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Shoah

Liège, l'héroïque, fut aussi docile durant la Seconde Guerre mondiale, Christian Laporte
03/03/2010


03/03/10

Mis en ligne le 02/03/2010 sur le site de La Libre Belgique

A Liège non plus, tout ne fut ni blanc ni noir pendant la Seconde Guerre mondiale. Thierry Rozenblum a fait œuvre historique utile sur cette période trouble.
 
 

Une cité si ardente. les Juifs de Liège sous l'Occupation, Editions Luc Pire, 238 pages et un DVD-Mémorial

Dans son "Histoire de Liège", Jacques Stiennon rapproche l'ardeur locale dans la lutte contre les puissances étrangères lors du sac de 1468 et celle dont les Liégeois firent montre en 40-45. Et de clamer fièrement que ce n'est pas par hasard que Liège a eu la Légion d'Honneur pour son comportement en 14-18 et qu'elle abrite le Monument national de la Résistance.

Valeureux, les Liégeois, mais toujours courageux ? S'il y a une réelle geste résistante qui va des Partisans armés à l'Armée secrète et des militants syndicaux engagés à la presse clandestine, la Cité ardente a aussi sa part d'ombre.

En effet "pourquoi l'administration liégeoise et son bourgmestre socialiste, Joseph Bologne, ont-ils scrupuleusement exécuté les ordonnances anti-juives promulguées par l'occupant, si foncièrement contraires à la Constitution belge, alors que dans le même temps, ils se retranchaient derrière cette même Loi fondamentale pour faire obstruction, parfois avec succès, à quantité de mesures ordonnées par les autorités allemandes "?

Cette question a taraudé Thierry Rozenblum qui voulait offrir, il y a 11 ans, à son grand-père centenaire, Szyme Yosek, quelques éléments documentés de sa saga familiale. Emigré de Lodz, il avait vécu dans la Ruhr avant d'arriver à Seraing où il trouva le bonheur. Survint la Seconde Guerre et la volonté nazie d'éliminer toute présence juive de la planète.

Au fil de ses recherches, Thierry Rozenblum est allé de surprise en surprise et a décidé d'étudier de plus près pourquoi l'administration liégeoise et le premier magistrat de la ville répondirent sans ciller à toutes les interpellations nazies contraires aux droits de l'homme et plus particulièrement des Juifs.

Au terme d'une décennie de recherches, il en a tiré un ouvrage qui contribuera à l'Histoire de la guerre à Liège. Car plus qu'un devoir de mémoire - terme que l'auteur n'aime pas - Rozenblum a surtout fait un travail d'historien. D'abord parce qu'il a mis au jour un épisode peu connu de la déportation : en région liégeoise : 141 Juifs - dont son grand-père - étaient destinés à rejoindre Dannes-Camiers dans le Nord-Pas de Calais pour y construire le Mur de l'Atlantique. Thierry Rozenblum constata aussi que son grand-père n'aurait pas échappé à la Shoah s'il n'avait pu sauter d'un train qui l'emmenait vers Auschwitz pour être caché ensuite jusqu'à la Libération.

"J'ai élargi leur histoire à celle de leur famille puis à toute la communauté juive liégeoise. C'était un travail titanesque parce que le "Grand Liège" comptait à cette époque 410 232 habitants, dont 2 560 Juifs. J'étais devant un mur d'archives mais l'historien belge de la Shoah, Maxime Steinberg m'a vite appris le métier !"

Premier objectif ? "Constituer un mémorial juif liégeois, ce qui m'amena à utiliser le plus de sources possibles y compris aux Etats-Unis, en Pologne et en Israël. En cours de recherche, j'ai découvert la réalité administrative liégeoise "

Et l'auteur d'expliquer comment les mesures anti-juives furent très simplement mises en œuvre :

"Ce sont d'honorables magistrats membres du Conseil de Législation, qui ont donné leur aval aux secrétaires généraux en novembre 1940, et, à travers eux, aux plus humbles employés des administrations du pays, pour gérer, au nom de l'occupant, la mise en œuvre de la "solution finale" en Belgique - à l'exception de la dernière étape, le meurtre de masse. Tous ceux qui ont fait cela, élus ou fonctionnaires, ont tout simplement tourné le dos à leur serment de fidélité à la Constitution. Et aux valeurs élémentaires qu'ils étaient censés défendre."

