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Christianisme

SOS christianophobie, René Guitton
01/03/2010

[Nous nous mobilisons volontiers, et à juste titre, contre les actes d'antisémitisme dans le monde, et encore davantage lorsqu'ils causent des victimes. Or, il ne se passe pas une semaine que ne soient massacrés des dizaines de chrétiens, surtout dans le monde arabo-musulman. L'article que je mets en ligne ci-après s'insurge contre l'indifférence des médias occidentaux face à ces violences. J'espère qu'il émouvra de nombreuses consciences juives. Notre peuple a toujours soutenu les persécutés et les mouvements d'émancipation. Il n'est pas concevable que nous n'élevions pas la voix quand des fidèles d'autres confessions sont livrés à l'arbitraire et au meurtre. Si nous nous taisons, nous devrons rendre des comptes de notre apathie, et plaise à Dieu qu'il ne nous arrive pas la même chose. (Menahem Macina).]

1er mars 2010

Texte original italien : Sos Cristianofobia

paru sur le site italien Liberal.

Traduit de l'italien et mis en ligne sur le Blog Benoît et moi, le 25 février 2010

Les chrétiens d'Orient ont émigré ou émigrent en masse; ils sont de moins en moins nombreux, et il leur manque un meilleur soutien des régimes au pouvoir (jugés par eux préférables à la montée des régimes fondamentalistes); dans la pratique, ils n'ont plus aucun rôle politique dans les pays où ils résident. En outre, ils doivent faire face à un cercle vicieux: ils sont marginalisés en tant que chrétiens, et, [du fait de leur marginalisation], ils s'expriment de moins en moins. Leur isolement est aggravé par le fait que les persécutions contre les chrétiens ne sont généralement pas mentionnées parmi les dénonciations des violations des droits de l'homme, pour une raison très simple: au moins en Occident, les chrétiens ont du mal à associer le christianisme avec la notion de minorité. La défense des droits de l'homme s'est développée à partir de la lutte pour la protection des minorités religieuses ou ethniques autrefois persécutées. Les Juifs, les Noirs ou les musulmans en Europe et en Amérique rentrent dans ce schéma. La mobilisation en leur faveur est encore renforcée par le sentiment de culpabilité produit par l'implication des églises chrétiennes dans le développement de l'antisémitisme, de l'esclavage et du colonialisme - sentiment porteur d'une vision humiliante pour les musulmans. En Occident, défendre les chrétiens équivaut à se ranger du côté de la majorité.

De plus en plus déchristianisé, l'Occident a du mal à concevoir que les chrétiens puissent être persécutés en tant que chrétiens, puisque, selon un slogan simpliste que l'on entend souvent répéter, cela revient à prendre le parti des damnés sans appel. Au début, je pensais naïvement que la responsabilité de cette situation devait être imputée à l'ignorance. Mais elle ne suffit pas à tout expliquer, en fait. La lutte contre l'antisémitisme et le racisme, à laquelle je me consacre avec force depuis des décennies, ne nécessite pas forcément une connaissance approfondie de la littérature rabbinique, ou de l'histoire de l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'avoir une empathie particulière avec celui qui souffre à cause de son origine, victime d'un déni de justice, pour vouloir prendre sa défense et dénoncer haut et fort le silence et l'oubli qui entourent sa condition. Ce qui est en jeu, ce sont la dignité et les droits de l'homme.

Une des raisons du silence et de l'oubli qui entourent la minorité chrétienne réside dans leur marginalisation progressive et dans la perte constante de poids politique et démographique dont ils sont affligés.

Nous devons lutter contre la grave désinformation qui empoisonne l'opinion publique occidentale sur la situation critique des chrétiens dans le monde, et particulièrement dans les régions où ils sont minoritaires, comme dans le Maghreb, l'Afrique sub-saharienne, le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient.

L'existence des chrétiens d'Orient est peu connue. Ceux qui ne ne l'ignorent pas en donnent souvent une évaluation trop réduite, qui tend à faire des communautés chrétiennes d'Orient, une sorte d'annexe de la chrétienté occidentale, ou le résultat de l'expansion coloniale.

