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Politique

Islamistes et Ottomans, par Soner Cagaptay
16/10/2009

16/10/09 

The Wall Street Journal, 8 octobre 2009.


Texte original anglais : "Islamists ans Ottomans"


Traduction française : Objectif-info
 

 

Les islamistes de l’AKP, au pouvoir en Turquie depuis 2002, se sentent aujourd’hui assez forts et ancrés dans les institutions pour tenter de liquider les apports de la république laïque édifiée par Atatürk. Ils se rapprochent de l’Iran, passent des accords importants avec la Syrie et viennent d’interdire à Israël l’utilisation de leurs infrastructures pour des manœuvres militaires, qui ont d’ailleurs été annulées par les États-Unis. Aujourd’hui, non contents de masquer à peine leur détestation du judaïsme, ils autorisent la télévision nationale turque TRT1, à diffuser, à une heure de grande écoute, la série "Ayrilik", un brûlot antisémite où des soldats israéliens, incarnation du mal, prennent plaisir à tuer à une fillette ou à procéder à des exécutions collectives devant un mur. Le document traduit ci-dessous devrait les faire réfléchir. La révolution d’Atatürk qu’ils haïssent tant n’a pas été l’expression de la volonté d’un homme, mais l’aboutissement de plusieurs siècles d’évolution vers une société occidentalisée que les sultans et les califes se sont efforcés d’édifier, introduisant l’école laïque, la scolarisation des filles, et des éléments de démocratie parlementaire. Ce n’est pas à Atatürk que les islamistes de l’AKP s’attaquent, mais à une tendance ancienne et puissante qui pousse la Turquie vers la modernité. Ceux qui se dressent devant des tendances aussi lourdes pour imposer une idéologie tyrannique et obscurantiste, n’ont sans doute pas un grand avenir politique devant eux.

Rédaction d’Objectif-info

La façon dont on a réagi en Turquie au récent décès d’Ertugrul Osman, l’héritier du trône et descendant du dernier Calife, ne pouvait pas être plus scandaleuse. Des islamistes aux longues barbes, vêtus de caftans, se sont rassemblés à Istanbul il y a deux semaines pour enterrer le chef en titre de la communauté musulmane mondiale. Ce dernier était un consommateur de whisky, un amateur de musique classique turco-occidentale, et il vivait il y a peu dans le quartier Upper East Side de New York.

La récupération d’Osman par les islamistes, parce qu’il était le descendant des sultans ottomans occidentalisés, donne un aperçu de la façon dont les islamistes voient le monde. L’islamisme n’a de liens ni avec la religion, ni avec la réalité. Il s’agit plutôt d’une idéologie utopique. Osman, qui appartenait à une lignée de califes et de sultans de tendance occidentale, adorait la Turquie d’Atatürk, et pourtant les islamistes ont profité de ses funérailles et de la mémoire du califat pour en faire le symbole de leur projet anti-occidental, anti-laïque, anti-libéral.

En dépit de ce que les islamistes veulent faire croire au monde, le califat ottoman n’était pas anti-occidental. L’Empire ottoman a toujours entretenu des relations avec l’Occident, relations qui allaient jusqu’au soutien du sultan Soliman le Magnifique, qui se voyait lui-même comme un saint empereur romain.

Au 18 et au 19ème siècles les sultans et califes ottomans se lancèrent dans des programmes de réformes pour reconstruire l’empire ottoman sur le modèle occidental, de façon à égaler les puissances européennes. A cette fin, ils créèrent des institutions d’éducation laïques, et pavèrent la voie de l’émancipation des femmes en les scolarisant dans ces écoles.

Au début du 19ème siècle, les sultans et califes de l’Empire ottoman adoptèrent des valeurs et un mode de vie occidentaux. Le dernier calife, Abdulmecid Efendi, considérait que l’Etat ottoman était une puissance occidentale et que son destin était occidental. C’était un homme éclairé et un artiste passionné : les tableaux prisés par le calife, dont des nus, étaient exposés dans divers musées, comme le nouveau musée d’art moderne d’Istanbul.

Il est donc faux de se représenter l’empire ottoman comme l’antithèse de la république laïque fondée par Atatürk. Quand, en 1923, Atatürk transformai la Turquie en république laïque et abolissait l’Etat ottoman et le califat, il épousait le rêve ottoman de faire de la Turquie une société occidentale à part entière. Les réformes d’Atatürk sont dans la continuité du défunt empire ottoman.

Atatürk avait été élevé à Salonique, plaque tournante de la culture occidentale et cosmopolite de l’Eempire réformé. Il étudia dans des écoles ottomanes laïques et fut l’élève d’une école militaire ottomane occidentalisée.

Le débat sur l’héritage du califat ottoman a des prolongements non seulement pour la Turquie, mais aussi pour les musulmans contemporains et pour le monde occidental, qui désirent s’opposer aux islamistes radicaux.

Bien des années avant la naissance d’Al-Qaïda, les califes avaient inventé un antidote au djihadisme radical : la vision d’avenir d’une société musulmane inspirée par l’Occident. Les sultans et les califes jetèrent les fondements institutionnels de cette société : le premier Parlement ottoman et la constitution de 1876, et ils plantèrent les semences des valeurs occidentales, telles l’éducation laïque et l’émancipation des femmes. La Turquie moderne ne doit pas seulement son existence à Atatürk mais aussi aux sultans et califes qui ont été parmi les premiers à prôner les valeurs libérales et occidentales dans une société musulmane.

A présent, les islamistes veulent usurper le califat et son héritage. Les fondamentalistes commencent par déformer la nature politique du califat en le présentant comme une institution anti-occidentale. Ensuite, ils dépeignent la renaissance de ce califat imaginaire comme le rêve politique ultime d’une idéologie anti-occidentale.

Il y a quatre-vingt ans, les sultans et califes ottomans imaginaient une Turquie qui ressemblait davantage à la Turquie moderne qu’à la société désirée par Al-Qaïda ou d’autres qui rejettent le rêve d’Atatürk d’une Turquie occidentalisée et les valeurs libérales, en les considérant comme une chose anormale. Ertugrul Osman lui-même confiait, peu avant sa mort, au journaliste Asli Aydintasbas : « la république a été dévastatrice pour notre famille mais très bonne pour la Turquie ».

Le calife Osman était Turc de naissance, musulman de religion et occidental par l’éducation. Je désire que mon calife revienne sur terre et qu’il en soit ainsi de tous les musulmans qui veulent être débarrassés de la vision du monde dénaturée et tyrannique des islamistes.


Soner Cagaptay *

 

The Wall Street Journal


* M. Capagtay est membre du Washington Institute for Near East Policy et auteur de
L’islam laïc et le nationalisme dans la Turquie moderne : qui est Turc ? (Routledge, 2006).


Mis en ligne le 16 octobre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org