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Christianisme

Benoît XVI à la synagogue de Rome, Abbé Alain René Arbez Imprimer
25/01/2010

[Je comprends la tristesse, voire la frustration de ce prêtre catholique, dont le zèle loyal envers le peuple juif et Israël ne s'est jamais démenti. Je reconnais que, contrairement à la majorité des médias catholiques, il voit juste sur la tiédeur de l'accueil réservé à Benoît XVI par les autorités rabbiniques, à l'occasion de sa visite à la synagogue de Rome. Personnellement, j'ai noté qu'à la suite de la sévère allusion au silence de Pie XII, faite, dans son discours, par le président de la communauté juive de Rome, Riccardo Pacifici, la tentative de Benoît XVI pour sauver l'honneur du Vatican en affirmant que « m ême le Siège apostolique a mené une action de secours, souvent cachée et discrète », a été accueillie dans un silence glacial, qui contrastait durement avec la dizaine d'applaudissements que comptabilisait avec satisfaction une agence de presse de presse catholique. Pour comprendre cette douche froide, il faut se souvenir que cette visite papale n'a été maintenue qu'en raison du souci exacerbé qu'a toujours eu l'establishment juif de ne pas alimenter les antagonismes. En réalité, une grande partie des dirigeants religieux et politiques juifs ont été extrêmement déçus de ce que n'ont pas été honorées les demandes instantes faites au pape par la partie juive, d'attendre, pour avancer le processus de béatification de Pie XII, que les archives du Vatican soient entièrement accessibles pour la période qui couvre ce pontificat contesté. A tort ou a raison, l'impression générale, tant dans les milieux chrétiens que dans les milieux juifs, était que le pape semblait enclin à geler temporairement le processus par égard pour ce malaise juif. Quant à cette visite à la synagogue, elle a laissé un goût amer à beaucoup de Juifs, qui ont eu l'impression que le Vatican leur avait forcé la main. En effet, ajourner une visite aussi importante programmée depuis des mois était une décision trop lourde de conséquences pour que les autorités rabbiniques osent la prendre. (Menahem Macina).]

 

Les médias entretenaient le doute avant la visite de Benoît XVI à la synagogue de Rome, en raison de la récente poursuite du processus de béatification de Pie XII, initié par Paul VI en 1967.

Et l'événement a bien eu lieu, comme prévu, avec un décorum rehaussant la beauté de ce « grand temple », selon l'appellation romaine habituelle. La synagogue de Rome, témoin d'une présence juive antérieure à celle des chrétiens, avait déjà accueilli Jean-Paul II en 1986, et c'est là que le pape polonais avait déclaré que les juifs sont les « frères aînés » des chrétiens.

Foi juive et foi chrétienne, ajoutait-il, étant « intrinsèquement » liées. Après la petite phrase calvinienne de Mayence, en 1980, selon laquelle « l'alliance avec Israël n'a jamais été abrogée », Jean Paul II avait alors ouvert une voie royale aux retrouvailles entre frères séparés depuis les premiers siècles de notre ère. Depuis lors, des quantités d'initiatives fructueuses ont balisé les chemins de la réconciliation judéo-chrétienne, malgré des accidents ponctuels de parcours, parfois complaisamment amplifiés par les médias.

A la synagogue de Rome, le 17 janvier 2010, Benoît XVI - dont les détracteurs systématiques aiment tant rappeler qu'il est Allemand, (sous-entendu suspect d'avoir eu des sympathies pro-nazies) - a poursuivi sereinement dans la même ligne que son illustre prédécesseur. Son discours, solidement articulé, a été d'une éloquence admirable et sa démarche théologique d'une limpidité exemplaire. Il ne s'est pas un instant laissé piéger par le retour orchestré de la controverse anti-Pie XII, accusé (seulement depuis les années 60) d'être un pape hitlérophile. Benoît XVI a fait une courte allusion au fait que le Vatican avait beaucoup œuvré, discrètement, pour sauver un maximum de vies juives, ce qui est véridique et vérifiable. (On peut toutefois regretter que le professeur Itzhak Minerbi, lui-même sauvé in extremis dans un couvent romain, ait joint sa voix aux polémistes).

Mais personnellement j'observe surtout un décalage frappant entre, d'une part, le discours de bienvenue, prononcé par le représentant des communautés juives, relayé par le grand rabbin Di Segni, et, d'autre part, l'exposé de Benoît XVI.

Dans la ligne de l'idéologie ambiante de tolérance, les responsables juifs se sont bornés à vanter les vertus générales d'un dialogue entre croyants de diverses appartenances, spécifiant juifs, chrétiens et musulmans ; tandis que le pape, fidèle à la ligne théologique du concile et du pape Jean Paul II, a centré la réflexion sur la fraternité fondamentale qui unit juifs et chrétiens. Il a martelé, une fois de plus, pour les durs d'oreille, que l'engagement de l'Eglise dans la relation christiano-juive est irrévocable.

