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Israël (Société - mentalités)
Israël (histoire moderne d')

Quand les sionistes font un marché avec les nazis, Edwin Black
18/11/2009

Il s’agit d’une traduction française de l’original anglais paru le 23 septembre dans le Jerusalem Post en anglais [*].

[*] "When Zionists made deal with the Nazis".

18/11/09
Texte repris du Jerusalem Post en français, 16 novembre 2009

Photo ajoutée par upjf.org

Allemagne : 7 août 1933. Au 76 Wilhelmstrasse à Berlin, les Juifs allemands ne peuvent plus sortir sans peur dans la rue. Pendant ce temps-là, en Palestine, les valeureux kibboutznikim s’épongent fièrement le front dans la chaleur étouffante de l’après-midi. En Europe, la guerre fait rage. Les entrepreneurs allemands, anxieux, se demandent si une nouvelle commande de marchandises du Reich va être annulée. Les fonctionnaires nazis se frottent les mains en passant en revue les chiffres de la population juive et de ses possessions. Les chemises noires polonaises tabassent avec plaisir les Juifs dans les jardins publics. Les chômeurs allemands ordinaires cherchent de quoi manger. Dans les écoles, on force les petits garçons juifs à se tenir devant leurs camarades de classe pour montrer la détestable vermine.

Les Juifs d’Amérique et d’Angleterre lèvent un poing furieux et diffusent leur ordre de boycott antinazi. Les exportateurs juifs de Palestine se rongent les sangs à la perspective de représailles de leur plus gros client : l’Allemagne. En ce fatidique jour d’été du régime hitlérien, une délégation officielle de quatre sionistes d’Allemagne et de Palestine, auxquels s’ajoute un homme d’affaires indépendant de Palestine, sont introduits dans une salle de conférence du ministère de l’Economie allemand. Ils ont été autorisés par un groupement d’institutions juives et sionistes à venir négocier avec le Troisième Reich.

Au terme de plusieurs heures de discussions acharnées, Hans Hartenstein, directeur du Bureau du contrôle des changes du Reich, s’apprête à prendre congé de ses visiteurs lorsqu’un messager de la Deutsche Reichpost apporte un télégramme du consul d’Allemagne à Tel-Aviv. Son message : favoriser officiellement les intérêts sionistes en Palestine serait le meilleur moyen de briser le boycott antinazi mené par les Juifs - et de plus en plus suivi à travers le monde - qui menace de paralyser le régime d’Hitler dès ses premiers mois au pouvoir. Oui, un accord avec les sionistes se révèle nécessaire.

Investir dans les entreprises allemandes pour pouvoir s’enfuir

Ce télégramme fait son effet. L’Accord de Transfert est conclu. Pas de contrat écrit, pas de signatures apposées par les deux parties, un simple décret officiel du Reich, le n° 54/33, promulgué le 10 août, soit trois jours plus tard, par le ministre de l’Economie du Reich. Ce document autorise les sionistes à créer deux chambres de compensation, l’une à Berlin, sous le contrôle de la Fédération sioniste allemande, l’autre en Palestine, sous celui de l’Anglo-Palestine’s Trust. Le bureau de Tel-Aviv a été nommé Haavara Trust and Transfer Office Ltd. Une corporation régie par le code du commerce de Palestine. Ses stocks sont l’entière propriété de l’Anglo-Palestine Bank, établissement qui deviendra, plus tard, la banque Leumi.

L’accord est le suivant : plutôt que d’être dépossédés de tous leurs biens par le régime nazi, certains Juifs peuvent quitter l’Allemagne en emportant une partie de leur fortune sous la forme de produits manufacturés tout droit sortis des usines allemandes, que le mouvement sioniste revendra ensuite en Palestine, puis sur le marché mondial. Le fruit de ces ventes sera reversé aux émigrants, mais une partie ira à des projets liés à l’édification d’un Etat : construction d’infrastructures industrielles, achat de terres.

