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La Terre d'Israël, une étude de Un écho d'Israël
12/02/2010

12/02/10

lundi 8 février 2010, par I. C.

L'écrasement de la nation en 70 entraîna un processus où les Juifs perdirent le contrôle de l'espace. Ils surent quitter les choses au moment où les choses les quittaient et apprirent bien vite à se passer des avantages matériels et moraux offerts par un territoire. Tirant des circonstances ce qu'elles pouvaient offrir, ils se résignèrent à ne partager qu'un calendrier commun, puisqu'ils n'avaient plus de terre commune. L'identité juive se mit à s'exprimer par des expériences vécues dans un espace temporel qui allait devenir son refuge et survécut avec une persistance qui infirma tous les calculs.

L'abri du temps

L'acclimatement à cette nouvelle situation était d'autant plus aisée que la piété juive avait déjà pris ses distances par rapport à la culture ambiante du monde hellénistique. Persuadés du caractère sacré de la beauté, les Grecs étaient comblés par sa contemplation, tandis que les Juifs, croyant à la beauté de la sainteté, étaient induits à en percevoir les exigences. L'Ecriture soulignait cette différence de perspectives en assumant nettement la tendance à écouter plutôt qu'à voir. Tandis que les Grecs produisaient leur art dans un espace discernable, le peuple de la Bible vivait essentiellement dans un temps prégnant de signification. Peu soucieux de symboliser leurs valeurs et de renforcer leurs aspirations par le truchement d'un médium spatial tel que l'architecture ou la sculpture, les Juifs, sensibles à une voix intérieure, valorisaient la durée de l'existence en créant des instants d'éternité.

L'histoire encouragea cette tendance au moment où les circonstances contraignirent Israël à transcender l'espace en informant une vie spirituelle liée au temps. Pendant vingt siècles, les Juifs ont survécu sans le secours d'un territoire exclusif ni le soutien de sanctuaires proprement dit. Ils n'occupaient jamais un terrain qu'en vertu des bonnes grâces de l'hôte, et comme celles-ci étaient toujours sujettes à changement, ils ne tardèrent pas à réaliser que poser des fondations religieuses dans la dimension spatiale eût été bâtir sur des bases bien précaires.

Le souvenir de Joseph et de sa famille en Egypte encourageait leurs descendants à s'intégrer dans un milieu donné, tout en préservant leur identité particulière. En Europe comme en Orient, ils étaient les témoins passifs de l'activité du christianisme et de l'islam, à savoir, l'acquisition et le contrôle d'un espace. Mais, si les autres luttaient pour la formation de cartes, que ce soit celles du Dar el salam ou de la chrétienté, ils préféraient, pour leur part, s'appliquer à la sanctification du temps. La vocation d'Israël s'affirmait en actualisant un calendrier sacré fait de commémorations religieuses et d'actes de foi réglés sur le cours des saisons et des heures.

Loin d'être un pur handicap, cette privation d'espace s'avéra providentielle comme moyen de survie. Le peuple juif se maintint, dans une large mesure, non pas en dépit de l'absence d'espace mais à cause d'elle car la dispersion protégea ses communautés de la destruction physique. L'abandon de la catégorie lieu préserva Israël de l'anéantissement. Aussi, lorsque les Croisés ravagèrent les synagogues de la vallée du Rhin, pensant arracher par là les racines du Judaïsme européen, l'effet fut-il minimal car les critères suivis pour identifier les centres vitaux du Judaïsme ne s'y appliquaient pas, étant donné qu'il n'était plus lié à aucun territoire. Pouvant subsister dans la plus humble demeure comme dans les terres les plus lointaines, il transcenda l'espace et, ce faisant, devint universel.

La frustration de l'antisémite venait du fait qu'aucune destruction matérielle ne pouvait entraîner celle d'Israël. Le seul moyen de l'anéantir devait passer par le médium du temps, en cherchant à interdire l'observance du Shabbat, des Fêtes et des cérémonies rituelles, en bref, à supprimer tous les moments exaltants du vouloir vivre juif. Mais cette machination était vouée à l'échec, à moins de s'en prendre directement à la durée même du Juif, autrement dit, à sa propre vie. Tant qu'il restait à l'abri du temps, son Judaïsme demeurait inviolé car, dans ce qui était devenu pour lui une seconde patrie, il pouvait vivre à son gré et s'exprimer jusqu'aux limites de son potentiel. Ce refuge était inexpugnable car toute hostilité y rencontrait l'obstacle de la foi, celui que l'on ne franchit pas.

