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Shoah

Peut-on parler de la Shoah en terre d'Islam ? Entretien avec Mme Revcolevschi, Présidente du Projet Aladin
16/02/2010

16/02/10
 

A l'occasion de la « Journée internationale de la commémoration de l'Holocauste » du 27 janvier 2010, le Projet Aladin et le Ministère des Affaires étrangères viennent d'organiser des rencontres littéraires et historiques dans dix villes : Rabat, Casablanca, Tunis, Istanbul, le Caire, Bagdad, Erbil, Amman, Jérusalem et Nazareth. Au terme de ces journées, nous avons interrogé Anne-Marie Revcolevschi, Présidente du Projet Aladin.
 
Avant  d'aborder la tournée que vous venez d'organiser dans dix villes du monde arabo musulman et en Israël,  voulez- vous nous rappeler la vocation de l'Association  « Projet Aladin »  que vous présidez après avoir dirigé la Fondation pour la mémoire de la Shoah ?
 

Fidèle à sa ligne de départ, la vocation d'Aladin est double : combattre la déferlante négationniste, les amalgames et la banalisation de la Shoah, issus notamment de certaines sphères du monde arabo-musulman, et promouvoir la connaissance du judaïsme et de son histoire en renforçant le dialogue interculturel, la tolérance et la compréhension de l'autre. Nous visons ces objectifs à travers la diffusion de connaissances dans les langues de ceux qui propagent cette désinformation, soit pour délégitimer l'existence de l'Etat d'Israël soit par pur antisémitisme. Comme chacun sait, cette propagande prend sa source dans certains Etats, notamment en Iran, avec des relais importants dans les cercles islamistes; elle se répand aujourd'hui dans toutes les sphères du monde musulman à travers les médias modernes dont l'Internet, évidemment. C'est donc aux opinions publiques, aux intellectuels et aux personnalités politiques de ces pays qu'Aladin s'adresse pour répondre à cette désinformation : d'abord en traduisant pour la première fois en arabe et en persan des livres majeurs relatifs à cette période et en les diffusant à travers notre bibliothèque numérique "www.aladdinlibrary.org". Ensuite, en donnant un certain nombre d'informations sur notre site multilingue (www.projetaladin.org) sur la Shoah, les Juifs et l'histoire des communautés juives en terre d'islam jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale ; un site sur lequel nous publions aussi un certain nombre d'informations émanant des médias arabes, turcs et persans sur les sujets précédemment évoqués. Notre autre objectif est d'expliquer, toujours par la diffusion des connaissances, l'histoire des communautés juives en terre d'islam en distinguant les périodes où les relations entre juifs et musulmans ont été harmonieuses, ou au contraire violentes.

Mais pourquoi aborder l'histoire des communautés juives en terre d'islam et dans ce cas, pourquoi vous êtes vous arrêtés à leur départ de ces pays ?

A la première question, je répondrais tout simplement, parce que cette mémoire et donc cette histoire, sont en train de s'effacer de ces pays avec le départ souvent forcé des communautés juives en Israël ou dans les différents pays d'accueil que nous connaissons. Il en résulte que les jeunes générations, non seulement ignorent combien les communautés juives ont fait partie de l'histoire de leur pays, mais elles ont aujourd'hui une image absolument déformée des Juifs ; les historiens et intellectuels de ces pays avec lesquels nous travaillons sont les premiers à nous dire combien il est essentiel de rappeler et d'enseigner ce volet d'une histoire commune, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Le rôle en particulier de certains pays protecteurs vis à vis des juifs, comme la Tunisie pendant la guerre ou le Maroc qui ouvrit ses portes à de nombreux juifs pourchassés d'Europe, est aujourd'hui méconnue, aussi bien des jeunes musulmans que des jeunes juifs. Quant à votre remarque sur le fait que, sur notre site, nous ne sommes pas allés plus loin chronologiquement, vous avez raison et nous y réfléchissons.

Avez-vous des partenaires musulmans qui vous accompagnent dans vos projets ?

