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Contentieux palestino-israélien

Pas de retour chez soi : La tragédie de la diaspora palestinienne, J. Miller et D. Samuels
23/10/2009

« On aurait pu penser que les réfugiés palestiniens seraient accueillis à bras ouverts par leurs voisins arabes, mais en fait, on leur refuse les droits les plus fondamentaux et l’accès à la citoyenneté. » (The Independent.co.uk). On lira avec empathie l’opinion de notre traducteur, qui est aussi un connaisseur de la problématique. (Menahem Macina).

23/10/09

 

Reportage de Judith Miller et David Samuels


The Independent.co.uk, avec AFP, 22 octobre 2009

 

Texte original anglais : "No way home: The tragedy of the Palestinian diaspora"

Traduction française : Jean Szlamowicz, pour upjf.org


Note à l’attention des responsables de sites et blogues : Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/actualitees-upjf/article-17335-145-7-pas-retour-chez-tragedie-diaspora-palestinienne-j-miller-samuels.html

 

« Ce texte fait le point sur la situation des Palestiniens dans les pays arabes, mais, entre les analogies stériles (comparaisons entre les Palestiniens et les Juifs du Moyen-Âge !!) et la reprise de la version palestinienne victimaire et doloriste d’une nakba initiale et d’une occupation oppressive, cet article est quand même dans l’air du temps. Au moins s’intéresse-t-il aux responsabilités autres qu’israéliennes (mais il parle d’occupation de la Cisjordanie depuis 1967, dans le cas d’Israël, et pas d’occupation quand il s’agit de la Jordanie, qui a régné sur le même territoire entre 1948 et 1967…). Une fois encore, c’est l’expulsion des Juifs des pays arabes qui manque au tableau. Le texte ne parle pas non plus du droit au retour des réfugiés comme cheval de Troie d’une récupération démographique d’Israël. Cette situation est évidemment artificielle et la population palestinienne est l’instrument de ses dirigeants qui la sacrifient depuis 1948 : la lutte contre Israël est un moyen d’oppression et de contrôle. Il est vrai qu’une population volontaire pour avoir de telles priorités chimériques — la lutte contre l’existence d’Israël — et vivre au crochet de la bonne volonté internationale n’est pas un bon exemple d’autodétermination, et révèle un projet de société pour le moins assez pauvre. Bref, ce "reportage" exempte à bon compte les pauvres Palestiniens sans même se demander pourquoi ils passent si facilement du nationalisme à l’islamisme. On sent que les auteurs reprennent beaucoup de témoignages tels quels et sans guère de distance critique. » (J. Szlamowicz).

Cela peut paraître cynique, mais ce n’est pourtant pas nouveau : au Moyen-Orient, les mêmes hommes d’Etat qui dénoncent la situation politique et humanitaire des 3,9 millions de Palestiniens en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza ne parlent pas des 4,6 millions de Palestiniens qui vivent dans les pays arabes. Depuis des décennies, les gouvernements arabes ont justifié leur décision de maintenir ces millions de réfugiés palestiniens sans Etat dans des camps sordides afin de les utiliser comme moyen de pression sur Israël. Le problème des réfugiés palestiniens ne sera résolu, selon eux, que lorsque Israël acceptera de laisser les Palestiniens disposer de leur propre Etat.

Et pourtant, vingt ans après la fin de la guerre froide, après deux guerres du Golfe et les espoirs déçus du processus de paix d’Oslo, pas un seul réfugié palestinien n’est retourné en Israël, et seule une poignée de fonctionnaires politiques vieillissants sont revenus des pays arabes voisins en Cisjordanie et/ou à Gaza. Pire, les plans de paix avortés et les changements de priorités politiques ont produit une seconde « nakba » (catastrophe) palestinienne, causée cette fois-ci par les gouvernement arabes.