En d'autres termes, les chrétiens d'Orient ne sont pas considérés comme des autochtones, mais un produit importé.

C'est oublier que le christianisme est né en Orient où il s'est développé bien avant que l'Europe ne devienne presque entièrement chrétienne.

Selon le point de vue occidental, la persécution à laquelle sont confrontés les chrétiens de ces lieux éloignés n'affectera pas le christianisme en tant que tel, mais dans sa qualité d'émanation de l'Occident.
En outre, étant donné qu'en Occident, le christianisme est majoritaire, il ne peut prétendre au statut de minorité en Orient.

Ce raisonnement a pour effet de nier implicitement la souffrance des minorités chrétiennes et de freiner la mobilisation en leur nom.

Dans le même temps, les initiatives en faveur des populations chrétiennes d'Orient sont découragées, car elles pourraient être contreproductives: faire des chrétiens d'Orient des «protégés» de l'Occident pourrait les exposer à un risque encore plus grave.

Toutefois, cette préoccupation doit-elle nous dispenser d'intervenir, puisque c'est nous, justement, qui parlons de "devoir d'ingérence"?

Et l'indifférence n'ouvre-t-elle pas la voie à l'obscurantisme?

Les guerres de religion ou les phénomènes religieux semblent appartenir à une préhistoire lointaine: de là, l'incapacité radicale de la part de l'Occident, d'aborder la question sous tous ses aspects. Par exemple, dans notre société, la protection des chrétiens dans d'autres parties du monde est souvent perçue comme une tentative d'encourager le retour de la religion ou d'imposer des principes chrétiens, qui ne sont plus considérés comme des valeurs de base ; il s'ensuit que ceux qui se préoccupent du sort des minorités chrétiennes sont considérés avec beaucoup de méfiance ; au mieux, ils sont étiquetés comme ultra-conservateurs.

Dans le silence chrétien, on doit aussi constater l'effet d'une dévaluation implicite et systématique du christianisme, largement encouragée par un laïcisme brutal et agressif, ce qui se manifeste souvent dans la façon dont les médias traitent des événements impliquant des chrétiens.

Entre fin novembre et début décembre 2008, deux événements liés aux tensions inter-religieuses ont fait parler d'eux, suscitant l'intérêt des médias internationaux d'une manière très inégale : le massacre perpétré à Mumbai par un groupe de moudjahidine, qui a causé la mort de 172 personnes et en a blessé environ 300; et les émeutes anti-chrétiennes qui ont eu lieu au Nigeria, où des groupes musulmans ont attaqué des chrétiens locaux, en tuant plus de 300, saccageant leurs biens et détruisant leurs églises. En 2004, des violences analogues s'étaient déchaînées, qui avaient laissé sur le terrain les cadavres de plus de 700 chrétiens. Les faits de Mumbai ont occupé les premières pages des journaux et des nouvelles à la télévision, tandis que l'autre épisode a été à peine mentionné, même si le nombre des victimes était beaucoup plus élevé et les destructions, bien plus graves.

Ce traitement différencié de l'information est emblématique de la difficulté à sensibiliser l'opinion publique, même la plus prévenue, sur la persécution qui frappe les chrétiens dans de nombreuses parties du monde. Il y a deux poids et deux mesures ; si quelqu'un proteste, il est accusé d'être en faveur de la censure, contre la liberté d'information et d'être un fanatique et un bigot (baciapile).

J'ai eu l'occasion de vivre personnellement ce mépris à Paris, en août 1997, lors de la Journée mondiale de la Jeunesse, qui a réuni des jeunes venus des quatre coins du globe. Avant la manifestation, les grands médias internationaux ont pratiquement ignoré l'événement. Il avait occupé seulement un petit nombre de chroniqueurs, qui avaient prédit que cette tentative "d'enrégimenter" et de "manipuler" les jeunes se solderait par un échec.

