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Éditorialistes

Turquie: La régression Erdogan, Michel Gurfinkiel
01/11/2009

01/11/09 

Sur le Blogue de l’auteur.

 

Il est temps de remettre à sa place le milieu dirigeant turc actuel : le gouvernement islamiste dirigé par Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002 ; mais aussi, derrière lui, une mouvance ultra-nationaliste qui recouvre une partie au moins des anciennes élites laïques.

Le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal – Atatürk, « le Père des Turcs », comme on l’a appelé à partir de 1934 –, pensait que la Turquie ne survivrait au XXe siècle, après deux siècles de décadence et de désagrégation, qu’en rejetant son passé ottoman et moyen-oriental et en devenant un Etat laïque de type européen. Ce choix géopolitique a été largement couronné de succès, comme on le sait.

Le milieu dirigeant actuel croit que la Turquie ne sera une grande puissance du XXIe siècle qu’en renouant avec la civilisation ottomane, le Moyen-Orient et l’islam. Mais il sait que la régression d’Ouest en Est sera au moins aussi difficile que ne le fut, naguère, la transition d’Est en Ouest. Il entend donc tirer le maximum de l’Occident avant de le répudier, ou de se retourner contre lui.

Mustafa Kemal avait restauré l’indépendance de son pays, dans les années 1920 et 1930, par la force mais aussi par la diplomatie. La Turquie d’Erdogan confond force et goujaterie, diplomatie et duplicité.

Deux exemples. Ses relations avec les Etats-Unis. Et ses relations avec Israël.

Dès 1936, Atatürk avait compris que son pays ne survivrait qu’à travers une protection américaine. Son successeur, Ismet Inönü, négocie cette alliance dès 1945, face à la menace soviétique. Bilatérale à partir de 1946, elle est parachevée en 1952 par une adhésion à l’Otan. Pendant le demi-siècle qui suit, le soutien américain ne se dément pas : il assure la sécurité et l’indépendance de la Turquie, son désenclavement géopolitique, mais aussi son développement économique, notamment dans les années 1950, 1980 et 1990.

Au début des années 2000, les Etats-Unis font pression sur l’Europe, de façon parfois excessive, pour qu’elle admette la Turquie en son sein. Et ils proposent à Ankara de devenir leur partenaire privilégié dans le monde musulman, tant en direction des pays arabes que de l’Asie centrale.

Que fait, à partir de 2002, la Turquie d’Erdogan ? Elle prend parti contre l’Amérique au sein de l’Otan sur le dossier irakien. Elle traite un ambassadeur américain, Eric Edelman, en paria, et le contraint à renoncer à son poste. Elle flirte avec l’Iran, avec la Russie. Ahmet Davutoglu, le maître à penser stratégique d’Erdogan, parle ouvertement d’un renversement des alliances et d’un alignement d’Ankara sur une coalition anti-américaine réunissant la Russie, la Chine, l’Iran, le monde arabe et l’Amérique latine.

Au nom du pragmatisme kemaliste, mais aussi pour ne pas indisposer l’Amérique, la Turquie reconnaît Israël en 1949. Des liens discrets se tissent entre les deux pays. Ils se transforment en alliance ouverte sous Turgut Özal, premier ministre puis président dans les années 1980-1990, musulman pieux mais pro-occidental. La Turquie, qui reste encore pour l’essentiel un pays du tiers-monde, y gagne un accès inespéré à une science et à une technologie de pointe, tant sur le plan militaire que sur le plan civil. Accessoirement, les milieux pro-israéliens d’Europe relaient la campagne américaine en faveur de l’adhésion turque.

Que fait la Turquie d’Erdogan ? Elle durcit, d’année en année, ses positions anti-israéliennes, jusqu’à se comporter, en 2009, en ennemi déclaré de l’Etat juif. On se rappelle de l’attitude injurieuse d’Erdogan envers Shimon Pérès lors du dernier forum de Davos. Le premier ministre islamiste a renchéri depuis, en soutenant le rapport Goldstone, ou en prétendant interdire à l’aviation israélienne – qui a totalement remonté et modernisé l’aviation turque depuis vingt ans – de participer à des manœuvres de l’Otan en Anatolie.

Avec des grâces d’ours savants, Erdogan et son entourage se hâtent, dès qu’ils injurient les Américains ou les Israéliens, de prétendre qu’ils ne le font que pour apaiser leur opinion publique, mais qu’ils sont toujours, en ce qui les concerne, attachés à l’alliance américaine et à la coopération avec Israël.

Qu’on en juge. Les années 2000, en Turquie, ont été dominées, sur le plan médiatique et culturel, par une orgie de propagande anti-américaine, antichrétienne, anti-israélienne, antisémite, tolérée, sinon inspirée par le gouvernement. Il y a eu successivement la campagne contre l’ambassadeur Edelman, digne du Stürmer et de la Pravda. Puis des rééditions massives de Kavgam, la traduction turque de Mein Kampf,  suivies de Hitler’in Liderlik Sirlari (Les qualités de leadership de Hitler), et de Metal Firtina (Tempête métallique), un roman de politique-fiction décrivant une agression militaire américaine contre la Turquie (450 000 exemplaires vendus en moins d’un an). Puis Kurtlar Vadisi (La Vallée des Loups), une série télévisée où l’opération américaine en Irak est présentée comme une opération génocidaire antiturque, et où des Juifs américains sont déjà impliqués dans des trafics d’organe, thème qu’allait reprendre en 2009 un journal suédois à grand tirage. Et enfin le récent film de la première chaîne publique de la télévision turque, sur les soi-disant atrocités israéliennes à Gaza.

Un peuple ainsi conditionné par son gouvernement et son Establishment est certes près à toutes les haines. Mais que le gouvernement et l’Establishment ne se cachent pas ensuite derrière leur peuple.

La Turquie est une grande nation, et Atatürk fut un homme d’Etat exceptionnel. L’Occident a beaucoup fait crédit, au nom de cette histoire et de cette personnalité. Mais sa patience n’est pas illimitée. Si le pouvoir actuel persiste à trahir et à salir des alliés fidèles, qu’il sache bien à quoi il s’expose. La Turquie n’a pas encore rendu compte du génocide arménien, du génocide assyrien, de l’expulsion des Grecs d’Ionie en 1923, du pogrome de 1934 contre les Juifs de Thrace, des lois racistes de 1942 contre les Juifs et les dönmehs, des pogromes antichrétiens de 1955, de l’invasion de Chypre en 1974, des excès de la répression antikurde. L’Occident comptait sur une Turquie de plus en plus démocratique pour assumer ce passé, et s’en racheter. Il n’écoutera même plus les excuses d’une Turquie qui republie Mein Kampf et diffuse des docudrames antisémites en prime time.

 

© Michel Gurfinkiel

 

Mis en ligne le 1er novembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org