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Menahem Macina

"Pie XII n’a pas parlé beaucoup, mais il a beaucoup agi pour sauver les Juifs", M. Macina
20/12/2009

Telle est l’antienne, voire le mantra - le mot n’est pas trop fort! - qu’assènent les thuriféraires du pape de la Guerre à ses détracteurs. Au mois d’octobre 2008, excédé par ce concert qui prenait des allures de vacarme, et convaincu qu’il s’agissait d’une préparation d’artillerie apologétique ayant pour but d’affaiblir, si ce n’est d’annihiler les positions des historiens – qui, comme St Thomas, ne croient que ce qu’ils touchent du doigt, entendez: les archives, cruellement manquantes, précisément, en la matière -, j’écrivais ce qui suit [*], que je remets en course aujourd’hui, même s’il s’agit, à n’en pas douter, d’un combat d’arrière-garde, perdu d’avance. (Menahem Macina).

20/12/09
Introduction de la mise ligne du 19/10/08 :
On me dira sans doute que ce mien morceau de bravoure est désormais sans objet, puisque, à en croire des dépêches de presse peut-être un peu trop optimistes, le pape Benoît XVI aurait renoncé à signer le décret de béatification de Pie XII pour ne pas endommager les liens de l’Eglise avec les Juifs. On verra, en son lieu (1), que les choses ne sont pas aussi tranchées, et que tout n’est pas joué dans cette affaire aux rebondissements multiples. En attendant d’y voir plus clair, je réagis ici au surgissement d’un ami juif de Pie XII, qui vient à point nommé ajouter au dossier de la béatification de Pie XII le label d’"ami des juifs" et bientôt, comme le souhaite un zélateur juif de Pacelli (2), celui de "Juste des nations"... Qui l’eût cru?

Il y avait déjà le post-sionisme, il semble que nous allions tout droit vers un "post-holocaustisme" (3). Marginal dans les dernières décennies, un certain engouement juif pour Pie XII, commence à se faire jour et gagne, d’année en année, quelques adeptes supplémentaires, dont l’un au moins est respectable (4).

Il n’y aurait rien à redire à cela, si la judéophilie de ce pape était aussi évidente que le prétendent les Juifs qui en sont convaincus. Si les historiens avaient depuis longtemps documenté et établi la chose sans conteste, les sceptiques comme moi, se tairaient avec gêne, dans la mesure où ils n’auraient plus rien à objecter – un peu comme on ne discute pas une décision de justice.

Mais c’est loin d’être le cas. On ne peut même pas parler, en la matière, de « zones d’ombres », comme l’ont fait certains, mais plutôt – qu’on me pardonne cette métaphore blasphématoire – de "nuit et brouillard" ! Et le malaise de beaucoup de nos coreligionnaires s’accroît d’autant plus qu’il ne se passe guère un mois sans que se manifeste un témoin tardif, le plus souvent indirect, ou relayant des affirmations aussi élogieuses pour le défunt pape, qu’invérifiables pour l’historien.

Mais le plus irritant, c’est la complaisance avec laquelle ces "preuves" sont brandies, ressassées même, par des auteurs et des autorités religieuses peu regardants quand il s’agit de raviver le lustre d’un pontificat extrêmement controversé. Et mieux vaut passer pieusement – c’est le cas de le dire – sur les flots de récits, plus hagiographiques que factuels, que charrient certains sites et blogues catholiques extasiés. La littérature apologétique pro-Pie XII se lit bien. Elle s’édite même avec un certain succès (5). Surtout quand les auteurs sont juifs et font flèche de tout argument pour justifier leur ralliement à la thèse d’un Pie XII ami des Juifs, déchiré par leur sort, et dont le silence diplomatique aurait été « plus parlant » que des déclarations « intempestives » qui, nous affirme-t-on impertubablement,  leur eussent nui « encore davantage »…

Qu’on me pardonne cette réaction en langage populaire : « plus nuisible que la Shoah, tu meurs ! ». Et six millions au moins sont morts, en effet…

