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Shoah

Pie XII, Nonce, et Yad Vachem, Richard Prasquier
25/02/2010


[Je mets en ligne très tardivement, cet article de R. Prasquier, qui m'avait échappé. Il est à verser au dossier controversé de l'attitude de Pie XII envers les Juifs. (Menahem Macina).]

25/02/10
 
Texte repris du Blog de Richard Prasquier, 13 avril 2007
 
 
Le nonce apostolique en Israël, Mgr Antonio Franco a donc finalement participé à la cérémonie organisée à Yad Vashem à Jérusalem pour le début du Yom Hashoah [1]. Le nonce avait pourtant annoncé très officiellement qu'il ne se rendrait pas à Yad Vashem, car il ne pouvait supporter la lecture de la notule qui accompagne la photo de Pie XII dans l'exposition du Musée, et qui insiste sur la faiblesse des réactions du Pape devant l'extermination des Juifs d'Europe... Le nonce apostolique en Israël, Mgr Antonio Franco a donc finalement participé à la cérémonie organisée à Yad Vashem à Jérusalem pour le début du Yom Hashoah.


Yad Vashem s'était indigné de la déclaration du nonce. Il y avait de quoi : personne n'obligeait Mgr Franco à aller examiner, une nouvelle fois, la photo en question, puisque la visite du Musée n'était pas un élément de la cérémonie, et le fait qu'il privilégiait ce ressentiment personnel par rapport à un recueillement pour les six millions de victimes impliquait qu'il accordait une importance insignifiante à la Shoah au centre de l'histoire d'une Europe façonnée par le christianisme (dixit Benoit XVI).

On pouvait avoir quelques doutes non seulement sur la sensibilité, mais aussi sur l'intelligence de ce nonce en Israël depuis deux ou trois ans : jusque-là, il ne s'était fait pas connaître par quelque fait retentissant, mais il n'a pas hésité à déclencher une crise avec Yad Vashem, c'est-à-dire avec Israël, en tentant d'exercer un véritable chantage sur le musée. Le directorat de Yad Vashem a eu mille fois raison de souligner que le texte sur le Pape Pie XII correspondait aux données actuelles de la connaissance historique, mais qu'il pourrait être changé si l'ouverture des archives du Vatican permettait de modifier dans un sens plus positif le regard porté sur Pie XII.

Et c'est là que nous avons affaire à un véritable forcing de la part de certains secteurs du Vatican (auxquels le nonce semble appartenir) dont le but est de parvenir à la béatification, puis à la canonisation de Pie XII. Le père Pierre Blet, jésuite, est l'homme-clé de cette opération, la caution historienne nécessaire. Le père Blet est un spécialiste de Pie XII, il a publié de nombreux documents relatant les actes du pontificat, toujours de façon dithyrambique, et pour cause: il est apparemment le seul à avoir accès aux archives du pontificat. Laisser les autres historiens travailler sur ces archives ? C'est compliqué, répond-il, ce n'est pas la tradition de l'Eglise de rendre les archives disponibles si tôt, et puis, ces archives doivent auparavant être mises en ordre et classées, ce qui prendra plusieurs années, et enfin, de toute façon, il n'y a plus rien à trouver puisque lui, le père Blet, a déjà publié tout ce qui était intéressant sur le sujet. Autrement dit, circulez, il n'y a rien à voir... Et, ajoute-t-il (figure typique de l'argument d'autorité destiné à impressionner le lecteur) : "tous les historiens sérieux sont d'accord sur le rôle très important du Pape dans le sauvetage des Juifs". Donc, si vous mettez en doute ce que je dis, c'est que vous n'êtes pas un historien sérieux...

Mais la réalité est qu'il y a peu d'historiens sérieux qui suivent le père Blet. Depuis Saul Friedlander en 1966, jusqu'à Suzanna Zuccotti, ou Giovanni Miccoli, nombreux sont les historiens qui ont mis en évidence les "faiblesses" du comportement de Pie XII au cours de la guerre, lui qui avait été parmi les premiers à être prévenu de l'importance des massacres. A plusieurs reprises, il avait refusé de prendre publiquement position malgré des objurgations diverses (notamment de représentants du gouvernement polonais en exil. Il n'a d'ailleurs pas pris position non plus sur les massacres de polonais catholiques: sa haine du communisme l'emportait sur le reste... Son discours du 24 décembre 1942 est une réponse bien limitée et bien filandreuse à la gravité des crimes nazis ; aucune excommunication n'a jamais été fulminée contre les assassins.

Il est, comme toujours, des juifs pour en rajouter dans le dithyrambe: un diplomate israélien, Pinchas Lapide, avait écrit, il y a longtemps, que Pie XII avait sauvé 700 000 juifs. Personne n'a jamais su d'où ce nombre incroyable était sorti, mais il a continué de circuler [2]. Golda Meir - historienne "sérieuse", comme chacun le sait ! - avait également débordé d'éloges sur le comportement du Pape pendant la guerre: c'est qu'il était intéressant d'obtenir alors l'appui diplomatique du Vatican pour l'Etat d'Israël [3]. Récemment enfin, un Rabbin américain, David Dalin a repris ces histoires [4]. Le procédé est simpliste: de nombreux Juifs ont été sauvés dans les monastères italiens: on en conclut que le Pape est à l'origine de ces sauvetages. Mais les souvenirs du père Benoît - cet extraordinaire Juste des Nations, qui, après avoir tenté de sauver les Juifs de la région de Marseille et de Nice a été à l'origine de la Delassem [5], laquelle a été active dans l'organisation des caches - suggèrent que le Pape n'a pas eu d'initiative réelle dans ce projet.