« Marginalisée, sans droits politiques ou économiques, piégée dans des camps, sans aucune perspective réaliste, lourdement armée et au carrefour de nombreuses lignes de faille, la population des réfugiés constitue une vraie bombe à retardement » selon les termes de l’International Crisis Group (ICG) au Liban.

Le silence de responsables palestiniens divisés sur le traitement des réfugiés par les Etats arabes ne rend pas une telle situation plus pardonnable ni moins dangereuse. Environ 250 000 Palestiniens ont été chassés du Koweit et d’autres Etats du Golfe pour punir les responsables politiques d’avoir soutenu Saddam Hussein. Des dizaines de milliers de résidents palestiniens en Irak ont également été dépossédés après la seconde Guerre du Golfe.

En 2001, les Palestiniens du Liban se sont vu dénier le droit à la propriété ou à la transmission de leurs propriétés à leurs enfants. Une vingtaine de professions, dont celles de médecin, d’avocat ou de pharmacien, leur ont été interdites. Même la communauté des réfugiés palestiniens de Jordanie, historiquement le plus bienveillant des Etats arabes [rappelons les milliers de Palestiniens massacrés en septembre 1970 par l’armée jordanienne, ndt], a des raisons de se sentir sous la pression face aux menaces officielles de révocation de leur citoyenneté. Le refus systématique des gouvernements arabes d’accorder les droits humains fondamentaux aux Palestiniens qui sont nés et qui finissent leur vie dans ces pays, auquel s’ajoutent des expulsions périodiques de communautés palestiniennes entières, rappelle le traitement des Juifs au Moyen-Âge. En plus de cette dépossession et de cette marginalisation, les formes traditionnelles de nationalisme, qui furent dominantes dans ces camps de réfugiés, ont désormais pris le virage de l’idéologie panislamique d’Al-Qaïda.

Daniel C. Kurtzer, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël et en Egypte, qui est aujourd’hui conseiller de l’administration Obama, prétend que les gouvernements américains successifs n’ont jamais voulu prendre en main ce qu’il considère comme le point le plus sensible du conflit (la normalisation du statut des Palestiniens), en considérant l’option d’un droit au retour vers d’autres pays ou au moins à la citoyenneté. Selon lui, « Les réfugiés détiennent la clé du règlement de ce conflit et personne ne sait quoi en faire ».

Dans le cas, peu probable, où les intentions de règlement du conflit israélo-palestinien du président Obama se réaliseraient rapidement et de manière définitive, des millions de Palestiniens continueraient de vivre dans des camps délabrés, dont les habitants n’ont pas le droit de détenir des terres ou de participer à la vie économique normale du pays. La seule autorité gouvernementale que les Palestiniens vivant dans les camps aient connue est l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency). Créée par l’ONU le 8 décembre 1949 pour aider les 650 000 réfugiés Palestiniens sans ressources de la guerre de 1948, l’UNRWA se bat contre les baisses de budget et les grèves de ses employés pour parvenir à apporter de l’aide et des services aux réfugiés palestiniens qui sont définis comme des « personnes dont le lieu de résidence normal était la Palestine entre juin 1946 et mai 1948 ».

•••

L’inclusion dans le mandat de l’UNRWA des descendants des réfugiés palestiniens comme réfugiés de plein droit n’a aucun précédent dans l’histoire du droit humanitaire international et explique la croissance des chiffres officiels du nombre de réfugiés dans des pays étrangers, de 711 000 à 4,6 millions, alors que le nombre de réfugiés de la guerre d’indépendance de 1948 déclinait de fait, par leur vieillissement. Le choix de l’UNRWA d’accorder ce statut aux enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants des réfugiés d’origine, selon le principe de la descendance patrilinéaire, sans limite de génération, n’a pas facilité le respect du droit international par les pays hébergeurs. Selon l’article 34 de la Convention relative au statut des réfugiés, « les parties contractantes devront, autant que possible, faciliter l’assimilation et la naturalisation des réfugiés », et « doivent faire tous les efforts pour accélérer les procédures de naturalisation », soit exactement l’inverse de ce qui s’est passé pour les Palestiniens dans tous les pays où ils se sont installés, hormis la Jordanie. Malgré toutes les critiques faciles que l’ont pourrait adresser à l’UNRWA, on se demande combien de réfugiés palestiniens auraient survécu sans l’aide de cette agence.

