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Israël (Société - mentalités)
Appeasement

Quand Amnesty International étouffe la conscience, Margarette Driscoll
15/02/2010


15/02/10

 

The Sunday Times, 14 février 2009

Texte original anglais : "The conscience stifled by Amnesty".

Traduction française : Menahem Macina 

(Justin Griffiths-Williams)

Sahgal soutient que Amnesty ne devrait pas s'associer avec Cageprisoners, qui semble porter assistance à des militants qui croient au djihad mondial


Amnesty International s'est fait une réputation de champion de la liberté d'expression en faisant campagne pour des prisonniers qui avaient protesté contre des régimes d'oppression dans le monde. Mais on en vient à protester contre l'organisation elle-même… alors, il semble que ce soit une tout autre affaire.

La semaine dernière, Gita Sahgal, militante très respectée, qui consacre sa vie à la défense des droits humains, et est à la tête du département en charge des problèmes afférents au "sexe", a dit au Sunday Times qu'elle était préoccupée par les relations d'Amnesty avec Cageprisoners [prisonniers en cage], une organisation dirigée par Moazzam Begg, un ancien détenu de Guantanamo.

Depuis sa libération en 2005, Begg a parlé aux côtés d'Amnesty dans nombre de manifestations et participé à l'organisation d'une manifestation à Downing Street, le mois dernier. Sahgal a senti que l'étroite relation entre Amnesty et Cageprisoners - qui semble soutenir ceux qui croient au djihad mondial – constituait une menace pour l'intégrité d'Amnesty.

« Apparaître sur des podiums aux côtés du plus célèbre partisan des Talibans en Grande-Bretagne, est une grande erreur de jugement »,

a-t-elle écrit aux dirigeants d'Amnesty, suite à la manifestation de Downing Street.

Estimant que sa préoccupation n'avait pas été prise en compte, elle décida de l'exprimer publiquement. Quelques heures après la parution de notre article, elle a été suspendue. Son téléphone s'est mis à sonner occupé en raison des nombreuses demandes d'interview d'organes de presse. L'affaire a également enflammé la blogosphère, en partie du fait de l'importance d'Amnesty – qui a quelque 2 millions 800 000 membres et une quantité de prestigieux partisans -, mais aussi parce que Sahglal avait touché le point sensible : la naïveté de la classe moyenne, blanche et libérale, en matière de traitement des intégristes islamiques.

Dire que la semaine passée a été difficile pour Gita Sahgal serait un euphémisme. Elle craint pour sa sécurité et celle de sa famille. Elle a - temporairement du moins - perdu son emploi et a constaté qu'il est presque impossible de trouver quelqu'un pour la défendre dans un conflit potentiel afférent au droit du travail. Elle a pourtant téléphoné de tous côtés aux avocats de défense des droits de l'homme qu'elle connaît, mais ils ont tous refusé de l'aider, en invoquant un conflit d'intérêts.

« Alors qu'on prétend que nous devons défendre tout le monde, quels que soient les faits, il semble que si vous êtes une femme laïque, athée, britannique d'origine asiatique, pour nos cabinets de droit civil, vous ne méritez pas d'être défendue », dit-elle avec ironie.

Il ne se trouve donc personne dans le monde de la défense des droits de l'homme pour croiser le fer avec Amnesty. Ce n'est une surprise pour personne et encore moins pour Gita Sahgal.

« Je connais la nature de ce que j'affronte, je n'ai pas fait ce que j'ai fait à la légère », affirme-t-elle.

Elle est fougueuse et impénitente et ne manque pas de soutiens : nous la rencontrons, par exemple, dans un bureau prêté par un ami de la famille de Peter Benenson, l'avocat qui a fondé Amnesty en 1961. Elle a eu de nombreux messages privés d'anciens collègues.

« Les gens sont choqués. Il y a beaucoup d'inquiétude dans l'organisation, et c'est très encourageant », dit-elle.

Amnesty et Begg sont en désaccord avec ce que Sahgal (53 ans) a à dire. Claudio Cordone, secrétaire général d'Amnesty International, a écrit au Sunday Times pour dire qu'il était « ridicule » d'accuser Amnesty d'avoir quelque lien que ce soit avec les Talibans.