La valeur du temps

Fort heureusement, la conception biblique de l'univers ne pouvait que favoriser une telle transition vers le temps. Cette vue s'opposait au mythe grec de l'Eternel retour qui voyait une analogie entre la progression du temps et celle des astres au mouvement répétitif et clos. Il en résultait un monde statique car, dans une perspective globale, le devenir d'une réalité qui revenait perpétuellement au même état était implicitement annulé. La même somme d'existence était préservée dans un cosmos où le passé devenait une préfiguration du futur puisque rien n'était jamais perdu ni créé. Aucun événement n'étant unique, donné une fois pour toutes, aucune transformation n'était susceptible d'être finale. En un certain sens, rien de nouveau n'apparaissait dans un tel monde où l'histoire était périodiquement abolie. Le temps ne pouvait être un facteur décisif de l'existence car il était lui-même constamment renouvelé dans une durée cosmique qui se réduisait à un Eternel retour.

Pour la foi d'Israël, au contraire, les événements historiques revêtaient déjà en eux-¬mêmes une signification particulière. Mais leur succession recelait aussi une cohérence mystérieuse car elle était l'expression d'un vouloir divin. En décelant une intention cachée dans la durée historique, les prophètes d'Israël découvrirent le sens du temps et transcendèrent la conception cyclique des Grecs car leur vision du monde postulait un temps linéaire à orientation définie. Ils perçurent peu à peu, dans la trame de l'histoire, la récurrence des signes d'une intervention divine où la créature interpellée par le Créateur pouvait pressentir son Vouloir et son Etre. En intériorisant le sens de ce dynamisme sacré, la foi donnait à la conscience de s'y ouvrir pour y participer. Israël fut ainsi le premier peuple à saisir la valeur du temps en y voyant une épiphanie permanente de Dieu et, ce faisant, contribua à l'émergence de l'histoire.

Il arriva par surcroît que, sous l'effet de l'adversité, une interprétation renouvelée de l'histoire s'ébaucha en Israël par le truchement du messianisme. Les Hébreux avaient toujours été portés à voir un lien entre Dieu et la suite des événements. Mais, revenant sur le mot d'Isaïe : “Oh ! Si Tu crevais les cieux et si Tu descendais !”, l'inspiration prophétique perçut aussi, dans le futur, un moment particulier où Dieu manifesterait non seulement son Action mais sa Présence. Le messianisme empêcha une nation éprouvée de se résigner en lui offrant une nouvelle perspective dont la réalité s'imposa de plus en plus à l'esprit.

Cette conviction s'est peu à peu cristallisée autour de la personne du Messie. Mue par une espérance indéfectible, l'âme juive guette le jour où un homme viendra qui portera en lui les attentes plus ou moins avouées d'Israël. Entre temps, elle tend à voir dans cette figure la personnification d'un besoin commun qui peine à se définir, précisément parce qu'il a besoin de cet individu pour se dire. Assumant lui-même l'inconscient collectif de sa nation, cet être aura à cœur d'endosser les aspirations les plus secrètes des siens. Transformés par cette espérance, beaucoup d'entre eux s'identifient déjà à lui, au point de faire de sa personne une composante de leur propre ego.

Le Messie sera avant tout un enfant d'Israël destiné à recevoir l'obédience de ses proches. Se souvenant du premier songe de Joseph, où les gerbes des aînés s'inclinèrent devant la sienne, les frères du Messie reconnaîtront, eux aussi, la prééminence du dernier arrivé. A l'instar de la primauté de Joseph, celle de l'être attendu sera confirmée par des signes d'en haut, comme dans la vision où l'enfant préféré vit “le soleil, la lune et onze étoiles” se prosterner devant lui. Etranger aux honneurs et aux privilèges, son ascendant émanera d'une force de caractère et d'une grandeur d'âme relevant d'un sublime, venu d'ailleurs.