A cette époque, les Juifs ne peuvent émigrer en Palestine sans ce que l’on appelle un "Certificat capitaliste", délivré par les autorités anglaises et prouvant qu’ils possèdent au moins l’équivalent de 5 000 $. L’Accord de Transfert va leur faciliter les choses. S’adressant à une population bien plus vaste que les seuls immigrants actifs, il a permis à des "émigrants potentiels" de protéger leurs biens en les plaçant sur des comptes bancaires particuliers, à condition d’acheter et de revendre des marchandises allemandes. Un système de transfert qui va représenter des millions de Reichsmarks, à la fois pour les Allemands et pour les sionistes.

Boycott antinazi en péril

Dans le contrat, plus les Allemands vendent de marchandises, plus le nombre de Juifs autorisés à quitter l’Allemagne pour la Palestine est élevé et plus le futur Etat juif dispose de fonds. Un exode au prix de l’abandon de la guerre commerciale contre l’Allemagne nazie. Celle du boycott mondial qui devait conduire au renversement d’Hitler dès sa première année, une contre-attaque morale particulièrement redoutée par les Allemands.
Le boycott antinazi aurait-il pu porter ses fruits ? Là n’est plus la question. Son impact n’est pas quantifiable en dollars mais en peur. Plus que tout autre chose, les Allemands redoutent la mythique conspiration juive internationale, qui, dans leur esprit, manipule le monde économique dans son ensemble. Et les sionistes l’ont compris.
Mais très vite, les partisans du boycott - qui comprennent aussi des organisations juives - s’opposent à l’accord conclu. On ne peut plus sauver un Juif des nazis sans vendre de la marchandise allemande ! Autant dire que le boycott est mort avant même d’avoir commencé à affaiblir le Troisième Reich.

"Des branches entières du judaïsme faneront, mais le tronc survivra", avait prédit Herzl. Cette fois-ci, en cette période cruciale et sans précédent, les Juifs ont la possibilité d’exploiter une situation d’urgence en s’assurant un avenir, et non plus pour racheter un passé. De cette crise faite d’humiliation, de souffrances et d’expulsions, pourra naître un sanctuaire, un Etat-nation et un Juif nouveau, doté d’un foyer bien à lui.

En tout, l’Accord de Transfert a permis l’arrivée en Palestine de 60 000 Juifs et de 100 millions de dollars (l’équivalent de près d’1,7 milliard de dollars actuels). En fin de compte, il a sauvé des vies, préservé des biens et assuré une mise de fonds pour l’infrastructure de l’Etat juif à naître.

Arlozoroff à chaque coin de rue

Au cours des années qui ont précédé la guerre, la perspective d’un Etat déchirait déjà le monde juif, dressant ses dirigeants les uns contre les autres, suscitant des rébellions, et même des meurtres, au sein du yishouv comme en diaspora. Le ministre des Affaires étrangères de facto de l’Agence juive, Haïm Arlozoroff, qui a négocié l’accord au nom du parti sioniste Mapaï, avait ainsi été assassiné sur une plage déserte de Tel-Aviv (à la hauteur de l’actuel Hôtel Hilton), sans doute par des sionistes révisionnistes du camp de Zeev Jabotinsky. Minoritaires à l’époque, ces derniers s’opposent violemment à cet accord avec les nazis. Aujourd’hui, en Israël, chaque ville possède sa rue Arlozoroff.

Aux Etats-Unis, les dirigeants communautaires et les organisations juives comme le Congrès juif américain et Stephen Wise - partisans du sionisme - ont longtemps hésité avant de renoncer au boycott contre les nazis. Les communautés juives officielles l’ont néanmoins voté, laissant un mouvement certes toujours virulent, mais désorganisé et privé du soutien sur lequel il comptait. Toujours est-il que, sans le boycott, il n’y aurait jamais eu d’Accord de Transfert.
Malgré les protestations engendrées devant la situation des Juifs qui empire partout en Europe, les sionistes préparent d’autres accords fondés sur le même principe en Tchécoslovaquie, en Hongrie et dans d’autres pays occupés par les nazis. Mais lorsque les expropriations sont suivies par l’extermination pure et simple d’un peuple, le Transfert permettra encore de sauver quelques individus, avant d’être restreint, voire supprimé.

