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Les Juifs pro-minarets, hier et aujourd’hui. Réponse au rabbin Bernheim et à R. Prasquier, P. Lurçat
03/12/2009

03/12/09

Article repris du Blogue Vu de Jérusalem

Pourquoi donc ces juifs et ces ex-juifs se rallient-ils aux Turcs ou aux musulmans, à tel point qu’en Europe, sinon en Turquie, leur attitude pro-turque passe pour un fait avéré ?
B. Lewis, Les Juifs pro-islamiques *

Le retour de l’islam.jpgDans un article écrit il y a plus de quarante ans, l’historien de l’islam, Bernard Lewis, analysait un phénomène curieux et peu connu, celui de l’attirance que de nombreux Juifs éprouvaient, au dix-neuvième siècle, pour les études islamiques, pour l’islam en général et pour l’islam turc en particulier. Cette attirance concernait principalement des intellectuels et des érudits, parmi lesquels on peut citer Gustav Weil (auteur d’une biographie de Mahomet), James Darmesteter, Evariste Levi-Provençal, ou Ignaz Goldhizer – le plus fameux de tous – au sujet duquel un historien turc disait, de retour d’Europe, que ce qu’il y avait vu de plus étonnant était "un professeur juif expliquant le Coran à une classe d’élèves chrétiens..."

 

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                                 Richard Prasquier

Cette anecdote racontée par Lewis m’est revenue à l’esprit alors que je lisais les déclarations stupéfiantes (et consternantes) de plusieurs dirigeants juifs français au sujet du référendum suisse sur les minarets. Les circonstances ne sont évidemment plus les mêmes, et les motivations qui conduisent Richard Prasquier (au nom du CRIF) et le grand rabbin Bernheim de "déplorer" le résultat de la "votation" suisse sont avant tout politiques, alors que l’attrait d’un Darmesteter ou d’un Goldhizer pour l’islam était avant tout intellectuel. La comparaison n’est pourtant pas dénuée de sens, car il subsiste sans doute chez Prasquier et chez Bernheim, comme chez Goldhizer, les traces de ce vieil atavisme juif achkénaze qui amenait nos ancêtres de Pologne et d’ailleurs – ayant beaucoup souffert sous le joug d’Esau – à porter un regard empli d’une naïve bienveillance sur leur cousin Ishmaël, réputé plus tolérant...

Dans son article cité plus haut, Lewis aborde brièvement le thème du mythe andalou – c’est-à-dire de la coexistence pacifique entre le judaïsme et l’islam et de la soi-disant tolérance dont bénéficiaient les Juifs et les chrétiens en terre d’islam – mythe auquel succombèrent plusieurs savants juifs au dix-neuvième siècle. Cette croyance romantique était partagée par beaucoup d’écrivains et d’intellectuels non Juifs, qui portaient sur l’islam un regard plein d’intérêt, voire de fascination (contrairement à la thèse mensongère d’Edward Said, qui  a connu le succès que l’on sait). Or, ce mythe andalou a perduré jusqu’à nos jours et il est aujourd’hui au cœur de la construction politique euro-méditerranéenne, à laquelle l’historienne Bat Ye’or a donné le nom d’Eurabia.

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On en trouve un lointain écho dans le propos convenu du grand rabbin de France, qui parle de « notre mission de dialogue, de lutte contre les préjugés et de construction d’un avenir commun ». Le président du CRIF est plus insidieux, lorsqu’il attribue le résultat de la votation suisse à une « réaction populiste »... Je dois avouer que je ne suis guère surpris d’une telle réaction – avec tout le mépris qu’elle renferme pour l’expression démocratique d’une nation et l’ignorance des motivations véritables qui ont amené les Suisses à interdire la construction de minarets sur leur sol. Dans un livre paru il y  a quelques années, Shmuel Trigano avait montré comment le CRIF avait – depuis l’époque Mitterrand – été instrumentalisé par le pouvoir politique français, dans le combat contre l’extrême droite, qui permit au président d’alors de laminer la droite républicaine. Cette instrumentalisation se poursuit aujourd’hui dans le "dialogue judéo-musulman", dont un des épisodes les plus lamentables fut la rencontre CRIF-UOIF, erreur monumentale sur laquelle le CRIF accepta de revenir (du bout des lèvres), lorsqu’il finit par comprendre qu’il était inutile et illogique de dialoguer avec les Frères musulmans en France, tout en approuvant (avec raison) le refus israélien de dialoguer avec le Hamas, branche palestinienne des mêmes Frères musulmans...

