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Christianisme

Le cas Pie XII, Paul Thibaud
23/12/2009

23/12/09


Sur le site de l’ACJF

Plusieurs circonstances ramènent dans l’actualité la personne et l’action de Pie XII, avec la même polarisation que d’habitude entre l’accusation et l’apologé­tique. La relance de la procédure de béatification semble venir des milieux qui ont mal supporté les repentances de l’an 2000. Et on annonce la traduction d’un livre du rabbin David G. Dalin, The myth of Hitlers’s pope, où ils pourront trouver des arguments.

Le titre anglais de ce livre montre que les unilatéralismes se confortent puisqu’il suggère une réplique à l’accusation portée par John Cornwell dans un livre précédent 1. On voit l’argumentation qui va se déployer : puisque Pacelli ne fut pas « le pape de Hitler », en route vers la canonisation ! Mais ça ne s’arrêtera pas là, la « canonisabilité » proclamée suscite des désirs de noircir le personnage. Revient alors la question de la césure que représente, dans l’histoire de la papauté, le passage en mars 39 du pontificat Ratti au pontificat Pacelli. Il y a dix ans 2, on a sorti des archives du Vatican le texte d’une encyclique que Pie XI projetait de publier sur le racisme et l’antisémitisme : préparée par plusieurs jésuites depuis juin 38, le Général de la Compagnie en a fait traîner l’examen par le Pape, jusqu’à ce que celui-ci meure. Aujourd’hui, c’est le texte d’un discours de Pie XI que la mort l’a empêché de prononcer qui refait surface, un texte anti-fasciste virulent 3.

Il faut donc s’interroger sur le changement d’atmosphère au Vatican à la suite de l’élection de Pie XII. Son prédécesseur (avec Eugenio Pacelli, nonce puis Secrétaire d’État, comme proche collaborateur) a été l’initiateur d’une politique de concordats, moyen de préserver le statut de l’Église même dans des régimes non-chrétiens. Dans le cas du fascisme et du nazisme, Pie XI a cru qu’en sacrifiant les partis chrétiens, il pouvait préserver la liberté de l’Église de célébrer, de prêcher et d’éduquer. Ceci supposait que les régimes avec lesquels on contractait conserveraient une marge de modération et même qu’il y avait une certaine compatibilité entre leurs valeurs et celles du Catholicisme. Double illusion dont Pie XI est devenu de plus en plus conscient, surtout en ce qui concerne le nazisme. La question est de savoir dans quelle mesure son successeur partageait son pessimisme final sur l’échec des concordats.

À propos de Pacelli, comme à propos d’autres personnages compromis dans une histoire tragique et débordés par celle-ci, le danger est de ne se préoccuper que des personnes, de rapporter leurs défaillances à des traits personnels (préjugés, lâcheté, insensibilité...) en ignorant le contexte dans lequel ils évoluaient et, de cette manière, de donner à leur action ou inaction une importance démesurée, de faire croire que le cours des événements dépendait d’eux seuls.

Les meilleurs livres sur le sujet 4 nous détachent du désir de jouer les procureurs ou les apologistes et nous incitent à la tâche plus difficile de comprendre ceux qui ont connu un temps et un monde différents du nôtre, mais dont la vie s’inscrit dans l’histoire d’une institution qui nous importe (que nous lui appartenions ou non).

Les explications les plus simplistes de l’insuffisance des réactions pontificales pendant la guerre et la Shoah sont à écarter. Pie XII n’était pas hitlérien puisqu’en 1939-40, il a activement favorisé le complot de certains militaires allemands pour renverser le dictateur. L’action humanitaire des nonces dans les pays satellites de l’Allemagne montre que le sort des victimes juives ne lui était pas indifférent. Sa correspondance avec Mgr von Preysing, archevêque de Berlin, le montre même favorable, en privé, à la tendance la plus anti-hitlérienne de l’épiscopat allemand, y compris au doyen Lichtenberg 5.

La réserve, la défaillance, de Pie XII n’est pas due à des traits individuels, elle a des causes générales, elle exprime une idée étroite, paralysante, surannée du rôle de l’Église (en particulier le Vatican) et de sa relation au Judaïsme.

1° Il y a d’abord l’idée d’une Église comme au-dessus des péripéties de l’histoire, qui se sacralise elle-même, qui s’autorise à faire comme si, pour l’humanité même, le seul essentiel était sa propre continuation, sa propre liberté d’action. D’où l’obstination à se placer au-dessus du conflit, le silence en 1939 sur l’invasion et le martyre commençant de la Pologne, l’insistance sur la compassion et la sollicitude remplaçant les nécessaires dénonciations, le souci de ne privilégier aucune catégorie de victimes. Ceci n’est atténué que par la liberté laissée aux Églises nationales de s’engager davantage, en oubliant qu’il aurait fallu leur donner l’exemple.

