Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme

Lettre du Dr Gerhart Riegner à la rédaction du SIDIC, suite à la canonisation de Pie IX
20/12/2009

Dans le contexte de l’annonce stupéfiante de l’élévation, par le pape Benoît XVI, de Pie XII au statut de "vénérable", étape canonique majeure dans le processus de béatification, j’ai cru utile de remettre en course la lettre suivante écrite, il y a un peu plus de 9 ans [*], dans des circonstances rigoureusement similaires, à savoir, la béatification conjointe d’un pape admirable – Jean XXIII – et celle d’un autre pape, de triste mémoire – Pie IX. Quant à Pacelli, dit Pie XII, il mérite, certes, une distinction ecclésiale: celle de patron de la diplomatie feutrée et de la discrétion vaticanes poussées à un degré héroïque, face à l’extermination de millions de Juifs. (Menahem Macina).

[*] Publiée pour la première fois sur le site, aujourd’hui fermé, de l’association internationale Chrétiens et Juifs pour un enseignement de l’Estime (CJE), en septembre 2000.

 

20/12/09

 

Sollicité pour un article sur le sujet des tâches futures du dialogue entre juifs et chrétiens, le Dr Riegner [z"l] [1], vice-président honoraire du Congrès juif mondial et l’un des pionniers du dialogue avec les chrétiens, a fait parvenir au SIDIC la lettre suivante que cette revue a publiée,  en toute loyauté (1) dans SIDIC, vol. XXXIII n° 3 – 2000, p 16. Rappelons que le Dr G. Riegner a fait paraître ses mémoires, en 1998, aux éditions du Cerf, sous le titre : « Ne jamais désespérer, Soixante années au service du peuple juif » (Cf. SIDIC, XXXI : 2, 1999).

 

World Jewish Congress

Congrès juif mondial 

 

Genève, le 5 septembre 2000

 

Cliché ajouté par upjf.org

Au début de l’été, vous avez eu la bonté de m’inviter à écrire un article pour le prochain numéro de SIDIC dans lequel je devais exposer mes idées quant à la poursuite du dialogue entre juifs et chrétiens.

Lorsque vous m’avez approché, j’étais toujours sous l’énorme impression que la visite du pape Jean Paul Il en Israël a faite sur moi et j’avais accepté avec plaisir. J’ai, en effet, vécu cette visite, les gestes et les paroles du pape à Yad Vashem et au Kotel comme l’aboutissement de nos efforts constants, poursuivis pendant plusieurs décennies, pour améliorer et normaliser les relations entre l’Eglise et le Judaïsme. Le but principal de ce dialogue était toujours de créer une situation de respect mutuel entre nous, et l’expérience de Jérusalem m’avait laissé l’impression que nous avions pleinement atteint ce but et qu’une nouvelle étape pouvait s’ouvrir dans nos relations. J’étais aussi encouragé dans cette attitude par le fait que l’Eglise a récemment publié les actes d’un symposium tenu au Vatican en 1997 sur les Radici dell’Antigiudaismo in Ambiente Cristiano [Racines de l’antijudaïsme en milieu chrétien], un volume dans lequel l’antijudaïsme chrétien à travers les siècles a été, pour la première fois, systématiquement traité.

Mais, hélas, dans cette situation heureuse et pleine d’espoir, de nouveaux faits sont intervenus qui mettent en doute nos sentiments si optimistes.

La béatification du pape Pie IX a provoqué chez nous un choc terrible. Nous n’avions pas hésité à mettre en garde contre un tel acte lorsque nous avions appris cette intention. Mais comment comprendre qu’après avoir solennellement regretté et même avoir demandé pardon pour tous les torts faits aux juifs au cours de l’histoire, il a fallu béatifier un personnage qui, plus que tout autre, a personnifié la tendance la plus autoritaire et la plus fermée de l’Eglise et qui a condamné fortement tous les mouvements modernes ? Comment citer en exemple et vénérer un personnage qui a rétabli le ghetto de Rome, qui a renouvelé toutes les discriminations dont les juifs étaient victimes dans l’Etat de l’Eglise et qui a couvert et défendu la conversion clandestine et le rapt d’un enfant juif et son élévation à la prêtrise [2] ? Est-ce que ces actes sont des signes d’une adhésion inconditionnelle à la vérité révélée 2 ?

Vous savez que j’étais parmi ceux qui, pendant les 30 dernières années, étaient les soutiens les plus constants, les plus sincères, d’une politique qui devait nous conduire à une réconciliation basée sur la loyauté et le respect absolu pour les convictions religieuses de l’autre. Mais je ne peux pas comprendre ces attitudes contradictoires de l’Eglise. La situation aurait été totalement différente si nous pouvions simplement nous réjouir ensemble de la béatification de Jean XXIII, qui n’avait pas besoin de ce jumelage.

Vous comprendrez que, dans une telle situation, il m’est difficile d’écrire l’article que je vous avais promis. Il faut au moins un certain temps de réflexion avant de définir comment nous pourrions continuer le dialogue.

J’espère que vous comprendrez mon attitude.

 

Gerhart M. Riegner


© SIDIC


---------------------


Notes du SIDIC

[1] Comme l’illustre le dernier alinéa de la Présentation de ce numéro du SIDIC, p. 1 : « Eglise et Synagogue réalisent, selon les mots du P. Dujardin, ‘qu’on n’efface pas en quelques décades un passé si chargé’. La ‘Lettre à la Rédaction’ de G. Riegner en donne un témoignage poignant. Ses paroles honnêtes et sans fard témoignent du courage et de l’intégrité qu’il faut pour que Eglise et Synagogue, en ce nouveau millénaire, marchent vraiment côte à côte, au ras du sol. »

2 NDLR: Dans son discours, lors de la béatification de Pie IX, Jean Paul II a déclaré: « Pie IX fut un exemple d’adhésion inconditionnelle à la vérité révélée ».

---------------------


Notes de Menahem Macina

 

[1] Le Dr Riegner est mort à Genève, dans la nuit du 2 au 3 décembre 2001

[2] Voir, à ce propos, le résumé suivant : L’Affaire Mortara.

---------------------


Mis en ligne le 20 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org