La responsabilité légale de leur destin est ailleurs, comme l’a souligné le commissaire général de l’UNRWA, Karen Abu Zayd lors de la cérémonie anniversaire de l’UNRWA, à New York, le 24 septembre, devant un parterre où l’on trouvait le président palestinien, Mahmoud Abbas, et la reine Rania de Jordanie, qui est elle-même palestinienne :

« l’exil prolongé des réfugiés palestiniens et les conditions terribles qu’ils connaissent, en particulier dans les territoires palestiniens occupés, ne doit pas être une excuse pour échapper aux obligations qui sont celles de la charte de l’ONU ».

Pour les réfugiés, le résultat est un « état d’existence en suspens », selon la formule utilisée par Abu Zayd lors d’une discussion précédente au Princeton Club, et personne ne semble vouloir accepter ses responsabilités politiques. Le reste de la discussion, modérée par l’ambassadeur Daniel Kurtner, mettait en évidence le fait que les solutions attendues au problème des réfugiés palestiniens ne s’étaient pas réalisées et avaient laissé toute une communauté dans un état de crise permanente.

 « On ne peut négliger toute une population simplement parce que c’est plus pratique ou que ça vous dérange »,

s’indigne le Dr Karma Nabulsi, enseignante à Oxford et ancienne représentante palestinienne à l’ONU. Elle ajoute que, dans la période qui a suivi Oslo, les réfugiés palestiniens des pays arabes espéraient être rapatriés vers des zones contrôlées par l’autorité palestinienne. Mais, le désespoir a remplacé l’optimisme :

« quel jeune Palestinien voudrait s’installer aujourd’hui à Gaza ou en Cisjordanie ? ».

Au cours d’une table ronde avec le Dr Nabulsi, l’ancien ministre israélien des affaires étrangères, la « colombe » Shlomo Ben Ami, qui a négocié directement avec Yasser Arafat lors des rencontres avortées de Camp David en 2000, affirmait qu’Israël avait refusé les versions de l’histoire qui soulignaient sa responsabilité dans la crise des réfugiés palestiniens de 1948. Il ajoutait que cette indifférence au sort des réfugiés était partagée par le partenaire de négociation d’Israël lors de la période d’Oslo, c’est-à-dire Yasser Arafat lui-même. Ben Ami le dit crûment :

« Arafat ne s’intéressait pas aux réfugiés. C’est davantage la question de Jérusalem qui lui tenait à cœur. Je l’ai entendu dire à [Mahmoud Abbas] en ma présence : "lâche moi un peu avec tes réfugiés !" »

Ce n’est pas un secret : certains régimes arabes ont considéré qu’avec Arafat, les Palestiniens ont constitué une occupation qui a appauvri la Jordanie et qui a détruit le Liban. Parallèlement, Arafat a souvent utilisé la menace de la déstabilisation et de l’assassinat pour forcer les régimes arabes à soutenir la cause palestinienne. Reste que le bilan de l’Autorité Palestinienne d’Arafat dans ses territoires durant les années 1990 montre bien la vérité des observations de Ben Ami, et ce bilan concerne aussi bien le Fatah que le Hamas. Malgré 10 milliards de dollars d’aides étrangères, pas un seul camp de réfugiés de Cisjordanie ou de Gaza n’a été remplacé par un habitat moderne. En Cisjordanie, les chances d’une vie en société normale pour les Palestiniens ont été laminées par les implantations israéliennes, les arrestations, les points de contrôle et les barrages, et par 15 ans d’exactions du Fatah. Même dans des circonstances idéales, un afflux de réfugiés ne serait qu’un facteur de déstabilisation pour une économie palestinienne qui ne survit que par l’aide internationale, le ratio par individu le plus élevé du monde.