Loin de se limiter aux enfants d'Abraham, l'influence du Messie aura une portée universelle car le monde entier sera sauvé le jour de sa venue, aussi Israël attribue-t-il une valeur eschatologique au futur. Ce Jour-là sera en effet le dernier, mais il rayonne sur tous les jours qui y mènent et les valorise. Dans l'attente de cette rencontre, l'histoire n'est plus un cycle fermé mais une voie ouverte sur une théophanie où - depuis la fin des temps - Dieu fait signe à son peuple et à toutes les nations du monde.

Malheureusement, après avoir créé l'histoire, le moment vint où les Juifs cessèrent d'écrire l'histoire et commencèrent à en souffrir. Ayant perdu le contrôle d'un territoire après la mainmise des Romains sur le pays, ils ne pouvaient se sentir chez eux nulle part et furent bien vite acculés à un statut mineur. Mais comme ils ne pouvaient s'y résigner, le moment vint où le médium de l'espace leur parut nécessaire, pour se sentir à l'aise dans le concert des nations et retrouver les moyens d'exprimer ce qu'ils avaient à dire au monde.

Le désir de l'espace

L'absence d'espace n'était pas, à vrai dire, une caractéristique foncière du Judaïsme. A l'époque biblique, la Terre Sainte constituait un territoire sacré dont la sainteté se reflétait dans des institutions appropriées. En son centre, le Temple - où tout convergeait vers le Saint des Saints - était empreint d'une sainteté encore plus éminente. Le sentiment de révérence inspiré par ce lieu était tel qu'après avoir transcendé l'idée d'une localisation de la Présence divine, les Sages retinrent l'expression HaMaqom [le Lieu] pour évoquer Celui qu'on ne peut nommer.

On déformerait la théologie de l'exil si l'on n'y incluait pas également sa dimension spatiale maintenue - en espérance - par la nostalgie de la Terre d'Israël. Le souvenir de l'injonction faite à Jacob : “Quitte ce pays et retourne au pays de ta famille !” informait la prière récitée trois fois par jour, en se tournant vers Jérusalem, de façon à confirmer cette orientation topocentrique. La piété encourageait l'espoir du retour bien qu'il ouvrît les perspectives les plus sombres sur le sort du pays. La tradition rabbinique veillait en effet à rappeler que, tout en étant universelle, la plénitude attendue serait précédée d'une épreuve nationale sans pareil : “Lorsque le Messie viendra, disait-elle, Il pleurera sur les villes d'Israël puis, le troisième jour, il annoncera la Paix au monde.”

Bien décidés à conjurer les tourments de l'exil, les Juifs ne désespérèrent jamais de se retrouver sur la Terre promise à Abraham, pour y travailler et faire revivre sa poussière, sans être soumis à des volontés étrangères qui faisaient tout pour les méconnaître. Ils pourraient enfin se libérer des moyens d'expression adoptés par de nombreuses générations dans les pays les plus divers, en se mettant à parler “la même langue et les mêmes mots” mentionnés au Livre de la Genèse. Les faits confirmèrent leur attente car en pénétrant dans tous les domaines de l'existence, la magie des mots bibliques est devenue, pour tout un peuple, la sève nourricière de sa vie profonde. Faisant figure d'un Eden revisité, le retour à 1'hébreu - avec ses renvois implicites à tout un code de sous-entendus - s'est révélé porteur de possibilités insoupçonnées. Redevenue vivante pour certains, la langue de la Révélation s'est vue ainsi restituée au patrimoine universel de l'humanité dans un bouleversement qui allait contribuer, par effet induit, à amender les rapports du peuple élu avec les nations.

Les nombreuses références de la liturgie synagogale à la Terre Sainte manifestent que les Juifs ne renoncèrent jamais complètement à la catégorie espace, au moins en idéal. Bien entendu, le motif de cette sainteté n'émanait pas du lieu en soi, mais des événements qui s'y étaient déroulés et qui - par grâce divine - s'y reproduiraient au temps marqué. Tout en vivant loin de leur terre, les Juifs en faisaient une catégorie conceptuelle informée par le souvenir d'un passé et l'espoir d'un futur entretenus dans la foi. En ravivant la mémoire de l'espérance, la prière évinçait l'exil. A cet égard, le Ba'al Shem Tov, fondateur du Hassidisme, rappelait à ses disciples : “L'exil c'est l'oubli, mais la racine de la rédemption, c'est la souvenance !”