Donc, le balancier actuel penche nettement vers le doute vis-à-vis de l'activité du Pape pour sauver les Juifs, en dehors de certains cas très particuliers (le Rabbin de Rome Zolli, ultérieurement converti au christianisme et quelques autres...). Qu'on ouvre donc les archives!...

Il ne semble pas, malgré la pièce si connue de Hochhuth (Le Vicaire, 1963), dont la trame a été reprise par Costa Gavras dans son film Amen, mais dont les conditions d'élaboration ont été elles-mêmes discutées (brûlot établi par le KGB pour déstabiliser la papauté ?) que le Pape Pie XII ait été un partisan des nazis: mais il les détestait moins que les bolcheviques. En signant en 1933, en tant que Cardinal Pacelli, le Concordat, il a lié l'Eglise au régime nazi et l'a rendue impuissante "pour un plateau de lentilles", c'est-à-dire le maintien théorique de ses activités éducatives. Erreur dramatique qu'il n'a jamais reconnue car elle obérait son image de "grand " diplomate.

Mais plus encore, pour les Juifs, il a été le Pape qui, après la guerre, a couvert la fuite des nazis en Amérique du Sud, organisée par le célèbre évêque autrichien [sans diocèse, en résidence à] Rome, Alois Hudal [6] Et puis, il a été le Pape qui, alors qu'il n'y avait plus à avoir peur de représailles (je pense que Pie XII était un homme de cabinet, physiquement peureux et non habitué au contact physique...), n'a pas trouvé le temps de dire une phrase, un mot sur les massacres de Juifs dans ses années de pontificat d'après guerre, lui qui a tant parlé des dangers et des crimes du communisme...

De fait, la béatification de Pie XII en l'état actuel des choses entraînerait à coup sûr une crise grave dans les relations judéo-catholiques. C'est peut-être ce qui est recherché par certains courants de l'Eglise qui voulent prendre leur tardive revanche sur Vatican II et ses ouvertures, notamment vers les Juifs.

De ce point de vue, l'obligation qui a été faite au nonce, certainement par sa hiérarchie alertée, de participer aux cérémonies de Yad Vashem, et de manger ainsi son chapeau, est probablement l'événement le plus important dans sa signification, le plus rassurant aussi, sur la pérennité des bonnes relations judéo-catholiques sous le pontificat de Benoît XVI, même quand celles-ci, comme ces dernières semaines, sont soumises à certaines tensions (statut fiscal des établissements catholiques en Israël, etc.). Les excellentes relations que nous avons tissées dans ce domaine avec l'Eglise de France ont peut-être joué leur rôle...

 

© Richard Prasquier

 

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Notes de debriefing.org

 

[1] "Le Vatican absent aux commémorations de la Shoah ? Par Claire Dana Picard" ; "Pour comprendre l'arrière-fond d'un boycott de la Commémoration de la Shoah par le Vatican (I)" ; Deuxième Partie ; Troisième Partie; Quatrième et dernière Partie ; "Légende noire de la photo de Pie XII à Yad Vashem, Interview de Sir M. Gilbert".

[2] Sur Pinchas Lapide, voir mon article : "Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d'un pape décrié: la preuve par Lapide".

[3] Je suis parvenu à la même conclusion de manière indépendante en 2008, voir mon article, "Que faut-il penser du télégramme de condoléances de Golda Meir, élogieux pour Pie XII?"

[4] Sur Dalin, voir mon article: "Pie XII, «pape de Hitler»? Certainement pas, mais «Juste des nations», c'est pour le moins prématuré". 

[5] Délégation pour l'Assistance aux Emigrants Juifs organisation juive de bienfaisance, établie à Gêne en septembre 1939. Durant l'occupation allemande de l'Italie elle eut pour président un capucin héroïque, le Frère Marie-Benoît Peteul, dont il est fait mention, comme Juste des nations, au mémorial de Yad Vashem, en ces termes « Le moine capucin Marie-Benoît aida des centaines de juifs à gagner la Suisse et l'Espagne à partir du Sud de la France. Traqué par la Gestapo, il s'enfuit à Rome où il poursuit son travail de sauveteur depuis son bureau au collège des capucins, en coordination avec la principale organisation sociale juive (Delassem). Personnage légendaire, il fut surnommé le père des juifs par ceux qu'il sauva ». Pour plus de détails sur ses activités au sein de la Delassem, voir le Blog qui lui est consacré.

[6] Nazi convaincu et intellectuel éminent, Aloïs Hudal tenta, avant la guerre, une synthèse entre catholicisme et nazisme. Il est à peu près certain que sa fonction au Collège allemand de Rome lui a permis d'aider activement, après la guerre, à l'exfiltration d'anciens nazis.


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Mis en ligne le 25 février 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org