Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

L’antisémitisme et la politesse, Gil Troy
20/12/2009

Merci à M. Leon Masliah de nous avoir indiqué ce texte stimulant, et à Jean Szlamowicz de l’avoir traduit avec sa maîtrise habituelle. (Menahem Macina).

19/12/09


Sur le Blogue Center Field de l’auteur, 17 décembre 2009


Texte original anglais : "
Can we stop being so polite about anti-Semitism?"

Traduction française : Jean Szlamowicz, pour upjf.org

Note à l’attention des responsables de sites et blogues : Cet article peut être librement reproduit, sous réserve de la mention - explicite et obligatoire - de son lien : http://www.upjf.org/contributeurs-specialises/article-17643-145-7-lantisemitisme-politesse-gil-troy.html


 

 


Mercredi, 490 parlementaires, diplomates, représentants de gouvernements et des sociétés civiles, militants, universitaires et religieux de plus de 50 pays différents se sont réunis à la Knesset en vue du Forum Mondial contre l’antisémitisme organisé par le ministère israélien des Affaires étrangères.

Quoique un peu triste de manquer deux jours de vacances de Hanoukah avec mes enfants, je sais, pour avoir été présent lors des deux forums précédents, que je vais me faire plaisir. Je vais rencontrer des idéalistes à la finesse de pensée fascinante, juifs et non-juifs, qui se soucient de combattre l’injustice. Je vais retrouver des amis rencontrés lors des forums précédents. Nous allons participer à d’excellents repas, écouter des conférences passionnantes, et - c’est à espérer - faire des propositions d’action utiles. Pourtant, je me sens coupable. Le combat contre l’antisémitisme ne devrait être ni plaisant ni si prévisible.

Je comprends qu’un événement où figurent des dignitaires de ce niveau se doive de proposer un certain raffinement, et le ministère des Affaires étrangères, sous la houlette d‘Aviva Raz-Shechter et de son Département pour la lutte contre l’antisémitisme qui dispose de si peu de moyens, fait merveilleusement leur travail. Mais, tandis que nous obéissons poliment au protocole universitaire et diplomatique lors de nos séances de travail et des cocktails, je pense parfois à Daniel Pearl, qui fut décapité, et à Ilan Halimi, qui fut torturé, et qui pourrissent dans leurs tombes.

Daniel Pearl, journaliste de 39 ans formé à Stanford qui travaillait pour le Wall Street Journal, a été kidnappé et assassiné par des islamistes, qui l’ont décapité et ont découpé son corps en dix morceaux, en février 2002, au Pakistan. Ilan Halimi, commercial français de 23 ans, a été kidnappé en janvier 2006 par un gang antisémite, torturé pendant trois semaines, puis abandonné avec des brûlures sur 80% du corps, auxquelles il a succombé. Je me remémore aussi les centaines d’Israéliens assassinés par les attentats-suicide de Palestiniens pervertis par un torrent de représentations antisémites et anti-israéliennes déversées par les mosquées, les dirigeants palestiniens et les médias arabes. Et je me rappelle aussi la leçon d’Elie Wiesel qui, durant la grande vague de terrorisme palestinien, avait dit que, parfois, la réaction la plus rationnelle face au mal est bel et bien la colère.

La colère est l’ingrédient décisif de la réussite de nombreux mouvements, qu’il s’agisse des droits civiques, du féminisme, de la libération homosexuelle, de l’anticommunisme, des Juifs russes ou du sionisme lui-même. Intelligemment canalisée, la colère met les oppresseurs et leurs complices à la morale négligente sur la défensive, et permet de modifier les représentations du langage courant, de mobiliser les sensibilités et de changer l’histoire.

On pourrait, pour commencer, secouer un peu la communauté juive et la réveiller, afin qu’elle comprenne que la lutte contre l’antisémitisme nécessite un peu plus que la routine habituelle. Le monde juif se trouve embarrassé parce que beaucoup se sentent coupables quand on les accuse de crier à l’antisémitisme pour défendre Israël. C’est une accusation absurde quand on constate la virulence des critiques envers Israël qui provient d’Israël, du monde juif et du monde entier alors qu’il y a une totale absence d’autocritique de la part du monde arabe. On entend rarement critiquer les Arabes ou les musulmans pour leur manque d’autocritique… alors que c’est la critique que l’on adresse en permanence aux Juifs et aux Israéliens bien qu’ils passent le plus clair de leur temps à se mettre sur la sellette critique !

Les nouveaux antisémites vont bien plus loin qu’une critique raisonnable d’Israël. Le mouvement de BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) est coupable d’exclusivisme (en singularisant Israël et seulement Israël) et d’essentialisme (en s’attaquant à l’existence d’Israël et non à telle ou telle politique). Ce sont deux preuves de sectarisme. Et malgré cela, le Conseil de la Fédération Juive de San Francisco n’a pas pu se mettre d’accord pour approuver la résolution suivante :

« La Fédération Juive de San Francisco ne soutiendra pas les événements et les associations qui salissent Israël. Nous ne soutiendrons pas des associations partenaires d’événements dans lesquels des personnes ou des mouvements appellent aux boycotts, désinvestissements ou sanctions envers Israël. »

Pour être juste, le Conseil a bien condamné le mouvement de BDS (rebaptisé mouvement de Blacklist, Demonize and Slander par la Fédération de Toronto [Liste noire, diabolisation et diffamation]) mais cette résolution n’a pas été adoptée.