L'archéologie a confirmé, si besoin était, cette préoccupation. On a en effet découvert dans la vallée de Beit She'an, près du kibboutz de Maoz Haïm, les restes d'une synagogue du 6ème siècle, où les mosaïques présentent une nomenclature des frontières d'Israël conforme aux prescriptions du Talmud en la matière. Vivant sous la férule du pouvoir byzantin, comme des étrangers dans leur propre pays, ces Juifs ne pouvaient renoncer à la perspective, si lointaine fût-elle, de vivre un jour, librement sur la Terre qui avait été la leur.

Au cours des siècles, l'expérience spatiale des Juifs consista essentiellement dans le passage constant de l'espace concret, représenté par le pays de résidence, à l'espace de référence évoqué par la nostalgie de la terre des origines. Cette situation entretenait tout naturellement un sentiment de différence et de discontinuité, par rapport au milieu ambiant, qui n'est pas sans jeter une lumière sur l'état d'esprit résultant d'une diaspora dont l'ampleur et la constance sont restées inégalées. Le cas de Haïm Weitzman, leader incontesté du mouvement de retour à Sion, est éclairant à cet égard. Né dans un shtetl, autrement dit, une bourgade juive de la Russie blanche, il parlait de la coupure entre eux et nous, dans ces hameaux où “les Juifs vivaient en formant des îlots disséminés dans un océan de Gentils.” Mais, ajoutait-il, “Nous étions enracinés dans notre propre culture”, en se référant au yiddish et plus encore à l'hébreu.

Résidant à Berlin où il poursuivait ses études, il se mêla à la société des étudiants juifs venus, comme lui, de Russie. “C'était un monde curieux, dira-t-il plus tard, qui vivait en dehors de la notion de temps et d'espace.” En effet, ces jeunes expatriés recouraient au yiddish en famille, parlaient d'idéologie en russe, d'utopie en hébreu, et de culture en allemand tout en rêvant d'un endroit mythique appelé Sion. Cette situation limite faisait dire, plus tard, à un historien israélien : “Pour supporter cet éclatement extrême, les Juifs avaient souvent dû neutraliser l'espace dans ce qu'il avait de physiquement attachant pour n'assumer pleinement que les espaces métaphysiques : le passé, la langue, les Ecritures, le destin du peuple élu, la Terre promise - sans oublier le socialisme, la physique nucléaire, le violon ou les échecs.” On sent que cet univers mental supposait un divorce entre les textes fondateurs et la grisaille du quotidien, autrement dit, entre la Bible et le Talmud qui parlaient de la Terre absente, et la réalité souvent décevante des endroits où les circonstances les avaient menés.

Comme une telle situation ne pouvait durer indéfiniment, une minorité bien inspirée se laissa emporter par l'attrait de l'éventuel, en optant pour une ligne de conduite où tout semblait irrévocable avant même que d'avoir commencé.

Le problème de l'espace

Au terme d'une longue attente, la réapparition de l'espace au 20ème siècle, comme catégorie de l'expérience juive, a constitué le tournant le plus décisif de l'histoire d'Israël depuis la destruction du Temple. Les problèmes de lieu ont finalement supplanté ceux du temps dans la hiérarchie des préoccupations nationales au cours d'une transmutation que n'inspirait pas seulement l'adage talmudique selon lequel “changer de place c'est changer de sort”, mais une volonté de renouvellement radical. Ce renversement de priorités devait induire tout un peuple à transférer, au moment opportun, ses potentialités spirituelles du domaine du temps à celui de l'espace. Une telle transition n'était certes pas sans risques car on pouvait être tenté d'assimiler le lieu à la puissance et de confondre le contrôle d'une terre avec celui d'un destin.

Mû par un besoin inextinguible de renaître sans cesse, le peuple juif contrôle à nouveau un territoire, mais se rend compte que la réémergence dans l'espace s'avère plus laborieuse que prévue. L'euphorie engendrée par le mouvement du retour dans ce qui fut la terre de Canaan, ne peut dissimuler le dilemme causé par son succès, car maintenant, la question essentielle ne concerne plus seulement la façon de se référer à un moment du temps mais à un point de l'espace. La simple considération de Jérusalem montre que ces perspectives ne se recouvrent pas nécessairement. Comme entité d'histoire sacrée, prise entre le souvenir des origines et l'attente des derniers jours, Jérusalem envahissait la pensée et la piété d'Israël. C'était un symbole de la sainteté divine et de la rédemption finale tandis qu'aujourd'hui, la ville de Jérusalem ne semble pas être tout à fait cela.