Pendant la manifestation, un certain nombre de journalistes se sont limités à insister sur la grave perturbation de la circulation urbaine causée par le rassemblement. Personne ne s'intéressait aux motivations qui animaient les participants, ni au sens profond de ce retour au religieux. Face à un journaliste qui m'interviewait, me posant des questions sarcastiques sur l'événement, j'ai esquissé une provocation, demandant à mon tour quelle aurait été sa réaction face au pèlerinage islamique canonique à La Mecque (hadj). Mon interlocuteur m'a regardé, stupéfait, comme si mes paroles faisaient de moi un rival des anciens inquisiteurs. J'ai compris alors combien il était difficile de plaider la cause des chrétiens qui souffrent dans le monde et à quel point être chrétien, aux yeux de beaucoup, est une insupportable absence de bon goût, pour ne pas dire un handicap qu'il vaudrait mieux cacher.

Comment peut-on demander à l'opinion publique de se mobiliser en faveur des chrétiens d'Orient, en Afrique, au Maghreb, si le christianisme est la seule religion soumise à un dénigrement systématique qui vise à en dénaturer l'esprit et le message?

La France est peut-être le seul pays occidental où il est de bon ton de stigmatiser ceux qui se déclarent croyants, et donc aussi les Eglises officielles auxquelles leur foi les rattache.

Cette attitude se manifeste à chaque fois qu'est en cause la laïcité, principe législatif qui jouit d'un consensus quasi unanime, et dont aucune association religieuse officiellement constituée ne réclame l'abolition.

Les chrétiens d'Orient aussi se réclament de la laïcité.

Des enquêtes et des sondages ont montré que les catholiques français, y compris les pratiquants, étaient favorables à la loi de 1905, qui est presque sur le point de devenir un texte sacré, du moins à en juger par les hurlements provenant de certains milieux laïcistes quand on aborde sujet.

La loi de 1905 est probablement le seul document jamais voté au Palais-Bourbon, qui soit considéré comme sculpté dans le marbre.

Quiconque ose suggérer l'idée de sa révision s'attire l'accusation de menacer les fondements mêmes de la République. Dans leur aveuglement, les champions de la raison, du libre examen et de la critique refusent obstinément d'appliquer ces vertus à leur propre cause.

Quiconque commet le sacrilège de ne pas penser comme eux est régulièrement dénoncé comme un nouvel inquisiteur !

Les conflits politiques sont rendus encore plus âpres du fait que, pendant longtemps, ils ont concerné la religion : le château contre la mairie, le prêtre contre le maître de l'enseignement public, et ainsi de suite.

L'adhésion à la République de la quasi-totalité des chrétiens a simplement modifié les termes de la confrontation, la déplaçant sur le terrain de l'école : d'où les grandes crises du XXe siècle, provenant de projets de réformer les lois régissant les relations entre l'Etat et l'enseignement confessionnel.

Tandis que les manifestations du 1er-Mai montrent des signes d'essoufflement, celles de 1984, en faveur de l'école laïque ou confessionnelle, ont fait descendre dans les rues des centaines de milliers de personnes.

On a presque l'impression que la République est constamment menacée par les machinations obscures des bigots.

Essayez de parler de «laïcité positive» et vous déclenchez immédiatement une tempête difficile à comprendre par des observateurs étrangers, qui sont surpris de la facilité avec laquelle nous autres Français nous berçons de vieilles questions "fratricides".

Les anticléricaux du passé ont cédé la place aux nouveaux professionnels de l'antichristianisme, intolérants et irrespectueux des croyances de ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme eux. La société française continue d'être imprégnée de la mauvaise odeur d'un anti-cléricalisme primaire, qui revient à chaque fois qu'on discute de laïcité.


Si vous osez faire remarquer la chose, vous serez étiqueté comme "grenouille de bénitier", et on vous jettera probablement à la figure l'affaire des caricatures danoises du prophète Mahomet.

Pourtant, les premières victimes de ces caricatures n'étaient pas les anti-cléricaux et laïcistes d'Europe, mais les chrétiens du Pakistan et du Nigéria, qui ont payé de leur vie «l'erreur» de l'Occident, lequel n'a cependant pas bougé le petit doigt.

René Guitton

 

© Liberal

 

Mis en ligne le 1er mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org