On pourrait rétorquer que si les chrétiens ont besoin des juifs pour valider leur position, les juifs n'ont pas besoin des chrétiens pour justifier la leur, ce qui est un raisonnement valide mais un peu court lorsqu'il est question de dialogue spirituel et de relations intercommunautaires d'avenir !

Trop grande réserve du discours juif à la synagogue, à mon sens, si l'on tient compte du fait que les points de vue avaient passablement changé depuis des décennies. Cela fait tout de même longtemps que des intellectuels juifs s'intéressent positivement à la personnalité hébraïque de Jésus ainsi qu'à la judéité de son enseignement. Ce qui apporte une reconnaissance de parenté certaine entre croyants de l'alliance, version Torah, et croyants de la même alliance, version Nouveau testament.

Or, je m'aperçois, avec déception, que le message des autorités juives n'a pas fonctionné sur cette fréquence. On a entendu s'exprimer le président des communautés, puis le grand rabbin, avec une déférence toute diplomatique. Mais le discours, assez généraliste, se diluait dans une belle rhétorique plutôt convenue, tout cela pour seulement en arriver laborieusement à souhaiter de bonnes relations interreligieuses entre juifs, chrétiens, et musulmans.

En quelque sorte une posture préventive tous azimuts, mais pas une démarche prospective au niveau où on aurait pu l'attendre. La tolérance communautariste et l'amour fraternel, ce n'est pas tout à fait la même chose !

Le fait que la formulation choisie par le président des communautés et par le grand rabbin mêle, dans les deux cas, l'islam au duo judéo-chrétien, est une manière indirecte et polie de relativiser nos racines communes, qui puisent pourtant dans la même tradition hébraïque.

Pourtant, rien n'empêchait la partie juive d'offrir généreusement à cette seconde visite pontificale un supplément d'âme œcuménique ! Le saut qualitatif vers une reconnaissance mutuelle n'a même pas été esquissé…

Pourtant, le judaïsme rabbinique d'aujourd'hui, sous la forme qu'il a prise au cours des siècles depuis l'assemblée constitutive de Yavné en l'an 90 ap. JC, est apparu après le christianisme. Judaïsme et christianisme sont donc bien deux religions sœurs qui partagent un même héritage dans deux interprétations divergentes, mais parallèles, et qui pourraient chercher à se rapprocher véritablement si l'une et l'autre le désiraient vraiment d'un commun accord.

En ce sens, je considère la rencontre de Rome comme une occasion manquée ou comme une distanciation discutable envers l'Eglise catholique, sur fond de controverse dans l'affaire Pie XII.

Car l'intérêt d'une telle rencontre résidait bien dans une étape significative à franchir avec courage vers une réconciliation judéo-chrétienne authentique (pas seulement verbale). C'est ici que réside la clé et de l'œcuménisme intra-chrétien, et du dialogue avec les religions non bibliques, comme l'islam, le bouddhisme et autres.

Je relève que Benoît XVI a souligné le fait que « les chrétiens et les juifs ont en commun une grande partie de leur patrimoine spirituel, [qu]ils prient le même Seigneur, [qu']ils ont les mêmes racines ». Je m'attendais à ce qu'au minimum, les hôtes du pape affirment, comme les 178 intellectuels juifs américains de Dabru Emet « qu'il est temps pour les juifs de réfléchir à ce que le judaïsme peut dire du christianisme », et à ce qu'ils reconnaissent que, « par l'intermédiaire du christianisme des centaines de millions de personnes sont entrées en relation avec le Dieu d'Israël », rappelant par là que « juifs et chrétiens respectent les principes moraux de la Torah  », parce que le christianisme est « une confession de foi issue du judaïsme ».

Le fait que, comme à l'époque de Maïmonide, le discours juif de Rome ait mis sur le même pied chrétiens et musulmans, est un recul démagogique déplorable, surtout dans le contexte d'islamisation fulgurante que nous constatons actuellement.

Peut-on mettre naïvement sur le même pied les commandements mosaïques et la charia ? Va-t-on propager encore longtemps la fable selon laquelle les juifs doivent se sentir plus proches des musulmans que des chrétiens parce qu'ils ont été historiquement mieux traités par les premiers que par les seconds ?

Soyons réalistes, au vu du chemin parcouru depuis Nostra Aetate [§ 4], juifs et chrétiens se doivent de témoigner ensemble des valeurs essentielles et des droits humains issus des dix commandements, droits qui brillent par leur absence dans la tradition coranique.

Sans tomber dans le prosélytisme, qui n'a jamais été son mode d'expression, ni dans le syncrétisme qu'il redoute, le judaïsme du XXIe siècle devrait faire un pas en avant, et se montrer positivement fier, dans un esprit de service universel, du trésor spirituel qu'il porte au cœur de son histoire vivante.

Les chrétiens partageront avec les juifs cette urgente mission de porter le flambeau de l'alliance libératrice au milieu de nations divisées et de périls innombrables qu'il faudra maîtriser pour survivre.

 

Abbé Alain René Arbez

 

© Debriefing

 


Mis en ligne le 25 janvier 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org