Daniel Kurtzer constate que personne n’est vraiment susceptible de conclure un accord où figurerait le retour d’une proportion importante de la diaspora palestinienne :

« La plupart des réfugiés palestiniens le savent et les colons aussi. »

Plutôt que d’attendre que des médiateurs américains ou des états arabes décident de leur sort, ce sont les Palestiniens eux-mêmes qui devraient s’attaquer aux problèmes extraordinairement difficiles inhérents à leur avenir économique et politique.

« Ce qu’il faut, c’est un sommet des réfugiés. Il s’agit d’une vraie discussion qui doit commencer au niveau interne et le plus vite possible. »

Après 60 ans de guerres et de paix ratées, il est temps de mettre de côté les stratégies politiques et d’exiger que les droits fondamentaux des réfugiés palestiniens dans les pays arabes soient respectés, quel que soit le jour où leurs enfants retourneront à Haïfa. Si l’Arabie Saoudite ne veut pas accueillir de touristes israéliens, elle peut facilement intégrer les 240 000 réfugiés palestiniens qui vivent déjà dans son royaume. C’est aussi le cas de l’Egypte qui a reçu 60 milliards de dollars d’aide américaine et qui, avec une population de 81 millions de personnes, peut accueillir environ 70 000 réfugiés palestiniens et leurs descendants. On imagine la juste réaction scandalisée de la communauté internationale si les Arabes israéliens étaient soumis aux ignobles lois discriminatoires qui s’appliquent aux Palestiniens vivant dans les pays arabes. Ne pourrait-on pas imaginer que les Arabes palestiniens puissent rêver de nationalisme dans les pays où ils sont nés tout en profitant de la liberté de travailler, de voter et d’être propriétaire ?

Une solution pratique à la crise des réfugiés palestiniens dans les pays arabes concerne avant tout le Liban, la Syrie et la Jordanie, qui hébergent environ 3 des 4,6 millions de réfugiés palestiniens vivant hors de Cisjordanie ou de Gaza. Même si chacun de ces pays a choisi des voies juridiques et politiques différentes concernant les réfugiés de 1948 et leurs descendants, ils partagent la même envie d’éliminer les droits des Palestiniens résidents et de les traiter comme des indésirables ou comme des outils dans le cadre d’intérêts politiques plus larges, mais rarement comme de véritables membres de leur société. Le Liban, où les Palestiniens emmenés par Yasser Arafat sont considérés comme responsables de la guerre civile déclenchée en 1975, est le pays qui respecte le moins les normes internationales. Mais même en Jordanie, qui passe pour le modèle en matière d’humanité de traitement d’une population nombreuse de réfugiés, les Palestiniens se sentent de moins en moins en sécurité par rapport à ce qui était le cas il y a 20 ans ou même seulement 5 ans.

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A part en Irak, dont la population a fui en masse après la chute de Saddam, c’est au Liban que la situation des réfugiés palestiniens s’est aggravée de la manière la plus importante. Depuis le début des années soixante, les Palestiniens se sont vu interdire l’accès aux professions de médecin, dentiste et avocat. En 2001, le parlement libanais a adopté un amendement sur les lois foncières interdisant l’acquisition de propriété par « toute personne qui n’est pas ressortissante d’un Etat reconnu », c’est-à-dire les quelques 2500 000 à 400 000 Palestiniens qui vivent au Liban. Les Palestiniens ayant acquis des propriétés avant 2001 se sont vu interdire de les léguer à leurs enfants.

