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Antisémitisme

L'histoire maudite d'un DJ trop doué [Sébastien Sellam], par Brett Kline


09/02/10

Texte paru sur le site du Jerusalem Post en français, le 3 février 2010

Après une nouvelle nuit endiablée à "mixer" dans les boîtes de nuit de Paris, Sébastien Selam est vidé. Il prend le chemin de l'appartement familial situé au-dessus de la place du colonel Fabien dans le Xe arrondissement, à quelques encablures des Buttes-Chaumont. C'est un immeuble typiquement parisien, propriété de la compagnie d'assurances AGF. Il est entouré par d'autres logements HLM détenus par l'Etat. Résultat : un quartier agité, royaume des petits caïds de familles d'immigrants qui jouent aux gros bras. DJ Lam.C connaît bien son quartier. Aux petites heures du jour, Sébastien Selam ne veut rien d'autre que dormir. Mais il tombe par hasard sur son voisin et ancien camarade d'école, Adel Amastaibou. Ce dernier lui demande gentiment : "Pourrais-tu aller une seconde dans le garage avec moi ?" Sa réponse affirmative sera fatale à Sébastien Selam.

Sébastien Selam.
Photo: Alain Azria , JPost

Lam.C, c'est Selam avec des syllabes inversées, ce fameux langage "verlan" très à la mode dans les banlieues françaises parmi les jeunes, en particulier arabes et juifs sépharades. 2003 est l'année de Sébastien. A 23 ans, il est l'étoile montante des boîtes de nuit parisiennes, du Queen aux Bains-Douches, et la fierté de son quartier. Mais il fait également de l'ombre à de nombreux jeunes Maghrébins, jaloux de sa réussite. Dans le Xe arrondissement de Paris, voisin de l'agité XIXe, tous les grands magasins de vêtements, les supermarchés et les petits magasins d'appoint alimentaires sont sous la coupe des Chinois. Leurs employés sont asiatiques ou originaires des pays africains. Aucun magasin n'a envie d'engager un "beur", nom donné à la deuxième ou troisième génération d'immigrants d'Afrique du Nord. Par peur. Car certains se sont lancés dans la petite criminalité, rois d'un trafic de drogues douces et dures et animés par la haine de la République française.

Mais un autre point commun anime ce melting-pot d'identités : la haine des Juifs. Même entre voisins. Les jeunes Juifs de la capitale se sont repliés sur eux-mêmes avec, en retour, un sentiment de haine et de peur à l'égard des Maghrébins et des Africains. Certains quartiers cristallisent les tensions entre les deux communautés. Le plus emblématique : le XIXe arrondissement, terrain d'affrontements réguliers, à travers les années, dont certains ont fait la une des journaux.

L'amitié puis la jalousie

En novembre 2003, DJ Lam.C semble être loin de tout cela. Il travaille dans les boîtes de nuit les plus branchées de la capitale, produit des disques et gagne bien sa vie : "La musique de Lam.C avait une vraie signature. Lorsqu'il mixait, il parvenait à faire danser tout le monde", se souvient Dannee Accos, un producteur parisien habitant lui aussi le Xe arrondissement. Il est arrivé en France après une enfance passée à Jaffa. Dès le premier jour, le producteur a vu Adel Amastaibou d'un mauvais ?il : "Au début, ils travaillaient ensemble. Adel lui apportait son matériel de mixage. Mais je ne voulais pas de lui aux Bains-Douches. Il avait cette agressivité de la rue, cette jalousie envers la richesse des autres. On pouvait le sentir."

Dannee Accos choisit ses mots scrupuleusement pour évoquer les relations entre Juifs et Arabes de la capitale. Dans la rue et dans les affaires, le mur a été dressé et il n'y a aucun retour en arrière possible, peu importe ce que les autorités françaises tentent de faire pour renforcer les valeurs républicaines et l'identité nationale : "Les jeunes de la communauté se sentent Juifs et Français à un degré différent mais de nombreux jeunes Arabes ont cristallisé leur échec à s'intégrer contre l'Etat français, et s'en prennent dans la rue contre les Juifs pour différentes raisons", explique Accos. Pourtant selon lui, le monde de la nuit semblait échapper à ce schéma : "Les gens ont des parcours différents, ils font de l'argent. Personne n'accorde de l'importance si vous êtes juif ou arabe." Ainsi, l'associé de Lam.C était un Sénégalais musulman et son manager avait des origines chinoises.

