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Israël (Société - mentalités)

Beyrouth 1982: histoire vécue, par Méir Ben-Hayoun
15/10/2009

15/10/09Sur le Blogue de l’Auteur


Ce texte a été ma réaction à chaud à un article de Cyril de Pins, paru pendant l’été 2008 sur le site causeur.fr,
dans lequel l’auteur faisait l’éloge du film israélien d’animation "Valse avec Bachir", d’Ari Folman. Ce film a été récompensé par de nombreux oscars.

Mon nom est Méir Ben-Hayoun. Je réside dans l’implantation de Tekoa, en Judée, où chacun peut venir me rendre visite.

J’ai participé à la guerre au Liban dans les rangs de Tsahal en 1982. Je ne me reconnais absolument pas, dans cette description de Cyril de Pins, sur ce que veut montrer ce film d’Ari Folman, que je n’ai pas encore vu. Comme quoi l’agrégation de philosophie de Cyril de Pins ne permet pas de savoir toujours de quoi on parle. On ne peut pas en vouloir à Cyril de ne pas appréhender la réalité militaire israélienne au Liban il y a 26 ans, lorsqu’il avait à peine 6 ans, pour qu’il puisse la comparer à celle des conscrits d’Algérie, bien qu’il existe des expériences analogues à tous les militaires. De la même manière, ce serait à côté de la plaque si moi-même devais rédiger une description de l’œuvre de Jacques Derrida, moi qui n’ai, en philosophie, que de vagues souvenirs de mes cours en classe de Terminale il y a trente ans.

Comme je suis d’origine française et que je crois pouvoir cerner l’univers culturel dans lequel Cyril de Pins évolue, je vais humblement et brièvement essayer de faire partager mes sentiments en tant que soldat juif au Liban à cette époque.

Je n’ai aucun refoulé du type décrit dans cet article et pourtant je me suis retrouvé à Beyrouth des semaines entières lors du blocus de la capitale libanaise pendant ce long et suffoquant été 1982. J’ai combattu aussi face aux Syriens dans le Mont Liban, une région incroyablement belle. J’étais un jeune soldat du régiment Golani, un régiment d’infanterie de choc bien connu en Israël pour ses normes très strictes de combat. Nouvellement israélien arrivé à peine quatre ans auparavant de France, cela avait été pour moi un défi accueilli avec enthousiasme, non sans difficulté cependant. Aujourd’hui, je me demande comment j’ai fait, parce que les Israéliens, à l’époque, dans l’armée et dans cette unité en particulier, c’étaient des braves gars très directs, mais des durs de durs. La guerre était omniprésente partout et le gentil enfant juif de France que j’étais alors devait se mettre au diapason sans délai. J’étais un gosse juif natif d’Afrique du Nord, qui venait d’une cité du département de la Seine-Saint-Denis (93) pour rejoindre les combattants de l’armée de l’Etat d’Israël.

Je me souviens de la peur au ventre et des combats, des copains tués, des blessés, des corps éclatés de l’ennemi, des colonnes de prisonniers syriens ou palestiniens, des entrepôts d’armes à n’en plus finir, des gosses palestiniens qui tiraient des roquettes de RPG et qui se blessaient ne sachant prendre les mesures de sûreté avant d’actionner ce type d’armes. Je me souviens des hélicoptères syriens de fabrication française, qui nous tiraient dessus, des périodes interminables à ne rien faire si ce n’est nettoyer les armes, chercher un jerrycan pour prendre une douche approximative devant les libanaises, voilées ou pas, qui nous regardaient intensément en passant devant nous. En voyant des juifs à poil, elles se mettaient la main devant les yeux, les doigts écartés. Les hommes qui les accompagnaient contenaient difficilement leur rage à les voir jouer à ce jeu. Pour nous, n’importe quoi était prétexte à la rigolade. On s’était accoutumé au danger et à la mort. On en devenait même imprudent, si bien qu’il fallait sévir avec les plus jeunes pour qu’ils ne fassent pas de conneries fatales. Il y avait des moustiques et des mouches envahissantes - la coupe du monde de football en Espagne, cette année-là, le « Mundial » - les Libanais sympathiques, commerçants sans pareil, qui nous vendaient toute sorte de choses - des Chrétiennes super coquettes avec qui je parlais en français, dans ma langue maternelle - des villages chiites où il y avait partout des portraits de Khomeiny et des champs de haschisch - des Druzes contents de nous voir, et qui détestaient les Palestiniens et les Syriens mais voulaient surtout s’en prendre aux Chrétiens après avoir réglé leur compte aux Palestiniens - des Chrétiens maronites également contents de nous voir, mais qui détestaient, eux aussi, les Druzes et les Syriens et voulaient avant tout se débarrasser des Syriens et des Palestiniens - des Palestiniens dans les camps de réfugiés où nous avions mis à genoux leurs combattants mais qui nous demandaient de l’aide et des médicaments, que nous leur avons fournis.
Ce n’est qu’alors que j’ai pu saisir la teneur des histoires de mon père, de mes oncles, de mes grand-pères et de mes grands-oncles qui avaient fait les différentes guerres dans l’armée nationale française.
Lorsque j’ai revu mon père qui, lui, avait fait la guerre d’Algérie dans les années 50, avant ma naissance, j’ai pu comprendre ce qu’il avait vécu, mais, d’autre part, j’ai constaté la différence de nature entre mon expérience et la sienne. Les corvées de bois, on ne savait pas ce que c’était dans Tsahal. J’avais fait la guerre juste à quelques kilomètres au nord de mon pays, là où on tirait des Katiouchas sur les localités israéliennes, et là où des attaques meurtrières avaient été lancées contre les civils israéliens.

