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Éditorialistes

Déconstruire l’idéologie dominante, Shmuel Trigano
03/11/2009

Un texte en tous points remarquable, comme toujours. Je crains, hélas, que tout ce que le monde francophone compte de futurs dhimmis, ou de négateurs de toute réalité qui dérange, ne se bouchent les yeux et les oreilles pour ne rien savoir de tout cela. Il faut du courage pour être un témoin lucide et compétent, et pour le dire avec force, au risque d’être traité de "sinistrologue". Shmuel Trigano est de cette trempe. Il faut propager largement ses écrits. (Menahem Macina).

03/11/09
Texte aimablement mis en ligne sur Facebook, par Roselyne Cohen

Trigano renvoie, pour illustrer son propos, au document pdf suivant : "Modélisation de la fin du judaïsme en terres d’islam".


Le saviez-vous ? 900 000 Juifs ont été exclus ou expulsés des Etats arabo-musulmans entre 1940 et 1970.

L’histoire de la disparition du judaïsme en terres d’islam est la clef d’une mystification politique de grande ampleur qui a fini par gagner toutes les consciences. Elle fonde le récit qui accable la légitimité et la moralité d’Israël en l’accusant d’un pseudo « péché originel ».


La fable

La fable est simpliste : le martyre des Juifs européens sous le nazisme serait la seule justification de l’État d’Israël. Sa « création » par les Nations Unies aurait été une forme de compensation au lendemain de la guerre. Cependant, elle aurait entraîné une autre tragédie, la « Nakba », en dépossédant les Palestiniens de leur propre territoire.

Dans le meilleur des cas, ce récit autorise à tolérer que cet État subsiste pour des causes humanitaires, malgré sa culpabilité congénitale. Cette narration a, de fait, tout pour sembler réaliste. Elle surfe sur le sentiment de culpabilité d’une Europe doublement responsable : de la Shoah et de l’imposition coloniale d’Israël à un monde arabe innocent.

Dans le pire des cas, cette narration ne voit en Israël qu’une puissance colonialiste qui doit disparaître. Ce qui explique l’intérêt d’accuser sans cesse Israël de génocide et de nazisme : sa seule « raison d’être » (la Shoah) est ainsi sapée dans son fondement. La « Nakba » est le pendant de la Shoah.

La synthèse politiquement correcte de ces deux positions extrêmes est trouvée dans la doctrine de l’État bi-national ou du « retour » des « réfugiés » qui implique que les Juifs d’Israël mettent en oeuvre leur propre destruction en disparaissant dans une masse démographique arabo-musulmane.


Les implications

Ce discours manichéen a plusieurs implications symboliques et idéologiques :

  • Il délégitime l’État d’Israël et justifie sa destruction.
  • Il implique que les Juifs ne sont pas un peuple et qu’ils n’ont aucun lien avec la « Palestine ».
  • Il entraîne que leur constitution en nation est en soi une violence et une mystification.
  • Il leur interdit la jouissance du droit à l’autodétermination qui est le privilège de tout groupe humain quel qu’il soit.
  • Il accuse le sionisme d’avoir mis fin à la « coexistence pacifique » judéo-arabe : il aurait été responsable du départ des Juifs des pays arabo-musulmans.
  • Il innocente, par principe, les Palestiniens et les Etats arabo-musulmans.
  • Il « autochtonise » les « Palestiniens » alors que l’adjectif « palestinien » désignait auparavant les Juifs du Yichouv. La « Palestine » d’aujourd’hui est, en effet, une invention récente, qui date des années 1970.


Or, ce récit s’expose à une contradiction majeure :

- La majorité de la population israélienne n’est ni originaire d’Europe, ni rescapée de la Shoah, et ce, dès les années 1950. Originaire des pays arabo-musulmans, elle est partie prenante de l’histoire politique et humaine de la région.


La mystification

Le destin de cette population est significatif : entre les années 1940 et 1970, elle a été expulsée ou exclue et poussée au départ. 900 000 Juifs d’alors ont dû fuir des pays où ils étaient présents bien avant l’invasion islamique du VII° siècle: 600 000 se sont réinstallés en Israël, le reste, en majorité en France.