C’est pourtant une résolution qui devrait faire partie de l’ordre du jour de toutes les associations juives afin de mettre un terme à ce mouvement de boycott. Et soyons clairs : il ne s’agit pas d’une question de liberté d’expression qui serait mise à mal en voulant empêcher tout débat sur Israël. Une telle résolution s’oppose à subventionner avec l’argent de la communauté juive — qui, comme tous les fonds charitables, a quelque chose de sacré — le discours culturel de gens qui veulent mettre Israël sur liste noire et qui sont présents dans les festivals de films juifs, ou qui montent des pièces à la limite de l’antisémitisme.

La lutte contre l’antisémitisme et contre cette ostracisation d’Israël commence avant tout en Israël. Les Israéliens peuvent être les meilleurs ambassadeurs contre ces boycotts : c’est un combat pour la survie qui devrait transcender la plupart des divisions politiques et solliciter l’inventivité dont sont capables les Israéliens sur les champs de bataille. Les Israéliens doivent comprendre que malgré leur créativité de jeune nation "hi-tech", si les Européens se mettent à boycotter Israël, l’impact économique pourrait être désastreux. La menace est bien réelle, mais elle est malheureusement souvent négligée et envisagée comme résultant d’une opposition entre la droite et la gauche.

De plus, ceux qui critiquent la politique israélienne devraient prendre conscience de ce que, à l’ère de la communication instantanée, ce qu’ils disent "au sein de la famille", trouve un écho immédiat dans le monde entier. Les gens qui tapent sur Israël le plus violemment ne cessent de citer des sources israéliennes. Il ne s’agit pas de demander aux Israéliens qu’ils changent d’opinion en fonction des stratégies de leurs ennemis, mais qu’ils se rendent compte qu’il faut faire attention à ce que l’on dit. Les analogies fallacieuses assimilant Israël aux nazis, à l’apartheid et au racisme, renforcent les ennemis d’Israël qui ne rêvent que d’éliminer cet Etat. Les analogies historiques ne manquent pas pour critiquer Israël et il faut bien comprendre la nocivité de celles qui comparent Israël avec les nazis et l’apartheid, car elles sont utilisées contre le droit à l’existence d’Israël.

Enfin, il faudrait que se mette en place une campagne anti-boycott, façon « Laissez vivre Israël ! », construite sur le modèle de [ce qui a été fait, en son temps pour] les Juifs soviétiques, afin de proposer à la base une réplique légale mais agressive, afin de remettre en cause ceux qui remettent en cause Israël.

  • Il faut s’en prendre verbalement aux diplomates iraniens qui représentent un pays aux intentions génocidaires envers Israël.
  • Il faut affronter les diplomates saoudiens, égyptiens et palestiniens dont les organes médiatiques officiels diffusent des caricatures antisémites violentes.
  • Il faut que les gauchistes qui militent pour le boycott soient sur la défensive en montrant que leur essentialisme et leur exclusivisme ne font que perpétuer les préjugés et en particulier les motifs antisémites classiques.

La semaine dernière, à Ottawa, lors d’une audition de la Canadian Parliamentary Coalition to Combat Antisemitism, après un témoignage, j’ai abordé un représentant d’un syndicat favorable au boycott. Je lui ai demandé pourquoi, dans une de leurs résolutions, ils s’en prenaient (avec d’ailleurs une grammaire chancelante), à « la nature d’apartheid de l’Etat Israël » (sic), plutôt que de formuler des critiques précises sur la politique israélienne de l’emploi dans les territoires, comme l’avait fait le président de leur syndicat durant sa présentation. L’un des militants a effectivement pris ses distances avec la formule de l’apartheid, parce que « ça ne marchait pas ». Ce qu’il entendait par là, c’est que cela faisait réagir les gens.

Eh bien, faire réagir les gens ne relève pas de la politesse et il faut parfois être brutal. Malgré la colère légitime qui est la nôtre, il faut que nous parvenions à la canaliser stratégiquement. Et certes, quand c’est nécessaire, il faut mettre le costume, assister à de beaux dîners et créer des ententes avec des politiques de haut rang. Mais quand on travaille à ce genre de réseau, il faut se rappeler constamment les réalités les plus sordides contre lesquelles nous luttons, non pas parce que ce sont les Juifs qui le réclament mais parce que c’est une simple question de justice.

 

Gil Troy *


© Center Field

 

* Gil Troy est professeur d’histoire à l’Université McGill, et vit actuellement à Jérusalem. Il est l’auteur de Why I Am a Zionist: Israël, Jewish Identity and the Challenges of Today [Pourquoi je suis sioniste : Israël, Identité juive, et les défis actuels]. Son dernier ouvrage, The Reagan Revolution: A Very Short Introduction [La révolution reaganienne : Une très brève introduction], a été publié récemment par Oxford University Press.

 

[Texte aimablement signalé par L. Masliah.]

 

Mis en ligne le 19 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org