Les chrétiens de droite et les chiites radicaux sont en faveur de cette législation discriminatoire qui appauvrit davantage les réfugiés palestiniens libanais, et dont l’objectif est d’empêcher le début de leur processus de naturalisation (tawtin). Lors de son discours d’intronisation en mai 2008, le président libanais Michel Suleiman, chrétien et ancien chef des armées du pays, a réaffirmé le « refus catégorique du Liban concernant les naturalisations ». L’ancien ambassadeur du Liban aux Etats-Unis, Nassib Lahoud, n’a pas dit autre chose quand il a récemment déclaré à Beyrouth :

« l’équilibre entre les religions ne permet pas un tel processus. Pour le moment, les Palestiniens sont citoyens d’un pays qui n’existe pas ».

Cela rejoint les déclarations du porte-parole du Hezbollah, Hassan Hodroj, sur la question palestinienne :

« la menace du tawtin est bien réelle. C’est l’un des moyens pour Israël de mettre la région en danger avec le soutien des Etats-Unis. »

 

Le niveau de vie des réfugiés palestiniens au Liban, jugé « catastrophique » par l’UNRWA et par le gouvernement libanais lui-même, ne peut être compris que comme le résultat délibéré d’une politique d’Etat soutenue par toutes les parties prenantes d’une société dont la diversité religieuse est pourtant très divisée. Le parlementaire libanais, Ghassan Moukheiber, a expliqué, lors d’une interview avec l’ICG :

« notre politique officielle est de laisser les Palestiniens dans une situation vulnérable et précaire afin de rendre difficile leur naturalisation ou leur installation permanente ».

Le résultat de cette politique effrayante ne se réduit pas aux camps de réfugiés palestiniens du Liban. Dans son ouvrage intitulé Le djihad au quotidien, qui parle de la vie des réfugiés du camp de Ain al-Hilweh, où vivent environ 70 000 Palestiniens, le spécialiste français, Bernard Rougier, décrit le résultat de dizaines d’années d’exclusion et de marginalisation qui ont complètement déconnecté les réfugiés de leurs liens avec un pays perdu, mais aussi avec le pays où ils sont nés. Pour lui, de nombreux Palestiniens ont abandonné leurs rêves nationalistes pour le radicalisme millénariste des idées représentées par Al-Qaïda :

« Les militants palestiniens salafistes se consacrent à défendre les frontières d’une identité imaginaire en se considérant comme les protecteurs et les gardiens de la cause de l’islam sunnite dans le monde ».

Quand on entre dans le camp d’Ain al-Hilweh, on pénètre immédiatement dans un autre monde. Les points de contrôle de l’armée libanaise encerclent le camp, mais l’Etat libanais n’a aucune présence à l’intérieur. La nourriture, l’eau et autres éléments vitaux sont apportés par l’UNRWA, tandis que des factions armées affichent sans complexes leurs armes dans des ruelles boueuses et recrutent de nouvelles générations pour servir sous leur bannière. On voit clairement comment le nationalisme palestinien laïque s’est évanoui au profit des promesses d’un paradis musulman sans frontière. L’un des pirates du 11-Septembre avait dédié un poème à l’un des djihadistes les plus éminents d’Ain al-Hilweh, dans sa vidéo-testament, et des dizaines de combattants palestiniens venus de ce camp ont rejoint les rangs d’Al-Qaïda en Iraq.

Quand nous avons demandé à Rougier où en étaient les Palestiniens au Liban, il nous a répondu : « La situation du camp se détériore ». Pour lui, l’opposition absolue des responsables politiques libanais au tawtin [naturalisation], engendre une population palestinienne qui se radicalise et qu’il faudra de toute manière intégrer au Liban, alors même qu’elle n’a aucun loyalisme envers cet état.

