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Christianisme

"Pie XII avait aussi opté pour l’Ordre nouveau!", par Christian Laporte
20/12/2009

La valeureuse responsable du site "Philosémitisme" me rappelle fort opportunément l’article suivant, paru en 2008 (mais d’une extrême actualité) concernant le pape Pie XII, dont la béatification est remise à l’ordre du jour comme on le sait maintenant. Je l’avais mis en ligne l’an dernier. J’en recommande vivement la lecture, malgré les quelques erreurs qu’il contient. (Menahem Macina).
20/12/09
06/10/08 : Je n’ai pas consulté ce livre, et pour cause : je ne lis pas le néerlandais [*]. Je le regrette car je serai obligé de me fier à ce qu’en diront des écrivains qui maîtrisent cette langue, mais pas forcément la problématique historique complexe sous-jacente au thème de ce livre dont le journaliste de "La Libre Belgique" interviewe l’auteur. Comme on le verra ci-dessous (voir surtout les notes 2 et 3), la connaissance de l’auteur est lacunaire en ce qui concerne la nature de l’Eglise, sa doctrine et le fonctionnement de l’institution. Je ne puis en dire davantage à ce stade. (Menahem Macina).

[*] Ce livre n’existe, pour l’heure, qu’en néerlandais. Voir Dirk Verhofstadt, Pius XII en de vernietiging van de Joden, Houtekiet, 2008, 512 pages.

 

« L’attitude de Pie XII face aux lois raciales et à la Shoah revient à la une, à la veille du 50e anniversaire de son décès. La revue jésuite, Civiltà Cattolica déplore ses silences à propos des lois anti-juives de Mussolini. Chez nous, Dirk Verhofstadt est particulièrement sévère sur le temps de guerre. Rencontre. » ("La Libre Belgique").


Mis en ligne le 26/09/2008 sur le site de La Libre Belgique.

 

[J’ai corrigé les nombreuses coquilles et fautes de ponctuation, et signalé les erreurs factuelles commises par l’auteur du livre, interviewé par Ch. Laporte. Mes corrections figurent entre crochets carrés, afin de les distinguer du texte original. M. Macina.]


D’ici le 9 octobre, ère des commémorations récurrentes oblige, on reparlera beaucoup de Pie XII. L’association américaine de dialogue interreligieux "Pave the Way" a déjà ouvert la voie en organisant un colloque qui tendait à montrer une fois encore, documents et témoignages à l’appui que la légende noire d’un Pape indifférent au sort des Juifs pendant la Seconde Guerre était exagérée.

Une manière de relancer le procès en béatification, bloqué suite aux nombreuses critiques sur l’attitude du Pape face à la Shoah. Dirk Verhofstadt, animateur du think tank "Liberales", mais aussi juriste et communicateur et aussi disciple de Karl Popper, pour qui il n’y a pas des vérités mais seulement des hypothèses à vérifier, s’est immergé dans le dossier, en le remettant à plat. Sans a priori, quoi qu’on puisse en dire dans la presse flamande, il a notamment rencontré Peter Gumpel, qui instruit le procès en béatification... Et cela fait un impressionnant ouvrage : Pius XII en de vernietiging der Joden (1), qu’il a présenté mercredi à Amsterdam, et hier à Gand. Une analyse fouillée et engagée qui renforce la thèse d’un Pape « qui savait mais qui n’a pas (assez) agi »... Rencontre.


Qu’est-ce qui vous a amené à étudier ce dossier?

J’ai produit naguère la série documentaire historique "De laatste getuigen" ("Les derniers témoins"), cinq émissions, où Cas Van der Taelen avait donné la parole à sept prisonniers politiques et à autant de prisonniers raciaux belges de la Seconde Guerre. Je m’intéresse donc de longue date à la question, largement nourri aussi par la bibliothèque familiale sur le sujet. Alors que l’on veut nous convaincre que Pie XII mérite d’être béatifié, j’ai voulu repartir d’une feuille blanche et me suis plongé dans les documents à charge et à décharge. Mais j’ai l’impression que la discussion ne sera vraiment close que le jour où le Vatican aura ouvert toutes ses archives sur la période. J’ai néanmoins analysé à fond les 11 volumes des "Actes et Documents" déjà publiés par le Saint-Siège, sous l’impulsion du P. Pierre Blet, sj, tout en étudiant les archives des évêques allemands et en ayant correspondu avec des spécialistes, tel Alberto Melloni, et parlé avec le postulateur de la cause, le P. Peter Gumpel, sj, etc.


Votre conclusion est ravageuse
[lire : dévastatrice] pour Pie XII...

On ne peut pas nier qu’il ait entrepris des démarches. Il était très bien informé. Mais si Gumpel est profondément convaincu que le Pape était un saint, il faut se poser une grave question morale: pourquoi, alors, avec sa connaissance de la réalité, n’a-t-il pas réagi davantage face à ces milliers et milliers de gens en situation de détresse ? Dans l’état actuel des recherches, il n’est plus possible de suivre le raisonnement de son secrétaire, le P. Albert Leiber, selon lequel il ne savait rien. Avec une structure pyramidale comme celle de l’Eglise et une présence dans tous les pays, et donc dans tous les camps, dans les pays de l’Axe comme dans les pays alliés, et enfin dans les nations neutres, il était l’autorité la mieux informée de toutes...


