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Esther Benbassa : «On ne peut plus être juif aujourd’hui comme avant Gaza», par Pierre Puchot
30/11/2009

Que Mme Benbassa ait mal à sa judéité, après Gaza, je dirais que c’est probablement parce qu’elle était faiblement accrochée à sa conscience, et, à ce titre, l’écrivaine est plus à plaindre qu’à blâmer. Par contre, il ne faut pas la tenir quitte de son allusion révisionniste méprisable à l’histoire des huit ans de bombardements de Sderot, qu’elle résume à "quelques tuiles cassées". De même, il faut la stigmatiser pour avoir repris à son compte la formule, déplacée quant on l’applique à l’immense souffrance juive immémoriale, d’"histoire lacrymale". Je reviendrai sur ces deux points dans un article qui fait suite à celui-ci. [*] (Menahem Macina).

[*] M. Macina, "A Sderot «quelques tuiles cassées», «l’histoire lacrymale des Juifs»: l’image répond à Esther Benbassa"  

 

30/11/09

 

Sur le site de Mediapart, 22 novembre 2009

 

Esther Benbassa : « On ne peut plus être juif aujourd’hui comme avant Gaza »

«Comment être juif après l’offensive israélienne contre Gaza ? Mais peut-on cesser d’être juif ?» Directrice d’études à l’École pratique des hautes études, Esther Benbassa est aussi l’auteure, parmi de nombreux [autres] ouvrages, de Etre juif après Gaza, paru au début de l’automne. Moins d’un an après l’offensive israélienne qui fit 1400 victimes palestiniennes, dont au moins 700 civils, l’intellectuelle franco-israélienne s’interroge : quel est le rôle d’un Juif de la diaspora aujourd’hui ? Le fait d’être juif ne convie-t-il pas à une certaine «éthique», au regard de l’histoire et de la souffrance passée? Israël est-il condamné à s’enfermer dans un autisme caractéristique des «nationalismes qui ont mal tourné»? «Juif, nous dit Esther Benbassa, en tout état de cause, probablement le reste-t-on, si du moins être Juif relève d’abord d’une posture fondatrice, celle du regard constant porté sur soi et sur autrui pour établir invariablement la balance entre soi et le monde. À ce Juif-là, Gaza, de toute évidence, lance plus d’un défi.»


Esther Benbassa, pourquoi poser la question des Juifs après Gaza, et non pas simplement des Israéliens, alors même que, selon vous, de plus en plus de Juifs de France et des États-Unis se détournent d’Israël ? 

Ce n’est pas en tant qu’Israélienne que j’ai fait ce livre, même si je possède la nationalité. C’est en tant que Juive. Et aujourd’hui, pour beaucoup de Juifs, le judaïsme en Occident n’est pas envisageable sans identification à Israël. C’est devenu un marqueur identitaire. Et c’est un vrai problème. Aujourd’hui, ce judaïsme ne se définit que par Israël et l’histoire de la Shoah qu’il partage.

Or, sans la diaspora, Israël n’existe pas non plus. Le soutien, politique et financier de la diaspora, est très important pour Israël, ce qui est amusant si on se souvient qu’au début de son histoire, le sionisme a en quelque sorte malmené le Juif de la diaspora, qui n’avait pas choisi «la voie du salut», celle de l’émigration en terre sainte. Il y avait d’ailleurs, au début de la création de l’Etat, des affiches montrant une caricature du Juif de la diaspora, malingre, pâle, faible, opposé au nouveau Juif d’Israël, fort, élancé, beau, qui avait profité du soleil et surtout qui travaillait la terre. Cela ressemblait étrangement aux codes d’autres nationalismes qui ont mal tourné.


Aujourd’hui évidemment, comme Israël dépend d’eux, les Juifs de la diaspora sont plutôt bien vus. 

Mais la majorité des Juifs de la diaspora n’existent, en tant que Juifs, que par rapport à Israël, qui représente un «lieu de survie», de protection. C’est un investissement dans sa sécurité pour que les Juifs, dans des temps durs, puissent avoir un endroit où aller. 
C’est donc un lien très compliqué, d’autant que la majorité des Juifs qui soutiennent Israël ne sont pas pratiquants. Et, de fait, ceux qui critiquent Israël sont très peu nombreux.