Le frère du DJ assassiné, Stéphane Selam, voit les choses très clairement aujourd'hui : "Il y a de nombreux Maghrébins qui ne font rien de leur vie et rendent le système responsable de leur échec. Les plus intelligents prennent leur vie en main mais d'autres restent à la traîne. Ils ont commencé à haïr les Juifs à l'époque de la seconde Intifada et sont devenus violents. Une colère clairement antisémite, mais les autorités françaises n'ont pas voulu la voir. Ils ont mis en avant les difficultés de l'intégration alors qu'il s'agissait d'une haine pure. Pour être honnête, il y a aussi des idiots parmi les Juifs, mais ils ne se mettent pas à agresser des gens pour rien."

"Allah m'a guidé !"

Retour à cette nuit du 20 novembre 2003, dans le garage du 5 rue Louis Blanc. Adel Amastaibou prend un long couteau et poignarde Sébastien Salem à plusieurs reprises dans la poitrine, jusqu'à la mort. Puis, il rejoint l'appartement de sa mère et déclare : "J'ai tué un Juif. J'irai au paradis. Allah m'a guidé !" Pour Stéphane Selam, son frère a baissé la garde car son meurtrier était une connaissance de longue date : "Il n'aurait pas dû le suivre dans le garage. Adel faisait du trafic de hash dans le quartier et ses relations ont commencé à lui dire que son ami juif gagnait plus d'argent que lui tandis que lui était laissé sur le bord de la route. Mais mon frère avait une passion : la musique. Il était DJ. Il ne prêtait pas attention au reste."

L'instruction judiciaire, qui a suivi le drame, a été un nouveau cauchemar pour la famille Selam. Selon un panel d'experts, Adel Amastaibou était pénalement irresponsable de ses actes. Donc pas de jugement possible. La mère de Sébastien Selam, Juliette, est laissée à l'écart du dossier. On ne lui communique même pas les conclusions des experts et le non-lieu. Dans le brouillard, elle laisse donc passer les délais pour faire appel et l'affaire est classée dans les archives du Palais de justice de Paris.

Jusqu'à ce que l'avocat des Selam, Me Axel Metzker, prenne l'affaire en main il y a trois ans, choqué par les éléments de ce dossier resté vide. Zoom sur le casier judiciaire d'Amastaibou qui ne joue pas en sa faveur : il avait déjà été condamné pour au moins dix actes de violence, certains de nature antisémite, dont une agression sur un rabbin et des menaces proférées à l'encontre d'une femme juive enceinte. Mais le panel d'experts n'a pas été informé. Me Metzker a relancé la procédure d'appel. En vain. Les juges ont confirmé la schizophrénie d'Amastaibou et donc son incapacité à être jugé. C'était en 2004, 2005 et 2006.

Justice aveugle ?

Un aveuglement dénoncé par Gilles Taieb, le vice-président du Fonds social juif unifié (FSJU) et du Consistoire. "Les autorités ne veulent pas tout dire à l'opinion. Les Français le font trop souvent : ils ferment les yeux. Ils sont dans un total déni de l'antisémitisme. La réelle question est pourquoi." Mais Taieb refuse de stigmatiser : "En réalité, de nombreux Juifs, Arabes et Musulmans s'entendent parfaitement bien dans les quartiers comme celui de Colonel-Fabien." Malgré le refus des juges de réexaminer le bien-fondé de la folie d'Adel, l'avocat Axel Metzker n'entend pas en rester là. Et s'emporte facilement devant les caméras. Lors d'une récente audience, le 5 janvier dernier au Palais de justice, il a attaqué l'Etat : "Il ne veut pas d'un second procès Halimi. Car cela prouverait que le système a échoué. Tout le monde sait qu'Adel n'était pas fou. Je pense que les ordres ont été donnés d'en-haut."