Le travail de mémoire avant les questions de gros sous

Pendant près de trois décennies, cet accord et les douloureux détails qui l’accompagnent sont tombés dans l’oubli. Puis, en 1984, cet épisode de l’histoire est révélé par le livre The Transfer Agreement [écrit par l’auteur de cet article], suscitant un débat houleux. A cette époque, le monde et la communauté juive se confrontent encore à l’horreur du génocide et à la culpabilité. L’accent est mis sur les événements meurtriers qui ont marqué les années de guerre. Les organisations attachées au devoir de mémoire combattent les mouvements révisionnistes antisémites, qui cherchent à minimiser voire à nier la Shoah en réécrivant farouchement l’Histoire. Rares sont ceux qui se sont penchés sur l’aspect financier de la Shoah avant la sortie du livre. Rares sont ceux qui ont employé les mots "sionistes" et "nazis" dans la même phrase.

Pour mieux saisir cette époque, souvenons-nous que la première tentative d’évoquer la Shoah à la télévision date de 1978, avec le feuilleton intitulé Holocauste. C’est précisément en 1978 que les recherches sur l’Accord de Transfert ont débuté. La deuxième génération, qui rassemble des enfants de survivants, est en cours de formation et prévoit un premier congrès mondial.

Le Musée-mémorial américain de l’Holocauste, qui devait obtenir sa charte en 1980, ne sera inauguré que plusieurs années et de nombreuses controverses plus tard. A l’époque, on n’enseigne pratiquement nulle part ce sombre épisode de l’histoire. Pour la société et les survivants, la priorité est de prendre conscience du génocide et de l’affronter, et non d’en étudier les aspects économiques.
Aujourd’hui, le monde s’est presque entièrement tourné vers des questions plus matérielles : celles liées aux biens. Les comptes bancaires suisses pillés, les œuvres d’art dérobées, l’or taché de sang, les expropriations, les salaires de l’esclavage, les polices d’assurances non remboursées et les détournements d’argent... Partout, accusations et défense s’entrechoquent, non au sujet des assassinats de masse, mais des questions d’argent. Au départ, le monde a dénombré les victimes. A présent, il tente de compter les dollars.

Faire le bien ou le mal ?

Voilà pourquoi l’Accord de Transfert est désormais sur toutes les bouches. Tandis que les efforts internationaux se concentrent sur la récupération des biens juifs perdus, l’Accord se dresse en solitaire. Il a fonctionné au cœur même de la diabolique frénésie de l’époque nazie, alors que les dirigeants sionistes regardaient en arrière pour ne pas oublier le passé, puis levaient les yeux vers le ciel afin d’imaginer un avenir. Même Moïse avait reçu l’ordre de Dieu de ne pas perdre de temps à séparer le bon grain de l’ivraie. Dans ce contexte, le monde peut désormais examiner la tâche immense à laquelle les négociateurs sionistes de 1933 se sont trouvés confrontés, ainsi que les arrangements monumentaux qu’ils ont choisi de conclure.

Dans ce bureau de la Wilhelmstrasse, une poignée de dirigeants sionistes froidement réalistes ont été prêts à prendre ce genre de décisions. Ils ont ainsi contribué à sauver un peuple, à fonder un Etat. Et malgré tout, 25 ans après la sortie du livre et plus de 75 ans après la négociation de l’accord, les mêmes questions subsistent, tenaces, et continuent de harceler ceux qui découvrent l’existence de l’Accord de Transfert : était-ce de la folie ? Etait-ce du génie ?

L’auteur de cet article a remporté de nombreux prix avec son livre, IBM et l’Holocauste, qui a fait le tour du monde. Son premier ouvrage, The Transfer Agreement (non traduit en français), est l’objet d’une réédition à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa sortie (chez Dialog Press), avec une postface d’Abraham Foxman.

Edwin Black


© Jerusalem Post en français

 

[Texte aimablement signalé par Myriam E. Jaoui.]

 

Mis en ligne le 18 novembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org