Indéniablement, à la "légende noire" - qui tint longtemps le haut du pavé, suscitant la frustration et l’amertume catholiques - a succédé, depuis peu, ce qu’on peut bien appeler une "légende dorée pacellienne", qui, de fioretti en fioretti, prend les allures d’une épopée religieuse. A entendre certains de ses nouveaux thuriféraires, non seulement ce pape ne fut pas indifférent au sort des Juifs, mais il en a sauvé des dizaines - que dis-je?, des centaines... de mille. Oui, vous avez bien lu ! (6). Force est d’en convenir, l’opinion est lasse de notre douleur inconsolable pour nos millions de victimes, déshumanisées avant d’être anéanties. La perspective de la réhabilitation d’un pape tant décrié par la plupart d’entre nous, serait une espèce de soulagement pour des myriades de chrétiens las de porter cette culpabilité indirecte depuis plus de soixante ans.

Mais même si ces gens ont raison – ce qui est tout sauf démontré - pourquoi donc courent-ils si vite ? Ne peuvent-ils attendre que mûrisse le jugement des historiens ? Pie XII a le temps, lui, il est "dans l’autre monde", comme disent les chrétiens. Mais c’est l’Eglise qui semble pressée. En tout cas, les zélateurs de la béatification de ce pape contesté piaffent d’impatience et vouent, plus ou moins discrètement, aux gémonies les Juifs qui osent conserver leurs doutes, ou, pire, les exprimer, comme l’a fait, récemment, le Grand Rabbin de Haïfa (7). Incident d’autant plus scandaleux, lit-on sur tel site, que l’Eglise l’avait invité au synode… lui, un Juif ! (8) Décidément, ces talmudistes n’ont aucun savoir-vivre, pas même la reconnaissance du ventre. C’est vrai, quoi, pour qui il se prend Shear "machin-chouette" ? Quand on a été membre de l’Irgoun (9), on garde un profil bas – n’est-ce pas ? - et, de toute façon, un rabbin n’a pas à interférer dans les affaires spirituelles de l’Eglise. Est-ce que l’Eglise demande aux Juifs de modifier les passages anti-chrétiens obscènes de leur Talmud ? (10).

Ces propos ne sont pas inventés. On les trouve sur des sites et des blogues, que j’ai l’inconvenance d’appeler ’pie-douzolâtres’…

Alors, c’en est trop. Je ne peux pas, je ne veux plus me taire. Et, malgré la révérence qui, paraît-il, s’impose quand on s’adresse à des éminences catholiques, et nonobstant mon respect pour les apologètes juifs sincères de ce pape - encore en examen… de passage au catalogue des bienheureux - [ce n’est plus le cas, aujourd’hui (M. Macina 20.12.09)], je leur demande d’attendre encore, et de supporter de moi "un peu de folie", comme l’Apôtre Paul le demandait à ses Corinthiens (2 Co 11, 11), folie qui me pousse à leur dire maintenant, avec une emphase voulue :

·         Ne rouvrez pas les blessures, encore mal refermées, des survivants et de leurs descendants !

·         Ouvrez, par contre, toutes grandes, les portes des archives de cette période aux historiens ! Sans rien soustraire. Rien (11).

Et s’il s’avère, après – mettons - une décennie ou deux d’un examen pluridisciplinaire et scrupuleux des documents, que Pie XII était bien un « Juste des nations », comme l’affirme tel auteur juif enthousiaste (12), il se pourrait que la chrétienne vox populi - qui, dit-on, fait les saints -, soit aussi juive, pour une fois.

 

Menahem Macina

 

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Notes

(1) Voir : "Pie XII : Le Vatican attaque".

(2) Il s’agit de David Dalin, dans son livre: Pie XII et les Juifs. Le mythe du Pape d’Hitler, dont le chapitre IV, qui compte plus de 50 pages, s’intitule précisément «Un Juste des Nations: Pie XII et la Shoah.». Sur l’auteur, voir la note (5), ci-dessous.  