Si je nourris une quelconque ambition de me faire connaître par la réalisation d’un film ou par la rédaction d’un livre en exploitant mon expérience de la guerre au Liban, il me faudra tenter de la comparer avec celle des Américains lors de la Guerre du Vietnam, ou celle des Français lors de la Guerre d’Algérie – en surfant sur la vague politiquement correcte de "guerre absurde dans laquelle le jeune combattant ne sait pas pourquoi et pour qui il combat". Cela m’assurerait un succès de librairie certain. Mais pour cela, je devrais mentir sur mon expérience et ça n’aurait rien à voir avec l’opération "Paix en Galilée", de 1982, telle que je l’ai vécue.
J’ai bien peur qu’Ari Folman en réalisant ce film soit tombé dans une telle tentation. Probablement, sans cela il n’aurait pu faire parler de lui, ni de son film. Quand j’ai été démobilisé, ça n’a pas été facile, après trois ans et demi d’armée et presque un an au Liban, de se réadapter à la vie civile normale, sans uniforme à vêtir, sans flingue et sans grenade à portée de main. J’ai encore servi au Liban deux ou trois fois dans le cadre des réserves lorsque j’étais étudiant à l’Université hébraïque de Jérusalem jusqu’en 1986.

Aujourd’hui, 26 ans plus tard, je suis très fier de m’être arraché de la voie toute tracée des jeunes bacheliers français, qui intègrent immédiatement les études à la fac. Je suis très fier d’être venu vivre en Israël pour servir dans Tsahal. Ça n’a pas été toujours facile. Ça m’a coûté, mais je n’y aurais renoncé pour rien au monde. Pour moi, combattre dans l’armée du peuple juif pour l’Etat juif, c’est un privilège que ni mon père, ni mes aïeux n’ont eu avant moi depuis l’époque de nos ancêtres de la dernière grande rébellion judéenne contre Rome, la Révolte de Bar Kochba en l’an 135. Pour moi, qui avais été élevé dans la Tradition juive et dans la conscience historique de notre peuple, cela revêtait donc une dimension non négligeable.