A la suite de l'effondrement des structures occasionné par l'occupation romaine en 70, l'Assemblée de Yavné sanctionna la doctrine de Rabbi Yohanan ben Zakkai, devenu sur ces entrefaites, l'inspirateur d'un peuple aux abois. Il préconisait un retour à la condition sinaïtique, en ce sens que l'on devait désormais se préparer à un renouvellement intégral. Etant donné la détresse où il avait sombré, le peuple juif ne pouvait plus espérer qu'une réalité ultime. Affinée au creuset de l'épreuve, sa foi faisait naître en lui des aspirations si profondes que seul pourrait combler un événement confinant au transcendant.

L'impression qu'on n'y est pas encore peut incliner à la perplexité. Beaucoup ressentent l'ambiguïté de la situation créée par le retour à Sion car ce que l'on voit n'est pas exactement ce que l'on attendait. Pour éviter l'équivoque, certains dénient toute connotation religieuse à la nouvelle entité politique du fait que le retour devait résulter d'une grâce divine et non pas d'un effort humain, comme semble l'impliquer la mise en garde du Talmud : “Tu ne franchiras pas le mur (de Jérusalem) !” D'autres, à l'instar de certains groupes hassidiques, tels que Satmar, vont jusqu'à nier la légitimité du nouvel Etat en excipant du principe que, s'attribuer ce qui doit rester un don de Dieu, relève du sacrilège.

En tout état de cause, la transition de la catégorie temps à celle de l'espace se montre aussi ardue que radicale. L'écueil provient de la tendance non illusoire à aborder la nouvelle situation dans une perspective limitée au temps en négligeant les problèmes posés par l'espace. Cet achoppement divise les esprits car si les questions concernant le temps créent un certain consensus, il n'en est pas de même quand on en vient au lieu. La désillusion en ce domaine peut, à l'occasion, provoquer chez certains le sentiment d'être exilés, non de leur terre, mais des valeurs auxquelles ils avaient rêvé. Conscient d'une telle éventualité, Gordon avait pris les devants en déclarant au moment où l'idée du retour commençait à se préciser :

"Si l'émigration vers la Palestine ne révolutionne pas radicalement les structures sociales juives elle n'est rien d'autre que le transfert de l'exil à la Terre d'Israël. "

Il n'en reste pas moins que beaucoup ont suffisamment de sens historique pour tenter de s'en inspirer. Vivant avec leur peine et leur espoir sur la terre recouvrée, ils éprouvent la nécessité de marquer, non seulement le temps mais le lieu, d'une signification ultime. Si le temps est la mesure du changement et la vie, le processus du devenir, la question se pose de savoir comment la valorisation du temps peut-elle affecter l'existence dans un endroit donné ? Le discernement requis par une telle exigence est à la mesure de son enjeu, comme le rappelle l'un des Sages du Talmud : “Le désir de comprendre la réalité équivaut, pour un être humain, à assister à la reconstruction du Temple de Sainteté !”

***

Le défi auquel Israël veut répondre aujourd'hui est caractérisé par le besoin de gérer convenablement son espace. Cette exigence nécessite bien des ajustements car si les élaborations conceptuelles pouvaient suffire à une vie référée essentiellement au temps, l'accès à l'espace requiert une pensée en situation, soucieuse de prendre en compte le concret souvent imprévu de la vie. Un Judaïsme évoluant en interaction avec le temps et l'espace est ainsi appelé à allier la tolérance inspirée par le sens de sa relativité à l'intransigeance issue de la conviction de son destin.

Après s'être reconstitué sur la terre ancestrale, Israël est un peu à la recherche d'une âme. Pour le meilleur comme pour le pire, le peuple juif a retrouvé la dimension espace. Pendant des siècles, il a subsisté en son absence. Il apprend maintenant à survivre à sa présence.

© Un écho d'Israël 

 

Mis en ligne le 12 février 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org