Selon lui,

« Amnesty International travaille avec Moazzam Begg en sa qualité d'ancien détenu de la Baie de Guantanamo et de victime des violations de ses droits humains qu'il a subies là-bas […] Moazzam Begg n'a jamais été jugé ni reconnu coupable de délits liés au terrorisme, et il a réfuté publiquement les accusations à son encontre en cette matière. »

Cordone s'insurge contre le fait que Begg soit « jugé par les médias », mais, pour une part, la position de Sahgal consiste à affirmer que les organisations de défense des droits de l'homme doivent être hyper scrupuleuses non seulement dans le choix des gens qu'elles choisissent d'aider, mais aussi à propos des relations que ces gens continuent d'entretenir – et que les décisions qu'elles prennent doivent accepter d'être l'objet d'un examen public.

Le traitement infligé aux détenus de Guantanamo continue de faire les manchettes des journaux, le cas le plus récent remonte à la semaine dernière, lorsque le gouvernement a été forcé de dévoiler des preuves attestant  que le MI5 [Services du Renseignement intérieur] avait connaissance du fait que Binyam Mohamed avait été torturé à la requête des États-Unis.

Sahgal reconnaît :

« Amnesty souligne l'importance du cas de Binyam Mohamed, et avec raison, bien entendu. Moazzam Begg a des procès en cours et j'espère qu'il les gagnera. Mais là n'est pas le problème ».

Etant donné le caractère sensible de ce qui est en cause, il semble raisonnable de se demander à qui vont les sympathies de Begg. Dans son autobiographie, il raconte qu'il a commencé à s'intéresser à la politique islamique vers ses vingt ans, et que, plus tard, il a tenu une librairie qui avait en rayons des ouvrages islamistes. Il s'est rendu en Bosnie et en Afghanistan, et il admet avoir donné de l'argent à des combattants musulmans, mais il nie avoir pris part à quelque combat que ce soit.

En 2001, il est parti vivre en Afghanistan avec sa femme et ses jeunes enfants, afin, dit-il, de réaliser son rêve de devenir enseignant. Il a contribué à fonder une école avec des sections pour garçons et filles, et il a installé des pompes à eau. Quand commença l'attaque des alliés contre l'Afghanistan, à la fin de cette année-là, la famille s'enfuit au Pakistan, où Begg, alors âgé de 42 ans, fut arrêté. Sa famille a toujours maintenu qu'il s'agissait d'une erreur d'identité.

Dans son livre, il dit que les Talibans étaient ce que l'Afghanistan avait eu de mieux au cours des 25 années passées.

« J'ai parlé de ce que je croyais à l'époque », dit-il à présent. C'est ce que je comprenais, sur la base de ma connaissance du pays, à savoir, qu'il n'y avait ni loi ni ordre, que des chefs de guerre avaient pris le contrôle du pays, que des enfants servaient d'esclaves sexuels, que la production de drogue était très importante, et que les Talibans avaient mis un terme à tout cela. Telle était la réalité sur le terrain. C'était le meilleur du pire. »

Il croit qu'il est approprié de parler avec les Talibans maintenant, parce que, dit-il :

« Les Talibans sont des Afghans et nous ne le sommes pas. Les Britanniques ne sont pas des Afghans, ni les Américains. Et même si l'on n'aime pas ce qu'ils défendent, ils ont plus de droits que quiconque dans ce pays.

Finalement, ce que nous faisons maintenant dans le cadre de notre politique étrangère, c'est de parler avec les Talibans, nous collaborons avec les Talibans, ces gens que nous avons diabolisés durant les neuf années passées, et c'est exactement ce que nous avons fait en Irlande du Nord.

Je n'ai jamais dit que nous devrions donner de l'argent aux Talibans – toutefois, c'est ce que fait le gouvernement. Mais nous devons collaborer avec ces gens même si nous estimons qu'ils sont extrêmement désagréables. Alors, le dialogue avec les Talibans est quelque chose que non seulement je souhaite, mais que j'ai préconisé depuis très, très longtemps. »

Quant aux atteintes aux droits de l'homme perpétrées par les Talibans, Begg dit qu'il les a constatées lui-même et qu'il a écrit à leur propos :

« Je les ai constatées parce que je vivais là-bas. Mais j'ai vu les Américains perpétrer plus d'atteintes aux droits de l'homme, je peux vous l'assurer. Mais je n'ai pas dit pour autant qu'il ne fallait pas parler avec les Américains. »

Il contredit le point de vue de Sahgal en disant qu'elle est, à sa manière, une fondamentaliste :