Il n'en alla pas autrement à Liège, où le bourgmestre et ses services participèrent à la confection des registres des Juifs. Selon une ordonnance du 28 octobre 1940, les administrations communales devaient en effet tenir un pareil relevé.

Pour le bourgmestre socialiste et président du Grand Liège, Joseph Bologne, alors âgé de 69 ans, ce fut un terrible dilemme mais lors d'une réunion à la Violette avec le Stadtkommissar Ranze, il se mua en complice malgré lui de la politique génocidaire nazie car le bureau de la population et celui des étrangers avaient été invités à appliquer les ordonnances et même à rappeler leurs nouvelles obligations aux citoyens juifs ! Le maïeur n'en resta malheureusement pas là ! "En effet, quelques mois plus tard, Bologne communiquait aux autorités allemandes la copie des fichiers établis par les communes du Grand Liège. Il dénonçait donc les Juifs. Et appliqua sans atermoiement la politique antijuive des Allemands jusqu'à son propre renvoi. En deux ans, il n'émit qu'une timide réserve. Pire : ses services dans bien des cas sont allés bien au-delà des exigences de l'occupant."

Thierry Rozenblum a en effet découvert dans les archives de la ville, une fiche de registre établie au nom de son père alors âgé de 13 ans. "L'ordonnance sur le registre des Juifs ne prévoyait les inscriptions que pour les adultes de plus de 15 ans ! Et pourquoi les fonctionnaires ont-ils apposé, en regard des noms de chaque chef de famille, le signe distinctif "J" à l'encre rouge alors que cette disposition n'était prévue dans aucune ordonnance ?"

Pour l'auteur, "les administrations ont donc perfectionné la mécanique administrative qui confina les Juifs dans un ghetto sans murs". Et pourtant Thierry Rozenblum précise que "dans d'autres domaines, Joseph Bologne n'a pas été un bourgmestre docile : il a aussi contesté ou refusé, parfois avec succès, des mesures allemandes, en invoquant le respect de nos lois ou des conventions internationales. C'est d'ailleurs son opposition irréductible au projet de Grand Liège tel que le concevait l'occupant qui devait entraîner sa chute". En novembre 1942, Bologne fut remplacé par le rexiste Albert Dargent qui géra Liège en parfaite intelligence avec l'autorité allemande jusqu'en septembre 44. A Liège, 823 Juifs furent déportés. 728 ne sont jamais revenus des camps

Thierry Rozenblum ne veut cependant rester sur cet échec, car l'étude des déportations livra des constats inédits. Ainsi il conteste l'assertion selon laquelle les Juifs n'auraient pas réagi. "Au contraire, dès qu'ils ont su ce que sous-entendait la mise au travail à l'Est, ils ont tout fait pour s'y soustraire. Au bout de 2 semaines à peine, ils refusèrent de répondre aux convocations. avec une grande pugnacité, un réel courage et un extraordinaire désir de vivre, sans attendre que des mouvements d'assistance aient le temps de se structurer pour les aider."

Mais ces derniers trouvent aussi la place qui leur revient et là, comme le dit l'auteur, "commence l'histoire d'une autre Belgique, d'une autre région liégeoise, celle des résistances et d'un ample sursaut populaire de désobéissance civile". Grâce à eux, quelques milliers de Juifs échapperont à la persécution. Tout logiquement, Rozenblum les met, eux aussi, en exergue. C'est pourquoi son livre peut rejoindre les grandes synthèses sur 40-45. De Liège comme d'ailleurs en Belgique, voire en Europe.

© La Libre Belgique

 

Mis en ligne le 3 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org