Mais depuis le début des années 1960 et la pièce de Rolf Hochhut, le Vatican n’a cessé de dire qu’il ne s’était pas tu...

Oui, mais a-t-il parlé suffisamment ? Ne s’est-il pas imposé le silence pour des raisons stratégiques? Il aurait pu éviter l’ampleur du drame en prenant davantage position. Car, même dans la SS, il y avait encore 23% de catholiques sans parler des milliers de croyants de la Wehrmacht.

Le plus grave est que ces catholiques nazis n’ont pas été freinés, mais encouragés par un grand nombre d’évêques. Sur le front de l’est, il y avait presque 1000 aumôniers aux côtés des troupes. Non pas pour les ramener aux principes du message chrétien, mais pour les encourager à poursuivre le combat et à le gagner au nom du régime nazi. Les cardinaux aussi savaient parfaitement ce qui se passait : un rapport [datant] de fin novembre 42 de Mgr Faulhaber (Munich), qui était un proche du pape Pie XII, parle explicitement de la question juive et des atrocités commises par la SS (les Einsatzgruppen) en Russie. Bien sûr, pour se justifier, le haut clergé et l’Eglise en général [ont] invoqué la lutte contre le bolchevisme, mais [le haut clergé] persista dans l’erreur jusqu’au bout : [Dans les jours qui suivirent la mort de] Hitler, le cardinal Bertram a demandé à ses prêtres de célébrer une messe de Requiem afin que "le fils du Tout-Puissant" - comme il appelait Hitler - puisse être accueilli au paradis ! [1]


Selon vous Pie XII a sacrifié le monde institutionnel catholique dès 1933...

Oui, ayant été nonce en Bavière, puis, à l’échelon allemand avant de devenir Secrétaire d’Etat, Mgr Pacelli a permis la remise en question de l’Etat de droit et, dans la foulée, l’élimination progressive du monde catholique institutionnel laïc. Il n’y a pas eu de réaction lorsque le [chef] de l’Action catholique allemande, Klausener, a été assassiné, en 1934 ; il n’y en a eu qu’une - et [très] restrictive [lire : restreinte], force est de le constater - pour les Juifs convertis au catholicisme, un an plus tard, lors de la promulgation des lois racistes de Nuremberg. Et on peut continuer de la sorte sous le Troisième Reich, quand [l’accès à l’]école [est] interdit [aux] enfants juifs, en 1938, puis, quand [lors de] la "Nuit de Cristal", le sommet de l’Eglise s’est encore claquemuré dans un assourdissant silence...


Mais, à décharge, l’Eglise oppose toujours l’encyclique "Mit brennender sorge"!

Oui, on la présente souvent dans les milieux ecclésiaux comme une condamnation du nazisme, mais quand on la lit d’un peu plus près, on constate qu’elle ne parle que des excès contre le concordat. Si l’Eglise a réagi, ce n’était que parce que ses intérêts étaient en jeu. Il y a également le message radiodiffusé de Noël 1942, mais, là encore, sur un discours de quelque trois quarts d’heure, Pie XII n’évoque les déportations que dans une seule phrase et encore pas directement, parlant des injustices commises [contre des innocents, en raison] de leur nationalité ou origine.


Pensez-vous que, s’il était intervenu avec force, cela aurait pu changer la face de la guerre ?

Il y a quand même une série de constats frappants. Hitler n’avait pas du tout envie d’être affaibli sur son front intérieur et il y lâcha du lest à plusieurs reprises. Ainsi, suite à la dénonciation, par Mgr von Galen, des massacres [de] handicapés, il a fait arrêter ce programme. Il a dû compter, alors, avec la réaction de nombre[uses] mères de famille mais aussi [avec] certains de ses soldats, pères de ces enfants, etc. Il a aussi fait interrompre le retrait des crucifix des écoles bavaroises, en 1941. De même, Pie XII n’a rien fait là où il aurait pu agir avec une certaine force. A propos de la Shoah hongroise, qui intervint très tard dans le déroulement de la Seconde Guerre, en 1944, il n’est vraiment intervenu que 21 jours après la libération de Rome par les Alliés, le 4 juin 1944. Entendez qu’il n’y avait plus de danger, à ce moment-là, de le voir pris en otage, ou de voir le Vatican bombardé, comme on l’a parfois dit à cette époque. Pire, le pape Pie XII fut, avec Hitler, le seul chef d’Etat à recevoir en audience le dictateur croate Ante Pavelic. J’en suis dès lors venu à faire un constat plus terrible encore : si le Pape était viscéralement adversaire du bolchevisme, il était aussi un adversaire résolu des démocraties libérales et il s’inscrivait dans le large courant de l’époque en faveur d’un Ordre nouveau qui sacrifiait également, sans réels remords, les hommes politiques catholiques et l’action des mouvements chrétiens.