Sahar Atrache, auteur principal du rapport d’ICG sur les réfugiés palestiniens au Liban, partage le même sentiment :

« Les réfugiés palestiniens au Liban n’ont aucun moyen de progression sociale et économique et n’ont aucune perspective d’espoir. Ils sont vulnérables à tous points de vue : politiquement, juridiquement et surtout, physiquement. Le statu quo n’est bon ni pour les réfugiés ni pour le Liban lui-même. »

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En Syrie, les réfugiés palestiniens et leurs descendants n’ont pas le droit de voter ni de posséder un passeport syrien : ils sont, en revanche, la proie de la même discrimination ouverte qui a fait du Liban une terre de recrutement pour Al-Qaïda. Le statut légal des Palestiniens en Syrie est défini par une loi de 1956, qui leur accorde « le droit à l’emploi, au commerce, au service national tout en préservant leur nationalité d’origine ». Plus de 100 000 des quelque 450 000 Palestiniens de Syrie vivent dans le camp de réfugiés de Yarmouk, ou bien à proximité et qui est depuis longtemps une banlieue de Damas.

Les Palestiniens ont beau être assez bien intégrés à la structure socio-économique syrienne, selon la spécialiste Laurie Brand, ils n’ont pas le droit de voter ni de se présenter au parlement ou d’accéder à d’autres postes politiques. Ils n’ont pas le droit d’acheter de terres ni de posséder plus d’une maison. Les filles de réfugiés palestiniens peuvent devenir syriennes en épousant un citoyen syrien, mais les fils de Palestiniens et leurs enfants ne peuvent acquérir la citoyenneté syrienne, même en épousant des Syriennes.

Les réfugiés palestiniens n’ont guère servi, pour la Syrie, qu’à la politique du régime d’Assad vis-à-vis de ses voisins libanais et israélien. Damas a longtemps été le quartier-général de divers groupes terroristes qui rejetaient le processus d’Oslo, notamment le Front Populaire pour la Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG), d’Ahmed Jibril. Mais Damas est avant tout le centre politique et logistique du Hamas. Andrew Tabler, qui dirige le blog de veille sur la Syrie, Eighth Gate, explique :

« le soutien des groupes armés palestinien permet d’exercer une pression sur les voisins de la Syrie, surtout Israël et le Liban ».

La Syrie augmente son influence au sein d’Israël en affaiblissant le Fatah et en renforçant le Hamas. Au Liban, les interférences militaires et politiques venues de Syrie ont fait des camps de réfugiés des « îlots sans surveillance de sécurité » (juzur amniya) où l’on peut recruter des terroristes, fabriquer des bombes et préparer des attentats en échappant à la surveillance de l’armée et de la police libanaises ». Le spécialiste du Liban, Tony Badran, en conclut :

« la vie des Palestiniens a été sciemment gelée à des fins de manipulation politique. La Syrie n’a aucun intérêt à normaliser la situation ».

Alors même que la Syrie impose une certaine surveillance sécuritaire dans les zones palestiniennes, elle fomente l’insécurité et la violence au Liban et à Gaza, divise la société palestinienne et accroît la misère des Palestiniens dans toute la région.

•••

La Jordanie est la seule nation arabe qui ait intégré un grand nombre de Palestiniens pour en faire des citoyens à part entière. Cela provient en partie du fait que Jordanie et Cisjordanie étaient sous contrôle hachémite de 1948 jusqu’à l’occupation israélienne de la Cisjordanie à partir de 1967. Mais cela tient aussi à la chance d’avoir eu un monarque éclairé qui a permis un traitement humain des 100 000 réfugiés qui ont traversé le Jourdain lors de la nakba de 1948. L’occupation de la Cisjordanie par Israël à partir de 1967 a déclenché un nouvel exode de 140 000 réfugiés vers la Jordanie.

