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Shoah

Bartozewski, ancien déporté polonais: 'Le monde s'est tu' (Allocution de janvier 2005, à Auschwitz)
01/02/2010

[Remise en course d'un article paru il y a cinq ans, mais qui éclaire indirectement la querelle publique entre Claude Lanzmann et Yannick Haenel à propos de Ian Karski, chargé par la résistance polonaise d'avertir les gouvernements occidentaux de la mise en oeuvre de la Solution finale en Pologne. (Menahem Macina).]

 
27/01/05




Ardent promoteur du processus de réconciliation polono-allemande et du dialogue polono-juif, W. Bartoszewski, ancien déporté polonais à Auschwitz, a été ambassadeur et ministre des Affaires étrangères de son pays. Il est également citoyen d'honneur de l'Etat d'Israël.




Avant de reproduire, ci-après, l'intégralité de la remarquable allocution de Wladyslaw Bartoszewski, prononcée à Auschwitz, lors de la Commémoration des 60 ans de la libération des camps, je veux mettre en exergue deux passages significatifs :
«Les Polonais ou les Russes détenus à Auschwitz-Birkenau furent considérés comme des Untermenschen [sous-hommes] par les Allemands …


www.pap.com.pl/auschwitz/wystapienie_bartoszewski-fr.pdf

Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org *


Pour un ancien prisonnier d'Auschwitz, c'est un événement inimaginable et une immense émotion que de pouvoir prendre la parole dans ce cimetière sans tombes, le plus grand de l'histoire de l'Europe. C'est une émotion inimaginable que de me revoir, en septembre 1940, debout sur la place de rassemblement d'Auschwitz I – comme Schutzhäftling [Prisonnier Politique Polonais (Note de la Rédaction d'upjf.org)], matricule 4427 – au milieu d'une foule de cinq mille cinq cents autres Polonais – étudiants, scouts, enseignants, avocats, médecins, prêtres, officiers de l'armée polonaise, militants de divers partis politiques et de syndicats -, incapable d'imaginer, alors, que je survivrais à Hitler et à la Seconde Guerre mondiale. Je n'imaginais pas davantage qu'Auschwitz deviendrait, sous les noms d'Auschwitz-Birkenau et Monovitz, le théâtre d'un plan, unique en son genre, d'extermination biologique des Juifs européens, sans distinction de sexe ni d'âge.

Au cours des quinze premiers mois de fonctionnement de ce lieu effroyable, nous, les détenus polonais, étions entièrement seuls. Le monde libre ne s'intéressait ni à nos souffrances ni à notre mort, et ce malgré les efforts énormes entrepris par l'organisation clandestine de résistance du camp, qui faisait passer les informations à l'extérieur.

A la fin de l'été 1941, on transféra à Auschwitz quelque quinze mille prisonniers de guerre de l'Armée soviétique, et c'est sur eux et sur les prisonniers politiques polonais malades que l'on testa, en septembre 1941, l'action du gaz meurtrier Zyklon B. A l'époque, aucun prisonnier ne pouvait s'imaginer que ce n'était qu'une expérimentation criminelle, une préparation criminelle au génocide qui allait être pratiqué à l'échelle industrielle. Et pourtant, c'est ce qui se produisit dans les années mémorables de 1942 à 1944. La construction des chambres à gaz et des crématoires, leur mise en oeuvre effective ne sont que les aspects techniques de cette entreprise diabolique.

En Pologne, sur la terre natale de David Ben Gourion, Schimon Peres, Itzhak Singer, Arthur Rubinstein et Menachem Begin, on construisit, sur ordre de Berlin, un centre voué à l'extermination des Juifs détestés. Alors que les Polonais ou les Russes détenus à Auschwitz-Birkenau furent considérés comme des Untermenschen [sous-hommes (note de la Rédaction d'upjf.org)] par les Allemands, les Juifs de France, de Belgique, des Pays-Bas, d'Allemagne, d'Autriche, des pays de l'ancienne Yougoslavie, de la Grèce, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la République tchèque et de la Slovaquie furent traités non comme des Untermenschen, mais comme de la vermine.