Absolument : la constitution d'un tel réseau a été pour nous, depuis le début, une priorité et un atout. D'abord nos parrains, comme le Prince Hassan de Jordanie, M. Abdoulaye Wade, Président du Sénégal, la princesse Haya Al Khalifa de Bahreïn, ancienne présidente de l'Assemblée Générale des Nations Unies. M. Ely Ould Mohamed Vall, ancien Président de la Mauritanie et M. Abdurrahman Wahid, a,cien Président d'Indonésie, qui vient de mourir. De plus, notre Comité de conscience, caution intellectuelle et morale de nos initiatives, compte des personnalités diverses comme M. Driss Khrouz, directeur de la Bibliothèque nationale du Maroc, le Professeur Ilber Ortayli, président du Musée Topkapi d'Istanbul, le Dr Moustafa Ceric, Grand Mufti de Bosnie, M. Hédi Baccouche, ancien Premier ministre tunisien, le Professeur Darioush Shayegan, philosophe éminent iranien. Notre Conseil d'administration est lui-même composé de personnalités de cultures, de nationalités et de religions diverses : musulmanes, juives, chrétiennes et laïques. Enfin, une année s'étant à peine écoulée depuis notre lancement à l'UNESCO, plus de mille personnalités dont plus de la moitié émanant du monde musulman nous ont déclaré soutenir les initiatives d'Aladin. Certaines d'entre elles ont d'ailleurs tenu à s'exprimer publiquement sur notre site et chaque jour - nous avons environ 15.000 visites par mois -, les internautes nous encouragent, nous corrigent et nous font des suggestions. Notre newsletter s'adresse aujourd'hui à quelque 7.000 lecteurs dans plus de cinquante pays. Quant à notre bibliothèque, c'est plus de 10.000 livres qui, jusqu'ici, ont été téléchargés.

Venons-en maintenant à la tournée de conférences consacrée à la Shoah que vous venez d'effectuer. Quels étaient vos objectifs ?

A l'Unesco, en mars dernier, ce sont les pays du monde arabo-musulman qui ont envoyé leurs représentants à Paris. Avec eux, nous nous sommes ensuite posé deux questions : a) : doit-on parler de la Shoah en terre d'islam ? Pour nous, la réponse était claire, c'était oui. b) : peut-on parler de la Shoah en terre d'islam ? Pour le savoir, il fallait aller sur le terrain. C'est donc ce que nous avons fait. Ainsi, à l'occasion de la journée internationale du 27 janvier, déclarée par l'ONU à la mémoire des victimes de l'Holocauste, j'ai proposé que nous organisions dans ces pays des soirées littéraires autour du livre « Si c'est un homme », de Primo Levi - que nous avons traduit pour la première fois en arabe et en persan - en présentant également le contexte général de l'histoire de la Shoah.

Pourquoi ce livre ?

Parce que ce témoignage est exceptionnel à cause de sa double dimension : d'une part, il témoigne de la déportation et de la Shoah, et d'autre part, il questionne l'homme, l'humanité et la déshumanité en interpellant le lecteur, n'importe quel lecteur. Nous pensions que la lecture de Primo Levi était la meilleure explication possible pour tordre le cou aux amalgames et au négationnisme. Et, je le dis d'emblée, nous avons eu raison. Nous avons alors proposé au Ministère des affaires étrangères d'être notre partenaire afin que les centres culturels français dans ces pays puissent organiser avec nous ces lectures, ce qu'il a accepté. Et c'est ainsi que nous avons pu organiser entre le 26 janvier et le 5 février des rencontres littéraires et historiques dans les Instituts, Centres culturels et lycées français de neuf villes: Jérusalem, Nazareth, Casablanca, Tunis, Istanbul, Le Caire, Bagdad, Erbil et Amman. A Rabat, c'est la Bibliothèque nationale qui nous a accueillis.

Comment organise-t-on une telle tournée ?