Aujourd’hui, près de 2 millions sur les 6 millions d’habitants que compte la Jordanie sont considérés comme des réfugiés palestiniens, ce qui constitue la concentration la plus importante de réfugiés de la diaspora palestinienne. De plus en plus, des tensions se sont fait sentir entre les Palestiniens et le personnel politique de la Jordanie. Cet été, à Amman, le ministre de l’intérieur, récemment nommé, Nayef al-Kadi, qui est globalement perçu comme anti-palestinien, s’est laissé aller à des déclarations ambiguës qui ont conduit de nombreux Jordaniens d’origine palestinienne à craindre de se voir privés de leur numéro d’identité jordanien. Al-Kadi a confirmé au journal londonien de langue arabe, Al Hayat, que certains Palestiniens seraient privés de leur citoyenneté, et il n’a pas caché que c’était pour contrer les plans israélien visant à transformer la Jordanie en Palestine :

« Il faudrait nous remercier de prendre une telle mesure. Nous remplissons notre devoir national, parce qu’Israël veut expulser les Palestiniens de leur terre natale ».

La communauté palestinienne n’a pas tardé à s’inquiéter concernant son futur statut national.

Dans des interviews parues ce mois-ci, des responsables jordaniens de haut rang ont cherché à calmer ces craintes tout en laissant penser qu’il y avait quelques éléments de vérité dans la proposition explosive d’Al-Kadi. Le directeur des inspections au ministère de l’intérieur, Faisal Bakr Qadi, a affirmé que les Palestiniens de Jordanie ne seraient pas systématiquement déchus de leur nationalité. Il a expliqué que la révision du statut de la citoyenneté des Palestiniens datait, en fait, de 1988, quand le roi Hussein s’était désengagé administrativement de la Cisjordanie, à la demande de responsables palestiniens et arabes. Il a soutenu que les réfugiés palestiniens, c’est-à-dire les réfugiés arrivés lors de l’exode de 1948, resteraient « des citoyens jordaniens de plein droit ». Les Palestiniens « déplacés » ou ceux qui sont arrivés en 1967 et après, pourront conserver leur carte d’identité jaune et leur numéro, ainsi que leur citoyenneté de facto, à la condition qu’ils retournent en Cisjordanie pour renouveler le permis qui les autorise à passer de Jordanie en Cisjordanie.

Il a affirmé que, depuis 1983, la Jordanie avait accordé ces cartes jaunes si convoitées (parce qu’elles permettent aux Palestiniens de travailler sans autorisation spéciale, de payer des droits de scolarité au tarif normal et d’avoir accès à tous les services publics) à 280 000 Palestiniens, tandis que seuls 15 856 personnes avaient eu leur carte gelée ou subi une rétrogradation de leur statut. Pour cette année, ses chiffres donnaient 9 956 nouvelles cartes pour 291 rétrogradations.

Si de nombreux diplomates remettent ces chiffres en question, les Jordaniens soutiennent qu’il n’y a pas de plan pour expulser les Palestiniens ou retirer leur citoyenneté à ceux qui ont vécu pratiquement toute leur vie en Jordanie. Un responsable proche du roi Abdallah donnait l’explication suivante :

« Nous voulons faire en sorte que, en cas de réussite du processus de paix et de naissance d’un Etat palestinien, les Palestiniens vivant en Jordanie soient en mesure de choisir leur citoyenneté en ayant un statut clair à la fois en Jordanie et en Palestine ».

Pourtant, ces distinctions, qui semblent si importantes à Amman, ne sont pas claires pour les 94 000 résidents palestiniens de Baqa’a, le plus grand des 10 camps de réfugiés officiels gérés par l’ONU. Certains Palestiniens de Baqa’a se plaignent des « nouvelles lois » et du manque de cartes d’identité permettant de travailler sans autorisation spéciale et de scolariser leurs enfants dans les écoles publiques. La peur de l’avenir est palpable dans cette banlieue en ruines au nord d’Amman, qui n’était au départ, en 1967, qu’un centre d’urgence, et qui est désormais une mini-ville qui ne cesse de s’étendre avec ses petites boutiques, ses échoppes à shawarma [ ?] et autres services. Beaucoup de gens interrogés nous ont dit connaître des parents, voisins ou amis dont la carte d’identité avait été révoquée, ou dont le statut avait été modifié sans explication.