 

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Le grand rabbin Bernheim

 

Le propos du grand rabbin est certes plus nuancé, puisqu’il convient que « l’opinion des Suisses doit être entendue ». Mais il conclut cependant en affirmant qu’il « nous faut agir pour que les Européens changent d’opinion sur l’islam ». Cette idée que les Juifs (ou les hommes de religion) auraient un rôle à assumer pour « changer l’image de l’islam » en Europe peut paraître saugrenue, voire scandaleuse. On peut y voir une résurgence de l’attitude de ces Juifs pro-islamiques dont parlait Lewis, qui « firent beaucoup pour inculquer aux esprits d’Occident une appréhension de l’islam où entraient moins de préjugé et plus de sympathie ». Mais ces savants juifs parlaient, eux, du fond de leur bibliothèque, à une époque qui n’avait pas encore connu le réveil de l’islam, sous ses formes les plus radicales et les plus guerrières, du Mufti pronazi al-Husseini jusqu’aux attentats du 11 septembre **.

L’attitude du rabbin Bernheim est d’autant plus incongrue qu’il incarne au plus haut point la survivance de cette idéologie, aujourd’hui désuète, – dans ce qu’elle a de plus démodé mais aussi de meilleur – que fut le franco-judaïsme. Or, rien n’est plus contraire à l’esprit du franco-judaïsme que l’idée selon laquelle les religions pourraient s’exhiber en public – comme le font les musulmans à Paris tous les vendredis, transformant des rues entières en mosquées – et causer des nuisances, sonores ou autres, à leurs concitoyens par l’appel public à la prière du haut des minarets. J’ai du mal à croire que M. Bernheim, Juif érudit et Français cultivé, ignore tout cela. En rejetant le vote d’une majorité de citoyens suisses, de concert avec les élites politiques et médiatiques en France, il accrédite aussi l’idée fausse et dangereuse que les Juifs appartiendraient aux élites et seraient coupés du peuple, donnant ainsi raison à ceux qui critiquent la lutte exclusive contre l’antisémitisme d’organisations et de personnalités juives, qui restent étonnamment muettes face au racisme anti-blanc et anti-occidental qui sévit aujourd’hui en France et en Europe.

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Le rabbin Bernheim serait bien inspiré de lire les ouvrages du juriste musulman suisse, Sami Aldeeb, farouche opposant aux minarets, qui, en conclusion de son livre sur l’avenir des musulmans en Europe, donne en exemple les Juifs qui ont accédé à la citoyenneté en acceptant les lois de l’Etat. Car c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui, en Suisse comme en France : les musulmans doivent choisir entre la charia et la loi des pays où ils vivent. Le problème des minarets n’est qu’un aspect restreint de cette question beaucoup plus large, comme l’ont bien compris des millions de citoyens suisses, et comme refuse de le voir notre éminent rabbin. En conclusion, la prise de position de MM. Prasquier et Bernheim ne sert ni les intérêts de la France et de l’Europe, ni ceux des musulmans en Occident, ni ceux des Juifs et d’Israël.

 

Pierre Itshak Lurçat

 

* Dans Judaïsm, XVII, 1968, repris dans Le retour de l’islam, Gallimard 1985.

** Voir sur ce sujet le livre fort instructif de Matthias Kuntzel, Djihad et haine des Juifs, éditions de l’Oeuvre 2009.

 

© Vu de Jérusalem

 

Mis en ligne le 3 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org