimitent le cadre des relations internationales entre puissances « raisonnables » étant franchies. Mais les Occidentaux sont trop divisés pour laver l’affront.

Si l’on combine les deux révélations des grands quotidiens de Washington et de Londres, celle du savoir-faire fondamental déjà acquis par les Iraniens en matière de nucléaire militaire et celle de la collaboration de spécialistes russes qui écourtent l’échéance de la maîtrise de l’arme nucléaire, on voit bien qu’elle convergent vers un but unique : contraindre Obama et son état-major à prendre des décisions, cesser les tergiversations, les temporisations et le report incessant des délais. L’opinion publique est prise à témoin : l’Iran est une menace véritable, urgente, il va très bientôt avoir les armes nécessaires pour sanctuariser son territoire et il pourra librement intensifier ses pressions, déjà massives, sur les équilibres de la région moyen-orientale, des arguments nouveaux et redoutables à l’appui.

Il faut cependant aller encore un peu plus loin. Barack Obama n’est visiblement pas taillé pour son emploi. Seuls ses thuriféraires européens encore enivrés d’Obamania, ne voient pas que, sur tous les sujets de politique intérieure et internationale qu’il a abordés, il a déjà subi des échecs sévères, et pire encore, il a convaincu les squales russe, chinois, iranien, vénézuélien que l’on pouvait impunément le défier, voire le ridiculiser. Cet homme dont le costume est trop large, recru d’une idéologie américaine de gauche ou d’extrême gauche, ne donne aucun signe de la vision et de la détermination qui permettent à un chef d’Etat de se lancer dans une entreprise douloureuse mais indispensable, reposant sur la mobilisation vigoureuse de son peuple et de ses alliés. C’est un peu l’anti-Churchill, et il n’est pas surprenant qu’il ait renvoyé à Londres un bronze du grand homme qui trônait sur le bureau de son prédécesseur.

Si donc Obama n’affrontera jamais ni l’Iran, ni les Russes, ni les Chinois, quelle solution lui reste-t-il dans une situation stratégique qui n’autorise pas la non-décision à brève échéance ?

Confronté à des contraintes qu’il ne sait visiblement pas gérer, on peut craindre qu’il ne renverse complètement les données du problème et qu’il considère que puisque l’Iran sera nucléaire, eh bien, il faut en faire le point d’appui régional solide de l’Amérique. Comme il peut poser des problèmes considérables s’il le décide, l’Iran peut, à l’inverse, rendre des services immenses. Il peut attiser la guerre en Irak ou la mettre en partie en sommeil. Il peut poursuivre son aide aux Talibans et enflammer un peu plus l’Afghanistan ou bien accompagner une sortie honorable des Américains. De plus, en s’alliant avec l’Iran, l’Amérique retirerait aux Russes un levier d’action privilégié.

Outre la résorption magique de l’éventualité d’une guerre avec l’Iran, une alliance américano-iranienne constituerait pour l’Amérique une solution idéale pour un vrai désengagement d’Afghanistan et une vraie sortie d’Irak, les deux cauchemars d’Obama. En contrepartie, l’Amérique perdrait le pouvoir au Moyen-Orient, laissant à leur sort ses alliés arabes, et perdant la main sur la sécurité directe des sources pétrolières et des lignes de communication dans cette zone. Une hypothèse qu’un Obama peut éventuellement faire sienne, à grand renfort de rhétorique. Mais Israël, la première cible des mollahs, l’accepterait-il ?

 

Jean-Pierre Bensimon

 

© Objectif-Info

 

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Notes

(1) Voir "Pourquoi la nucléarisation de l’Iran est si menaçante".

(2) "Report Says Iran Has Data to Make a Nuclear Bomb", par William J. Broad and David E. Sanger 3 Octobre 2009.

(3) "Israel names Russians helping Iran build nuclear bomb", par Uzi Mahanimi, Mark Franchetti et Jon Swain, The Sunday Times, 4 Octobre 2009.

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Mis en ligne le 7 octobre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org