C’est dans cette perspective que j’ai voulu montrer mon propre désarroi en tant que Juive qui est favorable à l’existence de l’Etat d’Israël, même si je le critique. Comment serais-je Juive aujourd’hui à côté de cet Israël qui a commis ces crimes de guerre ? Je pense donc vraiment qu’il y a un tournant : les Juifs en diaspora ne pourront plus l’être comme avant. 


Pourquoi Gaza serait-il un tournant ? Israël a été régulièrement impliqué dans des conflits depuis sa création. Conflits qui ont fait de nombreuses victimes civiles...

Il s’est certes passé des choses terribles avant Gaza, qui est un «aboutissement», si on peut dire, et certainement pas un début. Mais quelque chose s’est passé, dans le sens où les images qui ont défilé sur Internet ou à la télévision étaient terriblement choquantes, insupportables. Israël a perdu la guerre de l’information. Je ne crois pas qu’il y ait eu jadis un tel changement dans la perception d’Israël par l’opinion publique. Les gens ont été bouleversés par ce qu’ils ont vu. 

A l’inverse, j’étais en Israël pendant Gaza, et à la télévision israélienne, on ne voyait pas grand-chose... Je suis arrivée à Tel-Aviv le 24 décembre, et même à partir du 27, quand l’offensive a débuté à Gaza, c’était comme s’il ne se passait rien. On ne parlait pas beaucoup de la guerre. Les gens continuaient à vivre comme d’habitude. À la télévision, on voyait les interviews des habitants de Sderot, qui subissaient les roquettes du Hamas, qui avaient quelques tuiles cassées... mais les habitants de Gaza, on n’en parlait pas, ils n’existaient pas. 

Et quand je suis rentrée en France, j’ai été impressionnée par ce que les gens avaient ressenti ici, par ce décalage, par cet autisme israélien. Et je me suis demandé s’il n’était pas temps, pour les Juifs de la diaspora, de dire non à Israël, et ne plus soutenir tout ce qu’Israël fait. Parce que ce n’est plus possible.

L’histoire que nous, les Juifs, avons derrière nous, cette histoire nous convie à une certaine éthique, face à ceux qui sont opprimés, colonisés, maltraités. Nous sommes dans l’obligation de suivre cette éthique, qui est en quelque sorte la genèse de ce livre.


Israël, c’est un nationalisme qui a mal tourné, pour reprendre votre expression? 

Je crois que les Juifs n’étaient pas faits pour le nationalisme. À force de vivre en diaspora, d’avoir même presque oublié le souvenir d’un Etat hébreu dans l’Antiquité, ils ne connaissaient pas le nationalisme. Au XIXe siècle, le sionisme, projet autant européen que juif, est une réponse au nationalisme. Sauf que jusque-là, les Juifs n’avaient pas cette habitude. Je cite d’ailleurs une correspondance d’un instituteur de l’Alliance Israélite Universelle, qui écrit que, du fait des souffrances que les Juifs ont subies à cause des nationalismes, s’ils devenaient nationalistes eux-mêmes, ils deviendraient les pires nationalistes. C’est vrai, car en Israël aujourd’hui, il y a une sorte de zèle, comme s’il fallait avoir un nationalisme encore plus ravageur que les autres, qui ont fait beaucoup de mal : on connaît l’histoire du XXe siècle, quand même... 

On ne peut pas nier que ce qui se passe aujourd’hui en Israël est une dérive du nationalisme. D’autant que la création de l’Etat d’Israël n’est pas liée à la Shoah : s’il n’y avait pas eu le sionisme avant, il n’y aurait jamais eu d’Etat. Le génocide a hâté sa fondation, mais Israël est davantage issu d’un long parcours. 

Bref, il faut le dire : on n’a pas le droit en tant que Juifs de soutenir ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens. J’ai encore été très choquée quand j’ai lu qu’Israël s’opposerait à l’indépendance des Palestiniens s’ils la proclamaient devant l’ONU. Car pour l’heure, il n’y a plus d’autre issue. 