Pie XII, tout en connaissant bien la réalité allemande, a aussi pu être influencé négativement par les évêques allemands.

Non, replaçons-nous dans le contexte de cette époque. Comme chef spirituel de l’Eglise catholique, il avait une autorité absolue ; mieux, il aurait même pu se référer à son infaillibilité [2], mais il ne l’a jamais utilisée pour infléchir le cours des événements. Sous son pontificat, il n’y recourra que pour proclamer le dogme de l’Immaculée Conception ! [3] Et, hélas, il est terrible de constater qu’il a aussi fermé les yeux sur les comportements de certains membres de la hiérarchie catholique comme Mgr Hudal, un évêque autrichien dont il est établi qu’il a joué un rôle essentiel dans la mise en place de filières d’évasion nazies vers l’Amérique du sud.


Vous avez étudié aussi la position de l’Eglise belge. Comment la caractériseriez-vous?

Dans les milliers d’actes et documents du Vatican, j’ai trouvé seulement quelques interventions du cardinal Van Roey. Terrible constat: l’intervention la plus connue ne concernait pas le sort des prisonniers, ni des Juifs, mais elle avait trait à la saisie des cloches des églises ! Que l’on ne se méprenne cependant pas : en soulignant, de manière étayée et incontestable, les lacunes, les oublis, les gestes du Pape et des leaders d’Eglise, je n’oublie jamais non plus tous ceux qui, au sein de la même institution, ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs. Je pense à l’évêque de Liège, Mgr Kerkhofs, à tant d’abbés et de religieux discrets et je peux confirmer que l’abbé René Ceuppens, dans l’entourage direct de Van Roey, est intervenu aussi pour sauver des vies, comme l’a montré Andrée Geulen qui a permis de sauver de nombreux enfants et adultes juifs par son action dans la résistance avec le Comité de défense des Juifs. Mais, à côté de ces actes de bravoure, de courage, pouvez-vous vraiment imaginer, comme on a voulu le faire croire, que le cardinal Van Roey n’était pas au courant des déportations, alors que la caserne Dossin se trouve à quelques centaines de mètres du siège de l’archevêché, dans la rue Goswin de Stassart ?


Bon, vous déplorez l’attitude de Pie XII, mais que dire de celle des autorités alliées ? Ne sont-ils pas autant coupables de ne pas avoir agi davantage ?

Je n’ai pas esquivé la question non plus: j’ai consacré un important chapitre de mon livre aux lacunes des Alliés à cet égard. Il est incontestable qu’eux aussi savaient et qu’ils n’ont pas fait ce qu’ils auraient pu faire. Par exemple, le refus d’aider les Juifs pendant la conférence d’Evian, en 1938, et de bombarder les chemins de fer vers Auschwitz pendant l’été 1944. Mais, d’un autre côté, il ne faut pas oublier qu’ils ont jeté des milliers de soldats dans les combats. Ils ont quand même pris leurs responsabilités dans le conflit. Par contre, du côté du Vatican, le Pape n’a jamais utilisé sa très haute autorité morale et n’a, à ma connaissance, jamais excommunié un nazi. Je ne suis pas catholique, je ne suis pas croyant, mais la béatification de Pie XII m’interpelle, car imaginez que l’Eglise finisse par s’y rallier, eu égard au passé de guerre. Etait-ce alors la volonté de Dieu de laisser commettre ces exactions ? Ce serait une nouvelle gifle pour les Juifs. L’on pouvait aussi penser que ses successeurs auraient admis ce funeste manque de responsabilités. Mais, là aussi, la déception a été grande. Ni Jean Paul II, ni Benoît XVI - qui en ont eu l’occasion en se rendant à Auschwitz - n’ont été aussi loin, le pape allemand laissant même croire que ce n’était qu’une minorité de criminels de son pays d’origine qui avaient permis que l’on commette la Shoah !


Christian Laporte


© La Libre Belgique

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Notes d’upjf.org

[1] Voir Klaus Scholder, A Requiem for Hitler, and Other New Perpectives on the German Church Struggle, SCM Press, London, et Trinity Press Internationel, 1989, en particulier, p. 166.

[2] L’auteur montre ici les limites de ses connaissances du fonctionnement de l’Eglise catholique. Les pontifes romains ne recourent à l’exercice de l’infaillibilité qu’en matière de définition dogmatique.

[3] Nouvelle illustration des lacunes de l’auteur. Le dogme de l’Immaculée Conception de Marie n’a pas été défini par Pie XII, mais par le pape Pie IX, le 8 décembre 1854 (!). L’auteur confond sans doute avec la seule définition dogmatique du pontificat de Pie XII : celle de l’Assomption de Marie ; et encore n’eut-elle pas lieu durant la Seconde Guerre mondiale, mais en 1950 (!).

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[Texte aimablement signalé par Matsada – Infos, Israël.]


Première mis en ligne le 6 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

Mis en ligne le 20 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org