A ses côtés, Juliette Selam est découragée : "Nous avons peur qu'une fois dehors, il recommence. Il va revenir dans le quartier." L'avocat saisit la balle au bond : "Vous entendez cela ? Ma cliente a peur. Le système judiciaire français ne la protège même pas. J'exige un procès !", s'emporte-t-il avec de grands gestes. Les journalistes présents ont retranscrit les propos sans émotion. Ils ont juste fait leur travail. Et les audiences ont été seulement mentionnées par deux petites phrases dans les journaux télévisés. Aucune émotion n'a jamais été visible sur les écrans. Le frère de DJ Lam.C dénonce le décalage entre le tribunal et la rue : "Adel joue son rôle à la perfection. Les experts l'ont déjà déclaré fou parce qu'il fume et se drogue mais dans la rue, il ne fait aucun doute qu'il se moque d'eux. Lorsque vous gagnez de l'argent grâce au trafic de drogue, vous savez ce que vous faites, non ? Il est un peu abruti, ok, mais légalement fou ? Bien sûr que non." Choqué par ces épreuves et l'inertie du système français, Stéphane envisage de quitter la France pour venir s'installer en Israël.

La faillite d'un système que l'on veut cacher

Ironie de l'histoire, Sébastien Selam et son meurtrier ont les mêmes origines : le Maroc. Juliette Selam s'est installée en France lorsqu'elle était petite fille. Tout comme la mère d'Amastaibou. Une haine qui n'avait pas sa place dans l'ancien protectorat français : "Cela n'aurait jamais pu se produire au Maroc", explique Juliette Selam. Originaire d'Algérie, Khadija Ait Sadi, une éducatrice de la banlieue nord de Paris, partage la même analyse que la famille Selam mais évoque d'autres problèmes en plus de l'antisémitisme : "Pourquoi Adel se sentait-il aussi peu français alors qu'il était allé à l'école publique ? Rien dans ses valeurs n'a pu le dissuader de tuer un jeune garçon juif, son ami d'enfance. Pourquoi se sentait-il plus proche des Palestiniens alors qu'il ne peut même pas placer le territoire sur une carte ? C'est la faillite du système français.

C'est peut-être pour cela que la justice ne veut pas d'un procès parce que la vérité s'afficherait au grand jour. Tous ces garçons maghrébins, non pas originaires des banlieues chaudes mais de la capitale elle-même, ne sont pas intégrés. Par ailleurs, un procès ne ferait pas les affaires de la communauté musulmane. Lire dans les journaux : 'Allah a commandé mon geste' ne rime pas avec la France moderne et séculière. Peut-être que les Français craignent des répercussions." Néanmoins, le gouvernement français a réagi. La ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie a fait appel devant la Cour de cassation, l'équivalent hexagonal de la Cour suprême en Israël. Aucune date n'a encore été avancée pour les audiences : "Il y a une chance sur un millier pour que le dossier soit renvoyé en cassation. C'est un miracle", se réjouit l'avocat Metzker. Guillaume Didier, l'attaché de presse d'Alliot-Marie s'est fait l'écho des convictions de la ministre : "Elle pense que, selon la loi, la décision aurait dû être prise par des juges et non des experts."

La Cour de cassation et après ?

Que dire du caractère antisémite de l'affaire ? "Aucun commentaire" du côté du ministère de la Justice. "C'est une question technique, rien de plus." L'appel en Cour de cassation ne signifie pas un débat sur l'antisémitisme ou sur la folie supposée du criminel : "Pour les autorités françaises, le tueur n'était pas conscient de son acte juste parce que des experts médicaux l'ont décrété", commente Richard Pasquier, le président du CRIF. Un aspect de l'affaire choque particulièrement cette personnalité éminente de la communauté juive française : Adel Amastaibou a été placé en hôpital psychiatrique, mais jusqu'en mai 2007, il a eu la permission de rentrer chez lui tous les week-ends : "Les médecins ont estimé qu'il serait bon pour sa santé mentale qu'il revienne chez lui. Mais personne n'a pensé à la famille de la victime, les Selam. Il est revenu dans le même immeuble. C'est un manque total de sensibilité à leur égard et je trouve cela choquant. Prenait-il bien ses médicaments prescrits par les psychiatres ? Les médecins ont mis la famille Selam en danger."

Selon Richard Pasquier, depuis le premier jour, la justice s'est focalisée sur l'aspect médical mais jamais sur les données sociologiques et éducatives. Elle n'a pas examiné les pressions sociales, la jalousie, les frictions quotidiennes entre Juifs et Maghrébins. Que peut-on attendre de ce nouvel épisode judiciaire ? Le meurtrier pourrait-il être finalement déclaré sain d'esprit et répondre de ses actes devant la justice ? Une chose est sûre : la famille Selam n'entend pas baisser les bras.

Brett Kline

© Jerusalem Post en français

 

[Article aimablement signalé par DEG.]

 

Mis en ligne le 9 février 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org