·         Dans leur grande majorité, ces populations ne sont pas parties volontairement mais sous le coup d’un véritable « statut des Juifs », d’un antisémitisme d’État, souvent systématique, soutenu par un arsenal de lois et de règlements.

·         Cet événement massif et considérable, concernant 10 pays, sur une longue période, commençant dans les années 1920 pour certaines régions, est l’objet d’une véritable mystification qui prend la forme du mythe de la symbiose judéo-arabe que toute l’histoire dément, y compris l’âge andalou.

·         Ce mythe n’est pas inoffensif : il est la couverture d’un projet de destruction de l’État d’Israël et connaît une diffusion mondiale, dans les pays les plus éloignés de l’arène du conflit. Il retentit sur la condition des Juifs dans les pays occidentaux et sur la réception de l’islam en leur sein.


Il est temps de restaurer le récit historique juif !

Ce n’est pas une question de mémoire, ni de dignité ou de reconnaissance, mais une question politique qui engage la justice.

Car les populations concernées sont toujours vivantes : la plus grande partie des Juifs du monde arabo-musulman constitue la majorité des citoyens israéliens et des Juifs de France.

Ils ont été victimes de violences, de graves spoliations économiques et financières de la part des nouveaux Etats arabes.

L’histoire des 40 dernières années a montré que les passer sous silence se retournait nécessairement contre elles.

Leur présence en Israël n’est pas une cause humanitaire – même si leur expulsion en fit des réfugiés contraints de quitter leur pays et d’abandonner leurs biens. Réfugiés, ils le furent clairement au Yémen, en Irak, en Egypte, en Libye. Ailleurs, ils le furent objectivement si partir précipitamment, sous la menace, en abandonnant ses biens, définit la condition de réfugié.


L’enjeu inavoué

 

  • Les Juifs du monde arabe constituaient une nation dominée, assignée au statut infâme de dhimmi. La seule tolérance qu’ils connurent dans ces pays fut l’époque coloniale où ils échappèrent à cette condition dégradante de parias.
  • Il faut voir dans l’immigration de ces populations en Israël le processus d’autodétermination d’une nation dominée du monde arabo-musulman au moment même où le nationalisme arabe conduisait à la création d’Etats qui n’existaient pas auparavant.
  • Cette autodétermination s’identifiait naturellement avec le sionisme en quête d’auto-émancipation.
  • C’est ainsi que l’existence d’Israël et le sionisme sont perçus dans la perspective du monde arabo-musulman : comme la rébellion d’une nation dominée contre la loi de l’islam et la oumma. C’est la cause unique du conflit israélo-arabe.
  • La Palestine n’a jamais été une entité politique, culturelle, identitaire. Il n’y a pas de « Palestine » avant l’instauration du mandat britannique par la Société des Nations, en 1920. Une partie des Palestiniens sont des immigrés du monde arabe, installés là, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, favorisés par la politique ottomane et attirés par la prospérité économique, apportée par les Juifs. Ils sont, au plus, aussi « palestiniens» que les Juifs. Yasser Arafat comme Edward Saïd étaient des Egyptiens.

 

C’est un tout autre paysage historique et politique qui transparaît sous la chape de plomb de la mystification.

  • L’État d’Israël, reconnu en 1948 par le Conseil de sécurité, est aussi légitime que les États arabes, pure invention post-coloniale. Ils n’existaient pas auparavant. Avant la colonisation européenne, leurs territoires étaient sous le pouvoir colonial - mais musulman - de l’empire ottoman.
  • Il n’a pas de dette envers les Palestiniens. Un échange de populations s’est produit à cette époque d’après guerre : en Europe, pour environ 18 000 000 de personnes (dont le déplacement vers l’Allemagne de 12 000 000 de ressortissants d’origine allemande, provenant de 5 pays) ; en Asie, pour les 12,5 millions d’Indous et de Pakistanais à la suite de la sécession du Pakistan musulman en 1947-1948. Rappelons le transfert, avant-guerre, de 1,3 millions de Grecs et de 400 000 Turcs, de 200 000 Bulgares en 1923-1933, et combien d’autres échanges de populations dans le monde entier. Parmi elles, 900.000 Juifs et 600.000 Palestiniens.
  • Par contre, la dette arabe est réelle : les biens juifs spoliés sont 500 fois supérieurs à ceux des Palestiniens.
  • Les Palestiniens et les États arabes sont les seuls responsables de leur situation :

 

 

 

 

- Ils ont systématiquement refusé tous les partages de la Palestine mandataire, alors que les Juifs l’acceptaient. Un Etat palestinien s’est néanmoins déjà créé sur les deux tiers de la Palestine : la Jordanie. 75% de sa population est « palestinienne », même si le pouvoir est aux mains d’une minorité bédouine qui n’hésita pas à massacrer les « réfugiés palestiniens » lors du dramatique « Septembre noir » de 1970 (10 000 morts, 110 000 blessés).