Grâce essentiellement à l'engagement et à l'énergie de plus de cinquante personnalités convaincues de la nouveauté et de l'importance de ce projet ! Ayant dit cela, je tiens d'abord à saluer Bernard Kouchner, Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, dont l'engagement personnel a été un atout majeur dans le bon déroulement de ce projet. Nous avons ainsi pu compter sur la coopération pleine et entière du Ministère des Affaires étrangères et de la plupart de nos Ambassadeurs, Conseillers culturels et Directeurs des instituts et des centres culturels des pays concernés, malgré le temps très court dont nous disposions pour tout organiser. Au nom du Projet Aladin, je veux tous les remercier. Leur concours et leur aide ont été déterminants. Ensuite, nous avons pu compter sur nos amis musulmans, des intellectuels dont la parole est respectée et qui sont intervenus avec autorité et compétence au cours de ces dix soirées : le professeur Mohammed Dadjani, professeur à l'Université d'Al Qods à Jérusalem, M. Khaled Kassab et le Professeur Yossi Chetrit, de l'Université de Haïfa à Nazareth, les professeurs Cengiz Aktar et Ilber Ortayli, d'Istanbul, les professeurs Mohamed Fantar et Mohamed Haddad, de Tunis, les professeurs Jamaa Baida et Dris Khrouz, le directeur de la Bibliothèque nationale du Maroc, l'éminent penseur égyptien, Tarek Heggy du Caire, le Dr. Amira Mostafa de Amman, le Professeur Adel Al-Kayar et le Dr. Ali Al-Rufaie, doyen de la faculté de Droit de l'Université de Bagdad, l'Ambassadeur Hussein Sinjari et l'historien kurde Kemal Mudhir d'Erbil. Evidemment, nous avons aussi pu compter sur l'implication directe et formidable des différentes personnalités, membres du Projet Aladin : à commencer par notre vice-président, Serge Klarsfeld, qui est allé inlassablement parler d'histoire et de mémoire personnelle, à Tunis, au Caire, à Amman, à Bagdad et à Erbil ; à Tunis, l'Ambassadeur de France, Jacques Andréani, Président de notre Comité de conscience, a été accompagné du professeur Annie Dayan Rosenman, qui a commenté Primo Levi devant des intellectuels, professeurs et élèves tunisiens ; à Nazareth, Jean Mouttapa a expliqué Primo Levi et rendu hommage à Salem Joubran, journaliste et poète de Nazareth et traducteur de « Si c'est un homme », en arabe ; le Dr Ali El Samman, grande personnalité égyptienne a présidé avec clarté et autorité la soirée du Caire ; citons bien sûr aussi M. André Azoulay, Conseiller du Roi du Maroc et le professeur Abdou Filali-Ansary, dont les interventions ont placé cette soirée à la Bibliothèque nationale du Maroc, à un niveau intellectuel très élevé. Claude Lanzmann est intervenu brillamment à Istanbul, tandis que François Zimeray, ambassadeur chargé des questions relatives aux droits de l'homme et en mission à Bagdad participait, avec conviction, à la soirée animée par Serge Klarsfeld et Abe Radkin. Enfin, d'autres amis se sont joints au projet : l'historien Jean François Forge en Turquie, les professeurs Joël Kotek et Luba Jurgenson au Maroc et le professeur Philippe Ménard au Caire... sans oublier le Rabbin Daniel Fahri, que l'Institut français de Tunis avait également invité. Mais, il y a toujours les impondérables ; ainsi, à Jérusalem, l'historien allemand Peter Schoettler, retenu avec 40 de fièvre à Berlin, a été remplacé, au pied levé, par l'historien français, François Lafont, actuellement chercheur au Centre français de Jérusalem. Bref, c'est ce travail d'équipe, coordonné par notre excellent directeur, Abe Radkin, présent lui aussi dans plusieurs villes, qui a permis de réaliser ces dix événements.

Vous-même, où vous êtes-vous rendue?

