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Vox populi [ou : la tyrannie de l’opinion], Claude Imbert
01/11/2009

Cet éditorialiste du "Point" a de la branche. On le sait depuis longtemps. Mais ici, il atteint l’excellence avec ce condensé d’observation et d’analyse des mœurs contemporaines, admirablement servi par un vocabulaire choisi et un style à la fois brillant et réservé. Un chef d’œuvre. (Menahem Macina)Cet éditorialiste du "Point" a de la branche. On le sait depuis longtemps. Mais ici, il atteint l’excellence avec ce condensé d’observation et d’analyse des mœurs contemporaines, admirablement servi par un vocabulaire choisi et un style à la fois brillant et réservé. Un chef d’œuvre. (Menahem Macina).

1er novembre 2009

 

Le Point, N° 1936, du 22 octobre 2009

 

La France se déloque, se débraille. Sa démocratie aussi. Une révolution ? Non ! Mais une étape nouvelle sur la pente que creusent sans fin « l’égalité des conditions et ­l’empire de l’opinion », disait Tocqueville. Pour dévaler cette pente, le train est inégal : aujourd’hui, les institutions se tiennent tranquilles, même si la pratique sarkozyenne les malmène. En revanche, les moeurs ­tirent le convoi.

Et plus encore l’opinion avec sa servante maîtresse, la presse, et son énorme arroi de télés, Internet et autres blogs, une armada médiatique qui porte l’opinion, ­l’exprime et la modèle. Quatrième pouvoir démocratique ? Mais non, le deuxième ! L’opinion, par les médias de masse, opère un massif transfert d’influences au sein de la société. On veut en faire une maladie dégénérative de la démocratie. Elle n’en est que le plus récent avatar.

Le cas Frédéric Mitterrand, le cas Jean Sarkozy, tout cet échauffement public qui s’ajoute à la taxe carbone et, bien sûr, aux misères du chômage secouent le landerneau politique. Les nervosités, les turbulences de l’opinion viennent-elles de la crise ? J’y vois surtout la dernière péripétie d’une évolution fatale : l’émancipation effrénée de l’opinion. La vox populi envahit la cité. Et la « France silencieuse » fait désormais un boucan de tous les diables.

Dans l’ordre politique, souvenons-nous que les deux vedettes de la finale présidentielle furent propulsées par l’opinion contre le souhait des caciques. Sarkozy le fut contre les voeux et manoeuvres de l’état-major chiraquien. Ségolène Royal, elle, contre le directoire des « éléphants » socialistes. Mme Royal est en déclin, mais, dans le sillage de sa rébellion, l’opinion impose aujourd’hui au PS, et à son vieux directoire, le système des primaires. Le populaire bouscule la caste.

En fait, l’opinion soumet de plus en plus le processus politique à sa loi que gouverne le coeur plutôt que l’esprit : au précipité émotionnel, au prestige de l’image. La politique se plie à la télé-réalité. Elle porte au pinacle une génération d’hommes aptes à épouser tous les soubresauts de l’opinion, à recueillir, hors l’élection, les faveurs précaires des sondages où elle affiche sa tutelle. Nicolas Sarkozy, courant du four au moulin, assure, avec une énergie bonapartiste, le service complet. Outre les affaires d’Etat - crise financière, jeu international, promotions des grands intérêts commerciaux de la nation où il glane des succès consistants -, il ne laisse aucun fait divers sans grain de sel. Et jusqu’au point outrancier d’offrir à l’opinion, pour presque chacun d’entre eux, l’expéditif emplâtre de la loi...

L’allure, le ton des hommes nouveaux s’adaptent au pathos émotionnel : il leur faut séduire par l’apparence, le « dégagé » démagogue, la comédie de l’empathie jusque dans la fête, le stade ou le cimetière. Berlusconi - prince des médias par son talent de comédien populaire et la puissance de son capital médiatique - illustre jusqu’à la caricature ce style du nouvel âge démocratique.

Après les grandes hiérarchies effondrées de l’Eglise et de l’école, la hiérarchie politique en prend pour son grade. Ce qu’on appelle la classe politique, ce vague aréopage national ou régional, cimenté par l’Ena, les grandes écoles ou le cumul des mandats, cet ultime conservatoire de la « république des notables » subit de plein fouet l’irrespect populaire. L’élitisme y est harcelé par l’aspiration égalitaire : Frédéric Mitterrand en fera les frais. Et l’on verra des « quadras » de gauche le ficeler dans des amalgames douteux pour mieux complaire à l’indignation populaire.

La presse, qui ne fut jadis qu’écrite, a longtemps conservé un magistère déontologique, un vernis de bonne conduite républicaine... et des pudeurs castratrices : on y épargna longtemps la double vie de Mitterrand. Rien des audaces et caniveaux des tabloïds à l’anglaise. Au point que la presse fut et reste accusée de connivence politico-médiatique. De trop mariner, pour l’homme de la rue, dans le « même monde ».

Aujourd’hui, le populisme prend sa revanche. Il a pour cela conquis, envahi l’audiovisuel. Pour le meilleur et pour le pire. Car certains programmes y déploient une insondable vulgarité, à croire, dirait le poète, « qu’un pot de chambre leur masque le ciel étoilé ». Le rire obligatoire (et enregistré) a quitté l’esprit, l’ironie et même l’humour au profit d’une dérision forcenée où l’on déchiquette à tout-va. La gaudriole ne date pas d’hier, mais le pétomane ne visait pas l’Audimat national. Quant aux blogs, à l’abri de l’anonymat, ils infiltrent l’opinion de rumeurs insanes et de trouvailles non vérifiées. Dans le « village » de la Toile, les corbeaux volent bas.

Faut-il s’alarmer de ce que l’opinion quitte ainsi les étages nobles ? Non ! La presse a son cortège de « nuls », mais traque mieux la vérité ! On songera tout de même que la tyrannie de l’opinion, par effet de masse, peut d’un coup de lune envoyer la démocratie au fossé. C’est qu’à la différence des autres pouvoirs démocratiques aucun obstacle ne peut la retenir.

 

Claude Imbert

 

© Le Point

 

[Article aimablement signalé par P. Golt.]

Mis en ligne le 1er novembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org