 

Au-delà de l’opposition Juif/Arabe, Israéliens/Palestiniens, votre livre met l’accent sur l’opposition entre les Juifs eux-mêmes, entre ceux que l’on appelle les Séfarades et les Ashkénazes, conflit qui, selon vous, a façonné l’Etat d’Israël tel qu’il est aujourd’hui, et la relation qu’il entretient avec la diaspora.

 

Avec ce livre, j’ai voulu expliquer pourquoi Israël continue d’être massivement soutenu par les Juifs en France. Le judaïsme français est constitué à 70% de Juifs venus du Maghreb. L’histoire de ces Juifs en terre d’islam a été infiniment moins tragique que celles des Juifs en terre chrétienne. Toutefois, lorsqu’ils sont partis, ils l’ont été contraints et forcés parce qu’ils n’avaient pas fait partie des mouvements d’indépendance. En Algérie, les Juifs qui étaient devenus français par le décret Crémieux en 1870 sont partis avec le retrait des colons.

Les Juifs marocains et tunisiens sont majoritairement partis en Israël, les Juifs algériens en France. Ces Juifs ont donc quitté le Maghreb porteurs d’un contentieux avec les Arabes. À ce contentieux s’ajoute l’impossibilité pour ces Juifs de parler de leur exil. Car, quand ils sont arrivés en France, ils ont découvert un judaïsme qui avait été très marqué par la Shoah. Et lorsqu’ils sont arrivés en Israël, on les a considérés comme n’ayant pas fait partie du mouvement sioniste, n’ayant pas contribué à l’élaboration de cet Etat. Ce qui était faux, même s’ils n’avaient pas été aussi actifs que les Juifs d’Europe de l’Est. En gros, on les considérait comme des primitifs, qui avaient des mœurs très barbares. Leurs métiers n’étaient pas considérés comme honorables. Et inconsciemment, étant donné qu’ils n’avaient pas connu la Shoah, ils n’étaient pas considérés comme de vrais Juifs. En France, on les appelait les «noirs», «schwarze» en yiddish. Ces Juifs, pour devenir juifs aux yeux des autres, ont dû passer par le partage de l’histoire de la Shoah. 

En Israël, ces Juifs ont transféré leur contentieux sur les élites ashkénazes du Parti travailliste, qui les ont humiliés, les laissant dans des tentes pendant des années, avant de les ghettoïser dans des «villes de développement», où seul le chômage se développe. Ces Juifs ont donc voté pour la droite, et porté le Likoud au pouvoir en 1977. Pour expulser leur passé en terre d’islam, pour expulser cette arabité vers laquelle les ashkénazes les renvoyaient systématiquement, les Juifs émigrés d’Afrique du Nord se sont opposés d’autant plus fortement aux Arabes eux-mêmes. Et le fort soutien des Juifs français à Israël provient encore aujourd’hui très massivement de ce contentieux qui ne s’est jamais réglé. C’est aussi pour cela que le judaïsme français n’agit pas de la même façon que le judaïsme américain.

 

On en revient à la thématique de votre précédent livre, la souffrance comme identité. 

La souffrance fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité juive. Depuis la Bible, la mémoire de la souffrance était la toile qui permettait aux Juifs de se définir comme un groupe. Cette souffrance était d’ailleurs ritualisée, à des moments précis de l’année, pour être évacuée par la prière. Au XIXe siècle, cette souffrance ritualisée dans la prière a émergé pour devenir une identité. Et les historiens ont commencé à bâtir cette identité sur la souffrance. C’est alors que l’on commence à écrire ce que l’on appelle l’histoire séculaire de Juifs. C’est ce qu’un grand historien a appelé, dans les années 1920, «l’histoire lacrymale des Juifs». 

La Shoah est ensuite passée par là. Et l’on a regardé toute l’histoire des Juifs avec les yeux de ceux qui avaient subi le génocide. Mais souffrir ne rend pas meilleur. Et la souffrance des Juifs les empêche aujourd’hui de percevoir celle des autres. C’est tout le problème.

 

[Entretien réalisé par Pierre Puchot]

 

© Mediapart

 

Mis en ligne le 30 novembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org