« Elle préconise que le gouvernement ne collabore même pas avec le Conseil musulman de Grande-Bretagne. Ce n'est pas une position normale. »

Et il rejette la description qu'elle fait de lui comme étant le plus célèbre partisan du régime Taliban en Grande-Bretagne :

« C''est ridicule de dire ça. J'ai parcouru le pays avec des anciens soldats américains, plusieurs fois... ce qui ne semble pas être un comportement très Taliban ou Al-Qaeda, n'est-ce pas ? »

Ce ne l'est pas, en effet. Mais quand Asim Qureshi, l'un de ses collègues de haut rang à Cageprisoners, a participé à un programme radiophonique avec Sahgal, la semaine dernière, on lui a rappelé que dans une allocution qu'il avait faite lors d'une rencontre organisée par le Hizb ut-Tahrir, un parti politique islamiste, il avait soutenu le "djihad" en réaction à l'oppression des musulmans, et n'avait pas pris ses distances avec ces sentiments. Cageprisoners ne fait pas seulement campagne au nom de ceux qui sont détenus sans procès, mais aussi pour les islamistes intégristes qui ont fait l'objet de procès en bonne et due forme devant les tribunaux britanniques, tels Abu Hamza et Abu Qatada. Sahgal croit que l'organisation a un programme

« qui va au-delà de ce qu'est une organisation pour les droits des prisonniers ».

Pour avoir une perception plus large de la situation, il faut savoir comment les organisations humanitaires — et la société dans son ensemble — doivent considérer les intégristes islamiques. On a beaucoup débattu de la question de savoir si c'est parce qu'ils sont mus par un sentiment pavlovien d'anti-américanisme, que des Blancs libéraux ont sympathisé avec des intégristes islamiques, et donc implicitement toléré leur intolérance, particulièrement envers les femmes.

« Pour moi c'est une forme de racisme », dit Sahgal, « parce que ce qu'ils font, c'est détruire les expériences des personnes qu'ils oppriment. Et le discours sur le 'choc des civilisations', ne résout rien parce qu'il élude les idéologies djihadistes en les considérant comme un concept musulman normal. Ce qui est très dommageable pour les musulmans ordinaires. »

« Si les hommes incarcérés à Guantanamo avaient été des Blancs fascistes », dit-elle, « j'espère que nous les aurions défendus. Nous aurions eu l'obligation de les défendre – mais il n'aurait pas été nécessaire pour autant de les faire monter sur 50 ou 100 podiums. »

Le problème, estime-t-elle, c'est que les organisations de défense des droits de l'homme se persuadent qu'ils constituent des « victimes parfaites ».

« Mais une victime peut aussi être un criminel », dit-elle. « C'est une réalité élémentaire ».

Une réalité qui l'a troublée durant longtemps. Il y a quelques années, avant qu'elle fasse partie du personnel d'Amnesty, on lui a demandé de prendre la parole aux côtés d'un homme dont le fils avait été arrêté durant une insurrection dans le nord de l'Inde :

« Son fils avait disparu et il était allé à sa recherche de poste de police en poste de police. C'était un récit très émouvant et il était difficile de retenir ses larmes. Il était venu remercier Amnesty pour les cartes postales que l'organisation avait envoyées et pour les lettres qu'elle avait écrites au gouvernement. Il estimait que c'est à cela que son fils devait la vie, et c'est là, évidemment, la force de notre travail.

Le problème est qu'il était entouré d'hommes qui étaient visiblement des activistes politiques sikhs, alliés au groupe qui avait assassiné Indira Gandhi. Une personne évidemment pleine de bonnes intentions m'avait invitée à prendre la parole sur un podium près d'une victime parfaitement authentique, mais elle n'avait pas prêté attention à ceux qui l'accompagnaient. »

C'est pour avoir mis en évidence cette sorte d'erreur, que Sahgal se retrouve dehors, dans le froid. Elle dit qu'elle a besoin de parler de ce problème parce qu'elle sent qu'il ne se résoudra pas de lui-même. Elle va suivre la situation avec intérêt pour voir si les relations entre Amnesty et Cageprisoners vont se refroidir.

« Tous les signes indiquent que ce ne sera pas le cas », dit-elle. « Ils indiquent que c'est moi qui suis l'objet du refroidissement de ces relations. »

 

Margarette Driscoll

 

© The Sunday Times

 

Mis en ligne le 15 février 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org