A Jérusalem, Nazareth, Rabat et le Caire. Et je dois vous dire que lorsque j'ai entendu Mme Hala Aziz lire, au Caire, le récit de la « sélection » du convoi des Italiens à Birkenau par Primo Lévi, en arabe, et dans un silence impressionnant, je me suis dit que cette humanité à laquelle nous appartenons tous et dont les nazis avaient voulu nous rayer à Auschwitz, était en train de renaître de ces mots, dans le fond des esprits et des cœurs de ceux et celles qui écoutaient.

Quel a été l'accueil sur place ?

Les soirées se sont toutes déroulées dans un climat de respect et de convivialité. L'attention était grande et le public était réceptif aux explications claires et précises des intervenants, même s'il connaissait parfois les grandes lignes de l'histoire de la Shoah. Souvent, l'émotion était palpable, quand certains intervenants comme Serge Klarsfeld ou le Rabbin Fahri, par exemple, ont raconté leur histoire personnelle, en particulier devant les élèves des lycées de Tunis.

Qui est venu vous écouter ?

Cela dépend. La grande majorité des présents étaient des intellectuels turcs, arabes ou kurdes, sans compter les personnalités qui soutiennent le projet Aladin dans ces pays. Selon les villes et les lieux, le nombre d'invités présents variait ; toutefois, je pense que nous avons présenté l'histoire de la Shoah, pour la première fois, devant plus de mille personnalités sans compter les rencontres avec les 400 lycéens de Tunis et de Casablanca.

Avez-vous noté des points communs et des différences suivant les pays ?

Bien sûr, bien qu'il soit difficile de résumer ces différentes rencontres dans tant de villes différentes. D'abord, je voudrais souligner combien le fait que de hautes personnalités du monde musulman soutiennent le Projet Aladin - nous avons, en effet, projeté quelques extraits de la cérémonie de l'UNESCO - a détendu les esprits. Ensuite, j'ajouterai que la démarche du projet Aladin a été appréciée pour la priorité que nous attribuons à la transmission de la connaissance et à l'éducation par les livres traduits. L'absence de livres et de documents en arabe a été soulignée partout ! La seule difficulté à laquelle nous sommes confrontés car tous n'ont pas accès à l'Internet pour pouvoir utiliser la bibliothèque numérique, c'est le prix de ces livres. L'une de nos prochaines étapes sera de publier ces livres à coût réduit. Et vu les propositions qui m'ont déjà été faites au Maroc notamment, j'ai bon espoir que nous y parviendrons et que nous pourrons les diffuser. L'autre point commun qui, je pense, mérite d'être souligné, c'est que la réception de cette histoire a été beaucoup plus facile qu'on le pense, à partir du moment où il a été rappelé, d'une part, que la Shoah est la conséquence de l'antisémitisme chrétien et européen, de l'autre que certains de ces pays ont été exemplaires face à la politique de Vichy et du nazisme. Le troisième point commun rappelé quasiment dans tous les pays, et je l'ai déjà précisé, c'est l'insistance de nos interlocuteurs intellectuels musulmans, d'écrire et d'enseigner l'histoire des communautés juives dans leurs pays aux jeunes générations. Sur cette question qui nécessite évidemment une volonté politique suivie de ces pays, j'espère que nous pourrons travailler avec les historiens et associations originaires de ces pays qui partagent le même souhait et dont les compétences, la mémoire et l'expérience conjuguées sont essentielles à la réussite d'un tel projet. Je voudrais dire enfin que la question du conflit israélo-palestinien et de la situation des Palestiniens de Gaza a été parfois évoquée pour qu'elle ne soit pas oubliée mais sans amalgame entre la nature de la Shoah et le conflit politique entre Israéliens et Palestiniens. Plus clairement évidemment à Jérusalem et à Nazareth. De façon voilée ou explicite dans certains des autres pays. Ce qui a été pour moi également évident, c'est le souhait, je dirais même la revendication des intellectuels musulmans de trouver eux-mêmes les mots, le ton, le style pour transmettre, enseigner l'histoire de la Shoah et celle des relations judéo musulmanes dans leur langue et, inversement, de mieux faire connaître aux Européens les œuvres majeures de leurs penseurs et écrivains.