Pour beaucoup de ces réfugiés qui se trouvent tout en bas de l’échelle sociale et économique jordanienne, la vie sans papiers implique de se cacher de la police qui ne cesse de patrouiller dans les rues du camp, de ne pouvoir envoyer aucun de leur 8 à 10 enfants au collège, d’être condamné à vie à effectuer des travaux de second ordre, avec pour seul espoir le rêve improbable de retourner dans un pays que la plupart n’ont même jamais vu.

On se méfie de l’Etat mais aussi des voisins qui se partagent entre « ceux de 1948 » et « ceux de 1967 ». Heba, mère de 8 enfants, nous affirme en parlant de la célèbre mosquée de Jérusalem, l’un des sanctuaires les plus saints de l’islam :

« Certains seraient près à renoncer à Al Aqsa pour une carte d’identité jordanienne ».

Son fils Mustapha a 20 ans, c’est un garçon mince qui porte un t-shirt orange aux inscriptions cryptiques dans des langues inconnues :

« Nous sommes Jordaniens ! C’est le meilleur pays au monde »,

dit-il en montrant la pièce aux tapis usés, recouverte de coussins fatigués, où il dort avec ses frères et sœurs.

« Jamais on partira d’ici. Mais je suis fidèle à mon pays et j’aimerais bien y aller un jour. »

Plus loin dans la même rue, un autre Mustapha fait preuve d’une certaine perplexité quand on lui demande quel est son pays, la Jordanie ou la Palestine : « nous n’avons pas de sécurité ici mais nous sommes Jordaniens. » Il est allongé sur un matelas dans une maison en ciment de deux étages, et l’une de ses cinq filles apporte de minuscules verres de tisane et de café à la cardamome.

« Tout ce que je possède est ici : ma maison, ma voiture, mon travail. Qu’est-ce que j’aurais à Naplouse ou à Beersheba ? Mes enfants ne connaissent que la Jordanie et c’est ici que nous resterons ».

C’est cette détermination, martelée dans chaque maison délabrée en ciment, que l’on trouve de part et d’autre des rues de gravats de Baqa’a et dans chaque magasin poussiéreux, que redoutent les hommes politiques jordaniens. Et les Jordaniens ont de bonnes raisons de craindre leurs hôtes palestiniens car de nombreux Jordaniens n’ont pas oublié Septembre Noir, la guerre civile déclenchée par le Fatah en 1970, et qui avait failli renverser le royaume de Hussein.

En plus de cela, les Jordaniens se sont habitués à leur quasi-monopole sur les emplois fournis par l’état, qui est l’employeur principal du pays et craignent que les Palestiniens n’exigent une égalité politique, car ils resteraient probablement en Jordanie et renonceraient à leur droit au retour en touchant une compensation. La fin du conflit israélo-palestinien mettrait sans doute un terme à cet équilibre et à cette division officieuse du pouvoir en Jordanie : les Jordaniens contrôlent l’armée, la sécurité intérieure et la plupart des postes de fonctionnaires, tandis que les Palestiniens sont représentés de manière disproportionnée dans les affaires. Et si les Palestiniens conseillent le roi à la cour, il n’y a eu qu’un seul Premier ministre palestinien qui n’est resté en poste que huit mois. Sur 110 parlementaires, il y a aujourd’hui 23 Palestiniens.

Pour le Palestinien Adnan Abu Odeh, qui était l’un des conseillers du roi Hussein et qui a tenu des fonctions officielles importantes,

« plus nous nous rapprochons d’une solution, plus notre société devient nerveuse. Nous approchons d’un moment de vérité. »

 

Judith Miller et David Samuels


©
The Independent.co.uk

 

Mis en ligne le 23 octobre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org