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A-Dura / France-2 (développements récents)

Al-Dura : l'icône, par Adolphe Nysenholc
11/01/2010

 

11/01/10


Article paru dans La Centrale, Bruxelles, décembre 2009


On peut ne pas être d'accord avec la vision de l'auteur selon lequel l'archétype subliminal et involontaire est la crucifixion et lui préférer comme c'est mon cas celui des blood libels médiévaux. Il reste que l'analyse d'A. Nysenholc est fascinante et impeccable, tant du point de vue esthétique que du point de vue de l'inconscient collectif. En tout état de cause, elle mérite qu'on la considère avec une émotion sacrée. (Menahem Macina).


Au tournant du siècle, on a vu, sur petit écran, l'agonie, en rue, d'un enfant, le petit Al-Dura, dont le supplice fut le signal déclencheur de l'Intifada. Il n'est peut-être pas possible de prouver formellement s'il y a eu mise en scène. Mais ce que l'on peut dire, c'est que la séquence, qui a fait le tour du monde, apparaît comme si elle avait été mise en image.

On parle d'icône, à juste titre.

L'image du père à l'enfant semble un remake actualisé d'une pietà, ce cliché si souvent représenté, à travers les âges, avec la mère et le Christ descendu de la croix, couché, agonisant en travers de son giron (1).

 

 


Pieta de Villeneuve-lez-Avignon

 

Le cinéma a souvent exploité l'imagerie des tableaux anciens, dont les peintres étaient des maîtres dans la mise en page. Le public actuel des médias a pu ainsi reconnaître une vue qui s'apparentait à une vision immémorielle.

Et celle-ci se télescopait en filigrane avec un autre archétype, grâce à l'apparition des tchadors à Gaza ou en Judée Samarie, qui, en se généralisant, conféraient aux femmes de Palestine un look de Marie, mère de Jésus, selon la peinture médiévale et ses icônes, à savoir : la mère de l'enfant divin né à? Bethléem.

En somme, la "scène" ci-dessus, captée par une caméra, évoquerait, par anamorphose, la crucifixion. Faisant croire, à travers le commentaire du journaliste, que le petit aurait été victime de tirs de soldats israéliens, elle aurait réveillé l'accusation fondatrice, millénaire, du "déicide". Celle-ci, malgré la bonne volonté de feu Jean XXIII, reste profondément enracinée. Il y a eu des variantes de cette démonisation première au cours des siècles. L'incrimination des israélites pour "crimes rituels" à Pessah sur des nouveaux-nés chrétiens a donné lieu à d'infâmes procès, où se réactualisait la parabole du massacre des Innocents, parmi lesquels aurait dû se trouver l'enfant de la Vierge. Les "suppôts" de la synagogue égorgeaient de petits Gentils, selon la rumeur, pour mêler à la matza leur jeune sang. Ils faisaient connaître, dès la crèche, le sort du crucifié. Et la stigmatisation des juifs, comme « créatures du diable », se retrouve dans la calomnie contemporaine pas moins perverse du "juif nazi", meurtrier des fils de Palestine, considérés par amalgame comme descendants du Nazaréen.

Il n'y a peut-être pas eu mise en scène, mais il y a eu mise en onde et d'une image qui plongerait ses racines dans les origines les plus lointaines de l'ère vulgaire. On a le martyre d'un enfant de la Terre Sainte, à la limite : d'un "fils" de Dieu, cloué par des balles. 

L'Intifada, qu'a ensuite motivée ce plan (shot en anglais), nourrira le fantasme vengeur de chasser les Juifs de la Terre sainte, que ces derniers venaient encore une fois de "souiller". Et il s'est trouvé plus d'un téléspectateur pour comprendre, en ces termes, cette fronde d'un peuple contre les nouveaux Hébreux, comme s'il fallait châtier leur éternel sacrilège, d'une nouvelle diaspora.

Est-ce que les directions des chaînes de télévision n'ont pas été conscientes du contenu quasi subliminal de l'image ? Avec cette "mort" en direct, tout semble s'être passé comme si les faiseurs d'opinion en phase avec l'audimat, aveuglés d'indignation ou par leurs préjugés ancestraux, étaient comme convaincus d'avoir en mains une preuve quasi historique que les Juifs auraient tué le Christ, malgré Vatican II, - qu'ils en étaient capables comme on le "voyait", - et qu'ils mériteraient au moins la lapidation (la guerre des pierres), pour ne pas dire la mise au ban des nations. L'audiovisuel ignore trop souvent la présomption d'innocence, jugeant sur les apparences.