Je suis extrêmement fier d’avoir participé à ces événements du Liban, de 1982. Cela a été, je crois, le tournant de ma vie. Bien entendu, les copains morts, les combats, tout ça pèse sur l’estomac et on doit vivre avec. Je remercie le ciel de ne pas avoir été tué, ne serait-ce que pour mes enfants qui ont pu ainsi voir le jour. Je n’ai pas non plus été blessé et ne souffre d’aucune invalidité, grâce à Dieu. Je me suis probablement endurci, mais je crois avoir préservé ma sensibilité et mon amour pour le genre humain. Mon expérience personnelle de cette guerre n’est cependant rien en comparaison de celle de mes aînés qui ont combattu les guerres précédentes d’Israël, beaucoup plus terribles, comme la Guerre de Kippour, la Guerre des Six Jours, ou la Guerre d’Indépendance.Si je m’étais laissé aller à penser que j’avais combattu pour rien, comme il est convenu de le proclamer, la seconde Intifada m’aurait rafraîchi la mémoire de façon cruelle. Les chefs terroristes et Arafat que nous avions expulsés vers Tunis furent invités à entrer en Terre d’Israël, dans le cadre du traquenard mortel appelé "accords d’Oslo". Cette fois-ci, c’est en tant que civil que je me suis trouvé en face d’eux à une distance de crachat de Jérusalem. C’était autrement plus dangereux. Ici, les assassinés par les bombes vivantes, rien qu’à Jérusalem, femmes, vieillards et enfants juifs, sont en quantité beaucoup plus importantes que les victimes de Sabra et Chatila. La vision de corps déchiquetés après les explosions d’autobus à Jérusalem où je me suis retrouvé, m’a été beaucoup plus pénible que nos combats au Liban. C’est beaucoup plus atroce de voir un bébé dont les morceaux ont été éparpillés sur un rayon de plusieurs mètres après une explosion dans un bus, que d’être au combat et voir un pote qui s’est pris une balle dans la tête, ou un éclat dans le ventre.
 
Là, j’ai regretté que la Guerre du Liban n’ait pas été plus implacable et que nous n’ayons point exterminé le reste des forces d’Arafat à Beyrouth. Nous nous étions contentés d’un accord leur assurant la vie sauve en échange de leur départ de la capitale libanaise. C’est Mitterrand qui vint à leur rescousse en mettant à leur disposition un bâtiment français pour les évacuer du port de Beyrouth vers la Tunisie. Nous les avions dans notre ligne de mire, mais nous avions reçu l’ordre de ne pas ouvrir le feu lors de cette évacuation. Ari Folman doit s’en souvenir, mais il ne peut pas dire ou laisser entendre qu’il regrette de ne pas avoir désobéi aux ordres en ayant ouvert le feu sur Arafat. Moi, 26 ans plus tard, je regrette que nous n’ayons pas ouvert le feu sur Arafat et sur ses sbires fuyant Beyrouth. On l’a observé faisant le signe V de la victoire et embarquer tranquillement sur le bateau affrété par le gouvernement français. Ce sont les amis tués dans les attentats ces dernières années qui suscitent chez moi ce sentiment de regret. Il est vrai que je n’étais qu’un simple sous-officier n’ayant aucun pouvoir de décision sauf celle d’ouvrir un bouton de ma chemise ou de boire l’eau de ma gourde. C’est en laissant Arafat et ses forces en vie que nous avons condamné les 1 500 civils israéliens atrocement assassinés ces dernières années.
 
C’était donc pour cela que nous étions casqués et armés jusqu’aux dents à Beyrouth durant l’été 82, plutôt que de draguer les filles au teint halé, sur les plages de la Méditerranée – pour empêcher les massacres que les arabes dits palestiniens voulaient et veulent toujours perpétrer contre les Juifs d’Israël. Le massacre de Palestiniens par les milices chrétiennes libanaises dans les camps de Sabra et Chatila ne peut rien changer à cela. C’est regrettable, mais ce massacre ne fut pas un massacre perpétré par des Juifs, ni voulu par des Juifs. Le sentiment d’effroi devant les corps de ces civils massacrés ne peut pas nous faire perdre de vue que c’est un malheur beaucoup plus important que nous étions venus prévenir en faisant cette guerre, un malheur contre les nôtres, qui finalement est arrivé à cause des fous d’Oslo, en dépit ou grâce aux accords de "paix".

Ah, j’allais oublier cette anecdote: une fois, un responsable libanais a demandé à un de nos gradés si nous, soldats juifs, n’étions pas tous des homosexuels ou des impuissants, ou si on nous faisait ingurgiter des produits qui altèrent la libido. Interloqué, le gradé lui a demandé pourquoi il posait cette question. Et le Libanais de lui répondre qu’à chaque fois que des forces étrangères, que ce soient des Syriens, des Palestiniens, ou autres, s’emparaient d’une zone au Liban à la suite de combats, ils violaient les femmes de l’ethnie adverse, alors que nous, les Israéliens, nous n’avions violé personne.
 
Le gradé lui répondit qu’il était désolé que les soldats israéliens n’aient pas su honorer la féminité libanaise.
 
Cette anecdote est véridique.

 

 

© Meïr Ben-Hayoun

 

Mis en ligne le 15 octobre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org