(3) J’ai forgé ces néologismes - substantif et adjectif -, difficiles à prononcer, en les calquant sur "post-sionisme/iste", non pour faire un mauvais jeu de mots, mais pour rappeler que le préfixe apposé à ce qu’on répudie dénote la volonté de tourner la page, d’en finir une fois pour toutes avec des idéologies, des politiques et des situations antérieures avec lesquelles on ne veut rien avoir en commun et dont on refuse surtout d’assumer les conséquences. Les post-sionistes proclament qu’en ce qui les concerne, c’en est fini du sionisme et du colonialisme de papa, qu’ils en ont honte et ne veulent plus en entendre parler. C’est ce que font, mutatis mutandis, eu égard à l’Holocauste, tous ceux, Juifs et chrétiens, qui pensent tout bas ce qu’un internaute qui signe Stranger clamait bien haut, en juin 2007, sur le forum de libéraux.org : « Y’en a marre de l’holocauste. Est-ce le seul argument qui justifie la guerre ? Les alliés devaient stopper l’holocauste ? Et les millions d’autres qui ont crevé dans ce merdier, ils comptent pas ? ». Ou plus récemment (24 août 2008), un certain "Arnaud des Essards", sur le site 20 mai.net - La tribune du peuple camerounais : « Ras le bol de la repentance coloniale autant que du complexe de l’esclavage, comme on a ras le bol de l’Holocauste. »

(4) Il s’agit du célèbre historien britannique, Sir Martin Gilbert, qui, pour autant que je sache, n’a pas consacré de monographie, ni d’article notoire à l’attitude de Pie XII durant la guerre, mais connaît bien les actes de sauvetage et d’humanité accomplis par de nombreux chrétiens. Il est surtout cité pour ses propos réprobateurs de la légende sévère qui accompagne la photo de Pie XII, exposée au Musée de Yad Vashem, à Jérusalem, et il ne cache pas qu’il juge ce commentaire regrettable et dommageable. Voir " Pie XII à Yad Vashem, « Un raccourci qui dénature » : Interview de Sir Martin Gilbert, par E. Pentin ". 

(5) J’en veux pour preuve la diffusion importante de l’ouvrage, au demeurant sérieux – quoique fort apologétique –, du jésuite Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1997. Côté juif, une étoile qui monte au firmament des ouvrages ’pacellophiles’ : David Dalin, Pie XII et les juifs. Le mythe du pape d’Hitler, Tempora, Perpignan, 2007 (édition originale anglaise, 2005). Cet ouvrage, au demeurant fautif sur bien des points et qui ne répond pas aux critères scientifiques rigoureux qu’on serait en droit d’attendre d’un historien de métier, s’appuie presque exclusivement sur des ouvrages de seconde main, et n’évite pas de grosses erreurs factuelles et d’interprétation. Mais il a le mérite, d’ailleurs souligné par Sir M. Gilbert (ibid.), d’avoir « rassemblé trente ou quarante documents datés et fiables, montrant que Pie XII intervint de la façon la plus appropriée ». Il a aussi, malheureusement, l’inconvénient d’être au moins aussi apologétique et approximatif que celui de Lapide (que j’ai sévèrement critiqué en son lieu), et sur lequel Dalin s’appuie d’ailleurs massivement. Voir M. Macina, "Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler", du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? » (09/07/08) ; Id., "Pie XII, «pape de Hitler» ? Certainement pas, mais «Juste des nations», c’est pour le moins prématuré !".

(6) Dans son best-seller, The last three Popes and the Jews, traduit en français sous le titre, Rome et les Juifs (Seuil,  Paris, 1967), p. 270, P.E. Lapide écrit, par exemple : « …sous le pontificat de Pie XII, l’Église catholique fut l’instrument par lequel furent sauvés au moins 700.000, voire 860.000 Juifs, d’une mort certaine par les mains des nazis. ». Un chiffre exorbitant, repris sans recul critique par le document de l’Eglise catholique « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah » (1998), en ces termes : "Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou par l’intermédiaire de ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives", Voir aussi M. Macina, "Ce document sur la Shoah qui ignore ce qui nous peine".

(7) Voir : "Un rabbin dénonce le silence de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale" (07/10/08) ; Isi Leibler, "Un rabbin courageux parle aux membres du synode catholique" (17/10/08); Id. "Rabbi Shear Yashuv Cohen : un modèle de ce que doit être le rôle d’un rabbin" (18/10/08). 