2° Ceci explique l’enfermement dans une manière abstraite, contournée, éthérée de s’exprimer. À Rome, on n’appelle pas un chat un chat, un Juif un Juif (mot absent de la bouche du Pape durant tout le conflit) ; même les désignations sont souvent embrouillées. L’obsession est de siéger au-dessus, dans le champ des principes et des généralités, d’éviter d’être instrumentalisé par un camp. Ceci pose un problème de philosophie morale : la morale est-elle dévotion envers des principes ou affrontement des situations réelles ? Le choix de la première attitude ne reflète-t-il pas la prétention de posséder les clés du réel, de n’avoir rien à apprendre dans l’affrontement avec le concret ?

3° Ce choix du langage le moins compromettant est-il dû aussi à une certaine difficulté de rompre avec une complicité initialement ressentie (et consacrée par les concordats) avec le fascisme et même le nazisme ? Ces mouvements s’opposaient à des idéologies explicitement et même violemment anti-chrétien­nes, le communisme et le laïcisme, ils promouvaient une « unité morale du peuple » où un Catholicisme traditionnel reconnaissait son propre rêve. Qu’en pratique, cette « unité morale » tendit à asservir et à abaisser le Christianisme, c’est ce dont les autorités ecclésiales ne se sont aperçues que peu à peu. Chez Pie XII a même longtemps subsisté la trace du pari initial, que le nazisme s’épurerait de son paganisme, pari associé à un philo-germanisme profond. Même quand cet espoir s’est dissipé, on a hésité à y renoncer ; c’est l’une des raisons pour lesquelles l’Église n’a jamais rejoint l’alliance anti-hitlérienne.

4° Des rémanences anti-juives se sont inscrites dans le cadre de ce que Miccoli appelle « l’ecclésiocentrisme ». D’un antijudaïsme pas toujours exprimé, souvent inconscient mais répandu, les signes sont nombreux à l’époque : refus de considérer comme totalement prouvées des exterminations dont on avait de nombreux témoignages fiables, obstination à ne pas vouloir « privilégier » les Juifs parmi les victimes, à ne pas même les nommer, refus constant de favoriser l’émigration juive vers la « Terre Sainte ».

On voit en somme qu’une certaine idée de soi irréaliste et suffisante a empêché la majorité de l’institution catholique de comprendre la signification profonde du nazisme, la révolte anti-chrétienne de populations christianisées qui passait à travers lui et dont l’antisémitisme était le noyau. On peut dire que l’inintelligence du politique, de l’historique, s’est combinée en profondeur avec une défaillance spirituelle, l’incapacité pontificale de reconnaître ce qu’un Jacques Maritain a clamé pendant ces années tragiques, qu’à travers les Juifs, c’était le Christianisme qui était visé et atteint. Même nombreux, des gestes d’humanité ne compensent pas cet aveuglement.

La comparaison entre les deux papes qui se sont succédés est à cet égard éclairante. C’est le sens politique, la capacité de sentir les faits, de s’indigner devant la fausseté qui ont rendu le pape Ratti de plus en plus lucide et qui l’ont conduit à attacher de plus en plus d’importance à la question de l’antisémitisme. Son successeur, au contraire, a donné le sentiment d’être insensible aux faits, de se murer dans une ecclésiologie immobiliste, un moralisme sans prise sur le réel, que son abstraction rendait sourdement hostile aux « Juifs charnels ».

Quand on considère la suite, aussi bien l’attitude devant le communisme de Wyszynski et de Wojtyla, que l’affirmation conciliaire d’un lien intrinsèque et maintenu entre le Judaïsme et le Christianisme, on voit que c’est la ligne Pie XI qui a été choisie. Proposer aujourd’hui Pie XII en modèle serait une flagrante régression. Il ne s’agit pas d’un homme, dont le dossier personnel est peut-être plaidable, mais il s’agit de la manière d’être de l’Église face au Judaïsme et face au monde.


© Paul Thibaud

 

 

Notes

 


1 John Cornwell, Le Pape et Hitler. L’histoire secrète de Pie XII, Albin Michel, 1999.

2 Cf. G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, 1995 [Cf. Sens, 1996 n° 1].

3 Il s’agit du discours que Pie XI avait préparé à l’occasion du dixième anniversaire du traité du Latran et du concordat entre le Saint-Siège et l’Italie, et que Jean XXIII, dans l’Osservatore romano du 9 février 1959, avait partiellement rendu public. Cf. Émile Poulat, « Pie XI, les Juifs et l’antisémitisme », préface de l’ouvrage cité dans la note précédente (p. 15).

4 Je pense essentiellement au travail exemplaire de Giovanni Miccoli, paru en 2000, Les dilemmes et les silences de Pie XII, traduit en 2005, éd. Complexe, Coll. Histoire du temps présent. Voir aussi Jean Dujardin, L’Église catholique et le peuple juif. Un autre regard, Calmann-Lévy, Coll. Diaspora, 2003.

5 Cf. Miccoli, op. cit., pp 101-109.

 

Mis en ligne le 23 décembre 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org