Dans la recherche effrénée du spectaculaire, l'image vise à frapper les imaginations et exploiterait l'imagerie des mythes les plus éculés, comme celui du "Juif errant" (à savoir qui est dans l'erreur, dans la faute.) Aussi, quoi qu'il fasse, le Juif israélien a tort. Condamné d'avance.

Le sophisme des TV est de faire passer l'image pour le réel. C'est comme si elles avaient dit qu'il ne fallait pas les croire, il suffisait de regarder : les juifs ont tué le « Fils de l'Homme ».

Si la composition du cadre avec Al-Dura n'était peut-être pas volontaire, voire, le choix de telle prise de vue parmi de nombreux rushes le fut assurément. Et surtout l'effet fut bien réel.

L'analyse ci-dessus n'est pas partie de l'intention supposée des producteurs du document  en question, mais elle remonte de la réception de l'image par le public jusqu'à ses traits constitutifs. L'examen, que nous faisons ici, de cette icône moderne a ainsi tenté de mettre en évidence les raisons "esthétiques", symboliques, du succès de cette "Passion". Celles-ci auraient dû inciter, me semble-t-il, plus d'un décideur des médias à en arrêter au moins la rediffusion. Mais certains d'entre eux, fascinés par l'aura qui s'en dégageait, n'ont peut-être pas bien vu l'appel au meurtre qu'elle induisait, dans le style : Son sang retombera sur vos têtes.

Puisse, un jour, une négociation de paix sincère et véritable, à Jérusalem, comme le fit il y a un demi-siècle le Concile à Rome, abroger la formule de la haine.


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Notes de l'auteur

(1) Claude-Lévi Strauss a montré, en mythologie, que, dans une même structure, les éléments opposés étaient interchangeables par analogie. Lire, par exemple, son livre Le Cru et le cuit. On a ici, de même, un ensemble de traits qui constituent une variation sur un même thème : parent éploré avec le fils mort (masculin/féminin ; père/mère ; moderne/ancien) ; descente de la croix / ?abattu' au bas d'un mur ; supplice [exécuté par] l'?occupant' (romain/israélien) ; crucifixion/?peloton d'exécution' ; clous/balles (cf. les trous) ; mains nues (visibles)/mains armées (invisibles, audibles) ; victimes/?bourreaux' (les descendants de ceux qui auraient condamné l'Oint du Seigneur) ; etc.

(2) - Cf. Pierre-André Taguieff, "Imposture médiatique et propagande ?antisioniste'", dans L'Arche, décembre 2007, pp. 28-34, dit assurément que le phénomène Al-Dura fonctionne comme jadis la rumeur du « crime rituel ». Mais je crois que l'on peut remonter à la diffamation, plus ancienne, de la crucifixion.

- Cf. Thomas Gergely, « L'affaire Tiszaeszlàr, un procès de meurtre rituel dans la Hongrie dite libérale de François-Joseph », dans Problèmes d'Histoire du Christianisme, vol. 11, Editions de l'Université de Bruxelles, 1982, pp. 27-61.


Adolphe Nysenholc *


© La Centrale

 

* Adolphe Nysenholc est agrégé, Docteur en Philosophie et Lettres, Professeur honoraire de l'Université Libre de Bruxelles. Collaborateur de « La Revue belge du cinéma », « La Revue de l'Université de Bruxelles », comme de « Contre Bande » et d'« Humoresques », membre du comité belge de la SCAM, SACD, organisateur de colloques, il est surtout spécialiste de Charles Chaplin (L'âge d'or du comique, éd. de l'Université Libre de Bruxelles, 1979, rééd. augmentée L'Harmattan, 2002 ; Charles Chaplin ou la légende des images, Méridiens Klincksieck, 1987), ainsi que d'André Delvaux, dont il a dirigé de nombreux ouvrages collectifs dont, André Delvaux ou les visages de l'imaginaire, « André Delvaux, la magie du réel ».

Son blog : http://www.adolphe-nysenholc.be/pages/index1.php

 

[Article aimablement signalé par Hiora Hod, Israël.]

 

Mis en ligne le 11 janvier 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org