Le mouvement polonais de résistance ne cessa d'informer et d'alerter le monde libre à propos de cette situation. Pourtant, dès le dernier trimestre de l'année 1942, les gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis étaient déjà informés de ce qui se passait à Auschwitz-Birkenau, grâce à l'émissaire polonais Jan Karski dont c'était la mission, et également par d'autres voies. Aucun pays dans le monde ne réagit, de manière proportionnelle à la gravité du problème, à la note du ministre des Affaires étrangères du gouvernement polonais [en exil (Note de la Rédaction d'upjf.org)] adressée de Londres, le 10 décembre 1942, et appelant les Gouvernements Alliés, «non seulement à condamner les crimes perpétrés par les Allemands et à punir les criminels, mais aussi à trouver des moyens pour empêcher les Allemands de perpétrer un meurtre de masse».

On ne trouva pas de moyens efficaces et, à vrai dire, on n'en chercha pas. Et pourtant, à cette époque-là, plus de la moitié des futures victimes étaient encore en vie. Le seul effet que produisit l'initiative polonaise fut une brève déclaration des douze Etats Alliés, relative à la responsabilité pour l'extermination des Juifs, émise simultanément, le 17 décembre 1942, à Londres, Moscou et Washington. Dans cette déclaration – qui ne mentionne pas le nom d'Auschwitz-Birkenau -, les gouvernements de Belgique, Tchécoslovaquie, Grèce, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Pologne, Etats-Unis, Grande-Bretagne, URSS, Yougoslavie, et le Comité National Français signalent qu'ils sont au courant du sort tragique des Juifs «en Pologne, dont les hitlériens avaient fait leur principal lieu de torture», et ils annoncent que ceux qui sont responsables de ce crime n'échapperont pas au châtiment.

Les derniers anciens prisonniers d'Auschwitz-Birkenau, présents ici, ne seront probablement pas en mesure de commémorer la mémoire de leurs camarades-victimes, dans les décennies à venir. Ils ont pourtant le droit de croire que leur souffrance et la mort de leurs proches ne furent pas vaines et qu'elles ont frayé la voie à un meilleur avenir pour tous les peuples d'Europe et même du monde, sans distinction de leur origine ethnique ni de leur foi religieuse. Nous voulons croire que la détresse inimaginable des prisonniers et des victimes en ce lieu où nous sommes aujourd'hui, obligera les nouvelles générations à coexister dans le respect de la dignité de tout homme et à contrecarrer activement toutes les manifestations de haine et de mépris ressentis par un peuple à l'égard d'un autre peuple, et plus particulièrement toutes les formes de xénophobie et d'antisémitisme - même si ce dernier est hypocritement nommé antisionisme.

Au cours de ma vie, j'ai pris part à des centaines de cérémonies régionales et internationales, mais je ne crois pas qu'il y aura une autre célébration comme celle-ci. La question que nous nous devons de poser, à nous-mêmes et au monde entier, est la suivante : quelle somme de vérité sur ces expériences effroyables de totalitarisme, avons-nous réussi à transmettre aux jeunes générations ? Une grande part, me semble-t-il, mais ce n'est pas encore assez. Cherchant à réaliser les dernières volontés des anciens prisonniers qui sont en train de disparaître, c'est ici et maintenant que nous devons prendre une décision concernant le lancement du Centre pour l'Education sur Auschwitz et l'Holocauste.

La vue des tombes incite tout homme normal au recueillement. Mais ici, il n'y pas de tombes. Aussi sur les lieux de ce crime indicible, la réflexion doit se transformer en cet unique sens de responsabilité, et en une mémoire permanente de ce qui s'y est produit.