- C’est la « Transjordanie » (créée en 1922 par l’empire britannique) qui a occupé et annexé les territoires de Judée et Samarie et Jérusalem-est, lors d’une guerre de conquête en 1947-1948. Elle devint alors la « Jordanie » et les territoires occupés, la « Cisjordanie ». Aucun mouvement de libération palestinien ne se dressa contre cette occupation, ni contre celle de la bande de Gaza par l’Egypte. La « Palestine » n’était pas encore née.

- Les réfugiés palestiniens ne sont pas innocents : ils étaient partie prenante de l’agression des États arabes contre Israël. Leur départ ou expulsion est directement lié à cette situation.

- Les Juifs des 10 pays arabo-musulmans n’étaient pas sur le terrain du conflit armé, ni ne constituaient une puissance menaçant les États arabes où ils résidaient.

·         Les Etats arabes n’ont pas intégré les réfugiés palestiniens, à l’inverse d’Israël pour ses réfugiés, pour en faire des foyers de guerre permanents.

·         Les Palestiniens, y compris les « modérés », refusent toujours aujourd’hui le partage du territoire mandataire restant après la création de la Transjordanie, en refusant à Israël le droit à son caractère national juif, alors qu’ils définissent la Palestine comme arabe et islamique, une terre où, selon leurs documents constitutionnels et leur pratique, il n’y aurait plus aucun juif et où il n’y a déjà quasiment plus de chrétiens.

·         L’existence d’Israël pose le problème du droit de vivre en sujets libre et souverains des nations non musulmanes dans l’aire musulmane. L’extermination des Arméniens, d’abord par l’empire ottoman, puis par le nouvel Etat turc, a représenté la première répression d’une population dhimmie en quête d’indépendance nationale. Il n’y a quasiment plus de Juifs aujourd’hui dans le monde arabo-islamique et les chrétiens y sont en voie de disparition.

 

L’enjeu contemporain

Le critère déterminant d’appréciation de la situation d’Israël n’est pas seulement la Shoah des Juifs d’Europe mais celle dont le monde arabo-islamique menace l’Etat d’Israël, qui résume l’impasse tragique que le « statut des Juifs », mis en oeuvre lors de la fondation des nouveaux États arabes, y annonçait, et que la création de l’État et sa victoire militaire ont suspendue.

Elle plane toujours sur sa tête et la menace nucléaire iranienne lui donne toute sa crédibilité.

Le peuple juif n’est pas une cause humanitaire mais un peuple de l’histoire et il a le droit à la souveraineté sur une terre qui a connu trois Etats juifs et depuis la plus haute antiquité, en un temps où ni le mot arabe, ni le mot islam n’étaient encore connus. La condition des Juifs n’est pas vouée à la marginalité ou à la soumission par on ne sait quelle fatalité.

Ces quelques vérités constituent le B-A BA d’une vision saine et objective de la situation, fondée sur la réalité des faits.

Tels sont les éléments historiques et politiques qui doivent inspirer le discours juif aujourd’hui. Il est temps de reprendre l’initiative morale, symbolique, idéologique du débat et du combat.

 

© Shmuel Trigano


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Bibliographie de l’auteur :

La fin du judaïsme en terres d’islam (ouvrage collectif sous sa direction), Editions Denoël, 2009.

L’exclusion des Juifs des pays arabes (ouvrage collectif sous sa direction), Pardès, 28/2000, Editions In Press.

La mémoire sépharade (ouvrage collectif sous la direction de Hélène et Shmuel Trigano), Pardès, 34/2003.

Le Monde Sépharade, histoire et civilisation, (ouvrage collectif en 2 tomes, sous sa direction), Le Seuil, 2006.

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Mis en ligne le 3 novembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org