(8) Témoin le jésuite Peter Gumpel qui, dans l’interview qu’il a accordée à l’agence de presse ANSA, formule cette remarque amère : « Aujourd’hui, nous voyons, par exemple, qu’avec une grande hospitalité, le Pape a invité un rabbin comme auditeur au synode, et celui-ci, abusant de notre gentillesse, a, par trois fois, attaqué Pie XII. Le rabbin peut dire ce qu’il veut, certes, mais qu’il parle de cette façon alors qu’il est invité, n’aide pas à l’amélioration de nos rapports » (Marco Tossati, "Pio XII, il Vaticano attacca", La Stampa, 18 octobre 2008).

(9) Sauf erreur, le Grand Rabbin Shear Yashuv n’a pas été membre de l’Irgoun. Il a pris part à la défense de Jérusalem aux côtés des combattants de cette organisation paramilitaire, à l’époque où il y avait encore une certaine collaboration entre l’Irgoun et la Haganah contre l’ennemi commun d’alors : les Arabes.

(10) Allusion aux Toledot Yeshuh, (récits sur Jésus), qui colportaient des propos blessants pour la foi et la piété chrétienne, qu’il faut replacer dans le contexte de communautés juives parfois durement persécutées par des chrétiens. L’ouvrage de référence sur cette question est : Jésus raconté par les Juifs. Textes du IIe au Xe siècle traduits de l’hébreu et de l’araméen par Jean-Pierre Osier, Berg International, 1999). Il est assez stupéfiant que le jésuite Peter Gumpel, apparemment frustré de ce que Benoît XVI temporise pour signer le décret de béatification de Pie XII, ait osé faire allusion à certains Juifs « qui continuent à attaquer l’Eglise catholique, en disant que le Christ était le fils d’un soldat et d’une prostituée… » - [Ci sono] "alcuni che continuano ad attaccare la Chiesa cattolica dicendo che Cristo era il figlio di un soldato e di una prostituta" -, ainsi que le rapporte l’agence de presse ANSA, le 18 octobre, après un entretien avec le jésuite Gumpel. L’ecclésiastique serait bien en peine de produire un écrit où figure un propos de cette nature, prononcé par un Juif de notre temps. Il s’agit là d’une calomnie indigne.

(11) Pour mémoire, une Commission internationale d’historiens juifs et catholiques, avait été instituée par le Vatican, en octobre 1999. Ces experts devaient passer en revue les dix-huit volumes des « Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale » que des savants jésuites du Vatican avaient passé des années à éditer. L’Eglise espérait ainsi lever la majorité des soupçons déshonorants qui pesaient sur Pie XII. Pourtant, un an, plus tard, les membres de cette Commission remettaient un rapport « accablant » sur l’attitude de l’Église pendant la Shoah. La discorde s’installa, surtout entre les experts juifs et ceux du Vatican, spécialement le jésuite Peter Gumpel - particulièrement pugnace et souvent blessant -, qui prétendaient que les experts n’avaient pas étudié sérieusement les volumes en question, tandis que ces historiens exigeaient des documents, dont leur lecture des Actes en question leur avait révélé qu’ils n’avaient pas été mis à leur disposition. En juillet 2001, lassés et irrités des difficultés, voire de l’obstruction auxquelles se heurtaient leurs demandes, ils décidèrent, de suspendre leurs travaux. Le ton monta ensuite considérablement, des accusations mutuelles furent échangées publiquement. Finalement la détérioration des rapports fut telle que, dans un communiqué en date du 24 août 2001, le Cardinal W. Kasper, Président de la Commission vaticane pour les rapports religieux avec le judaïsme, prit acte du blocage, en ces termes, entre autres : « au stade actuel, et sur ces bases, il ne semble donc pas possible d’envisager une reprise du travail commun ». Les deux parties étant restées sur leurs positions par la suite, le travail de la Commission internationale d’historiens juifs et catholiques n’a jamais repris depuis. On peut lire l’essentiel des péripéties de cette affaire dans le document suivant : "Commission d’experts chargée d’analyser les actes du S.S. durant la 2de Guerre mondiale : dossier de la controverse".

(12) Il s’agit de Dalin, qui consacre plus de 50 pages, sur les quelque 230 que compte son livre, à plaider pour que le pape soit mis au nombre des "Justes des nations". C’est d’ailleurs le titre de son chapitre 4: "Un Juste des nations: Pie XII et la Shoah", Op. cit., pp. 109-161.


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Mis en ligne le 18 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

Remis en ligne le 20 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org