Et qu'il me soit permis de conclure mon allocution par ces mots du livre de Job [Jb 16, 18], qui sont aussi importants pour les Juifs que pour les Chrétiens:


"Ô terre, ne couvre pas mon sang, et qu'il n'y ait pas de lieu que n'atteigne mon cri".


© Wladyslaw Bartoszewski et Agence de Presse Polonaise (PAP) pour le texte anglais, et upjf.org pour la version française.

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Note de la Rédaction d'upjf.org

* L'Agence de Presse Polonaise (PAP) a traduit en plusieurs langues les diverses allocutions de cette commémoration, dont une version française de celle de W. Bartoszewski. Cette dernière est malheureusement trop fautive pour être diffusée à un public francophone. Je l'ai donc retraduite sur l'anglais. Je précise toutefois que j'ignore en quelle langue a été rédigé le texte original. Il est vraisemblable que c'est en polonais, langue que je ne maîtrise pas.

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Addenda de la Rédaction d'upjf.org: Quelques éléments biographiques sur Wladyslaw Bartoszewski

• "Historien polonais, Wladyslaw Bartoszewski est né en 1922 à Varsovie. Interné à Auschwitz par les nazis puis emprisonné par les communistes, il travaillera comme rédacteur et éditeur. Professeur d`histoire contemporaine à Lublin, de sciences politiques à Munich, Eichstätt et Augsbourg, il est nommé Juste parmi les Nations par l'Etat d'Israël. Ambassadeur de Pologne en Autriche, ministre des Affaires étrangères, sénateur, il a notamment publié Das Warschauer Ghetto - wie es wirklich war. Zeugenbericht eines Christen. Il est membre de la Commission d'experts: Suisse-Seconde Guerre mondiale, mandatée par le gouvernement suisse."
Source: www.actufiches.ch/content.php?name=Bartoszewski&vorname=Wladyslaw

• Wladyslaw Bartoszewski est né en 1922 à Varsovie. À l'âge de 17 ans, les Hitlériens l'ont déporté au camp d'Auschwitz. Après sa libération, grâce à l'intervention de la Croix Rouge internationale, il a rejoint l'Armia Krajowa (Armée du pays) et a été co-organisateur de l'Organisation catholique d'aide aux Juifs "Zegota". Il a pris part à l'Insurrection de Varsovie en 1944, où des milliers de jeunes soldats de l'AK ont lutté pendant 63 jours contre les forces écrasantes de l'ennemi […] Après la guerre, Bartoszewski a lutté contre le régime communiste, ce qui lui a valu, dans les années cinquante, 6 ans de prison au total et l'internement durant la guerre. Connu comme journaliste et auteur de nombreux livres sur l'histoire de la Pologne, il est devenu, en 1990, ambassadeur à Vienne, puis sénateur. À deux reprises – en 1995 et en 2000 –, il a été nommé au poste de ministre des affaires étrangères. Le Professeur Bartoszewski est engagé, depuis des années, dans le processus de réconciliation polono-allemande et aussi dans le dialogue polono-juif. Il a été honoré, entre autres, du Prix de la paix, décerné par les libraires allemands, et du titre de citoyen d'honneur de l'État d'Israël.

Source : Ambassade de la République de Pologne à Washington D.C. : www.pol-amb.ch/fr/archiwum17.html


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[Je tiens à remercier tout particulièrement notre internaute israélien, Giora Hod, qui a attiré notre attention sur ce texte exceptionnel et m'a incité à en rechercher la version intégrale pour la mettre en ligne.]
les Juifs [eux]… furent traités... comme de la vermine .
... [il faut] contrecarrer activement toutes les manifestations de haine et de mépris ressentis par un peuple à l'égard d'un autre peuple, et plus particulièrement toutes les formes de xénophobie et d'antisémitisme –
même si ce dernier est hypocritement nommé antisionisme
 

Remise en ligne le 1er février 2010 sur le site debriefing.org