On dit que vous avez été déçue de ce qui s'est passé à Jérusalem ?

En réalité, je m'y attendais. La réunion, initialement prévue à Ramallah, et qui se déroulait dans la partie arabe de Jérusalem, n'a pas réuni les participants arabes de cette ville et de Ramallah à l'exception de trois personnes sur les quelque vingt-cinq présents. Je le pressentais et n'ai donc pas été étonnée ; plusieurs facteurs ont contribué à cette absence : une organisation de dernière minute ; une absence de traduction en arabe ; évidemment la proximité du conflit et de la situation de Gaza, bien que les responsables palestiniens que nous avions invités se soient excusés de n'avoir pu être présents car prévenus trop tard. La question palestinienne a donc été brièvement évoquée non pour la comparer avec la Shoah mais pour mettre en lumière la non-reconnaissance par les Israéliens de la souffrance palestinienne. Mais vous savez combien il suffit d'une seule personnalité avec laquelle le contact s'établit pour qu'une réunion s'avère soudain positive ; or ce contact a eu lieu et j'espère qu'avec le professeur Mohammed Dadjani de l'université d'Al Qods qui dirige le mouvement Wasatia, nous pourrons aller plus loin dans l'enseignement de l'histoire de la Shoah à l'Université, avec le concours évidemment d'historiens israéliens. D'ailleurs, à Nazareth, c'est le professeur Yossi Chetrit de l'université de Haïfa qui présidait la soirée, cette fois devant une salle comble et attentive.

Comment la classe politique a-t-elle réagi ?

Plutôt bien, me semble-t-il. Au Maroc, le soutien officiel du Roi s'est confirmé par le seul fait que nous avons pu être accueillis à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc et par le conseiller du Roi, André Azoulay. En Tunisie, c'est le conseiller du Président Ben Ali, M. Mohamed Fantar qui est intervenu lors de la soirée. En Egypte également, M. Hossam Nissar, vice-ministre de la Culture, avait tenu à être présent et nous avons d'ailleurs évoqué la tenue possible d'une conférence à Alexandrie... En Jordanie où la situation était plus tendue, la rencontre de Serge Klarsfeld et d'Abe Radkin avec le prince Hassan a été très positive puisque ont été esquissés deux projets : la tenue d'une conférence à Amman sur l'histoire des Juifs originaires de pays arabes et l'organisation à Genève ou à Paris d'une conférence internationale. Enfin, la présence du ministre irakien des Sciences et de la Technologie, M. Raid Jahid Fahmi, à la réunion de Bagdad et celle de M. Raouf Abdurrahman, Ministre de la Justice (le juge du procès de Saddam Hussein) et de M. Majid Amin, Ministre des affaires des martyrs, à la réunion d'Erbil allaient dans le même sens.

Et la presse ?

Nous sommes en train de recevoir des différentes postes diplomatiques les revues de presse afin de les traduire mais nous examinons aussi les sites internet et les blogs. La grande majorité de la soixantaine d'articles en arabe et turc que nous avons reçus jusqu'à présent sont favorables et ont salué cette initiative. Seuls quelques médias traditionnels proches des milieux islamistes ont noirci cette initiative « sioniste » destinée à camoufler les accusations du Rapport Goldstone !

Quelle est votre évaluation des préjugés antisémites dans ces pays ?

Ce n'est pas en passant une journée dans ces pays que l'on peut sérieusement répondre à cette question. Toutefois, lors du dîner qui a réuni, à l'invitation de l'Ambassadeur de France en Turquie, quelques convives dont les principaux responsables de la communauté juive, l'antisémitisme comme le négationnisme ont été soulignés par les responsables communautaires. Et je n'apprendrai rien à personne en disant que l'image des Israéliens « tueurs d'enfants » avec les caricatures éculées du Juif riche et exploiteur, déferlent depuis les paraboles sur les écrans de télévision. Mais d'une façon générale, je le répète, les nombreux intellectuels musulmans que nous avons rencontrés ont insisté sur la nécessité d'enseigner l'histoire passée des Juifs en terre d'islam afin de combattre les stéréotypes d'une haine historique entre juifs et musulmans qui serait frappée du sceau de la génétique ou de la fatalité ; faute de quoi, il est clair que l'antisémitisme antisioniste ou antijuif se développera encore davantage. ….. On vend toujours Mein Kampf et les Protocoles des sages de Sion dans les rues…même si, pour la première fois, à la Foire du livre du Caire, on ne les trouve pas à l'étalage……. En revanche, il suffit de les demander et on vous les apporte le lendemain avec, « sans supplément », la traduction en arabe du livre de Faurisson !! Il y a donc beaucoup d'efforts à faire pour faire disparaître cette littérature de haine à la fois des étals et des sites Internet !

Finalement, vous estimez positive cette initiative d'Aladin, totalement nouvelle ?

Il serait tellement facile de vous répondre oui ; mais c'est un travail de longue haleine. Tant de vents mauvais se conjuguent pour répandre la haine, l'intolérance. L'évolution et le changement des mentalités sont le fruit de longs efforts d'éducation, de lectures, d'exemples. Mais, l'une des forces d'Aladin, c'est de travailler sur la durée... et de croire qu'en dépit des forces contraires, il faut toujours espérer. En tout cas, c'est ma conviction profonde. Hier, les représentants des chefs d'Etat musulmans sont venus à Paris à l'Unesco : la porte du respect de la vérité historique et de la tolérance a été entrouverte. Aujourd'hui, nous sommes allés chez eux et d'autres portes se sont entrouvertes, celles des intellectuels, des enseignants, celle de la société civile. La troisième étape leur appartient : c'est à eux maintenant de poursuivre. Bien sûr, nous serons là pour continuer de traduire, pour contribuer à former de bons enseignants, de bons chercheurs et pour maintenir le plus possible de portes ouvertes, des portes ouvertes sur l'histoire et la culture de l'autre.

Et vos prochains projets ?

Rapidement, d'abord nous devons assurer la suite de nos relations avec nos interlocuteurs dans les villes où les uns et les autres nous nous sommes rendus ; afin d'avancer sur la question de l'enseignement de l'histoire des communautés juives, la traduction de nouveaux ouvrages sur la Shoah, la diffusion des livres déjà traduits et leur exploitation en classe, en particulier le Journal d'Anne Frank et Si c'est un homme. Nous allons faire le point sur ces différentes réunions dès lundi avec tous les intervenants dans ces dix villes et je suis convaincue que des idées nouvelles vont germer. Mais nous devons aussi réaliser la traduction du film Shoah, de Claude Lanzmann, d'abord en turc, en arabe et en persan et organiser sa diffusion par les chaînes de télévision. Une exposition à Istanbul est en projet. La formation de professeurs d'histoire et de lettres, en coopération avec l'Unesco, ainsi qu'une Conférence à Alexandrie. Enfin, un voyage à Auschwitz, probablement en décembre prochain, à l'invitation conjointe du Maire de Paris, Bertrand Delanoë, d'Aladin et de l'Unesco. Nous venons d'en convenir avec la nouvelle directrice générale de l'Unesco, Mme Irina Bokova ...

Mais tout ceci demande du temps et des moyens. Je vais donc me consacrer, à présent, à les trouver.

Le mot de la fin ?

Il faut beaucoup travailler et espérer, comme l'a dit le Professeur irakien, Adel Al-Kayar, lors de la réunion de Bagdad : « trois génies juifs ont changé le visage du monde moderne : Marx, Einstein et Freud… Peut-on espérer que de la lampe d'Aladin sorte un nouveau Génie pour faire la paix… ? »

Pour ma part, je sais une seule chose, comme le disait un penseur politique bien connu : « les combats qui ne sont pas menés sont sûrs d'être perdus »…

 
Photo (Anne-Marie Revcolevschi) : D.R.
 

© CRIF

 

[Article aimablement signalé par O. Peel.]

 

Mis en ligne le 16 février 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org