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Millière Guy

Guy Millière - homme de coeur, universitaire, écrivain, interview par Jean-Patrick Grumberg
10/03/2010


[Rien ne pouvait me toucher davantage qu'une aussi remarquable interview (un chaleureux merci à J.-P. Grumberg et au blogue Lessakele!). Guy Millière est un ami. Je l'aime comme un frère et je l'admire comme un maître. Guy Millière souffre énormément, et il a le courage d'un désespéré.  Je savais tout ce qu'il confie, aujourd'hui, car, malgré sa pudeur, il m'a relaté se tribulations, au fil des années. Mais c'est la première fois, à ma connaissance, qu'il se met à nu publiquement de cette manière. C'est son âme qu'il épanche là. Il faut faire circuler partout ce texte brûlant. Si personne ne l'a déjà mis sur Facebook, je vais le faire. Merci de ta franchise, mon cher Guy. Continue: nous avons besoin de toi. Nous t'admirons. Nous t'aimons. (Menahem Macina).]

11/03/10

Sur le Blog Lessakele


Milliere

Guy Millière est professeur à l'université PARIS VIII et écrivain. Il enseigne l'histoire des cultures, la philosophie du droit et l'économie. Son site internet (www.guymilliere.com) nous apprend qu'il est également expert auprès de l'union européenne en bioéthique, en biotechnologie, qu'il est conférencier pour la Banque de France, ancien visiting professor (professeur invité) à la CSULB, la California State University de Long Beach, qu'il traduit et adapte l'(excellent) site de Daniel Pipes, qu'il est éditorialiste à la META, à Israël Magazine, à Frontpage Magazine, au site les quatre Vérités, et à l'UPJF.org. Ouf ! (avec ce pedigree, j'espère que je ne vais pas faire trop de fautes de syntaxe et d'orthographe !)

Et il est sur Facebook.

C'est là que nous avons échangé quelques mots sur l'éducation nationale française, les musulmans et les juifs. A ce moment-là, je ne savais pas qu'il était professeur d'université.

En interrogeant un universitaire engagé, je pensais que l'échange se situerait principalement dans le monde des idées.

Au lieu de çà, surprise !
C'est un homme extrêmement sensible, émouvant de générosité et de réserve, un homme de cœur débordant d'humanité et de bon sens, qui a répondu à mes interrogations.

Jugez par vous même !.


Jean-Patrick Grumberg

Guy Millière, merci d'avoir accepté de répondre à mes questions.

Grâce à Google, j'ai appris que vous êtes très engagé contre la propagande anti-sioniste qui règne en France, et très au fait des mensonges véhiculés par les pro-« palestiniens ». Quand avez-vous fait le choix de soutenir Israël, les Juifs, et à la suite de quelle réflexion, de quelle démarche, de quelles lectures ou de quels événements ?

Guy Millière

La première fois que je me suis rendu dans un camp de concentration, j'avais quinze ans. Je n'ai pas oublié ce que j'ai ressenti ce jour-là. J'ai, depuis, considéré comme une honte collective qu'un tel crime contre l'humanité ait pu avoir lieu en Europe. J'ai, dès lors, toujours combattu résolument l'antisémitisme et toute tentative d'édulcorer ou de relativiser l'histoire de ce qu'à l'époque, on n'appelait pas encore la shoah. J'avais vingt-et-un ans quand je me suis rendu dans un camp palestinien au Liban, en 1971 : à l'époque, je travaillais dans le cinéma et des gens d'extrême gauche m'avaient donné des contacts. Je n'ai pas oublié, là encore, ce que j'ai vu : des gens qui me montraient des photos d'égorgement et qui étaient imprégnés d'une haine des Juifs. On m'a proposé un exemplaire de Mein Kampf. On n'a, depuis, plus pu me raconter n'importe quoi sur ce qu'étaient les mouvements palestiniens. Ensuite, j'ai lu, beaucoup. Je n'ai cessé de défendre Israël, au nom simplement de la vérité historique, de la justice, de l'éthique, des droits de l'être humain. Au fil des années, la propagande anti-israélienne s'est faite plus féroce, et défendre Israël, dénoncer les mensonges des « anti-sionistes » est devenu plus difficile et dangereux. Mais je n'ai jamais fléchi. Au contraire.


J-PG

Ces choix sont très mal vus dans l'environnement universitaire, et vous avez subi des attaques frontales et perverses innombrables. Expliquez-nous comment la machine administrative et ses agents se sont acharnés contre vous, et lesquelles de vos prises de positions vous ont finalement attiré le plus d'ennuis.

 
G.M

Lorsque je suis rentré du Liban, j'ai voulu décrire ce que j'avais vu. Je me suis fait traiter de « traître », et j'ai perdu nombre de mes amis dans les milieux du cinéma de l'époque. J'enseignais déjà à l'université, et j'ai vu une première campagne se déclencher contre moi. J'ai très mal vécu cette situation. Je disais la vérité, je témoignais de ce que j'avais eu devant mes yeux, et on m'insultait pour cela. Quatre années plus tard, il y a eu la chute du Sud-Vietnam et l'exode des boat people. J'avais des amis vietnamiens, et j'ai pris fait et cause pour les boat people dès les premiers mois, quand ce n'était pas encore à la mode. J'ai vu se dessiner à ce moment une seconde campagne contre moi. Je n'ai pas cédé. J'ai été harcelé de façon récurrente jusqu'en 1981. Après l'élection de François Mitterrand, il a régné dans l'université une atmosphère de chasse aux sorcières, et le harcèlement s'est accentué. On a voulu me chasser de l'université en m'accusant de « propagande fasciste ». J'ai cherché des soutiens, et les seuls que j'ai trouvés ont été des libéraux, des membres du Parti républicain. Je n'avais pas d'orientation politique précise jusque-là. J'ai découvert, à ce moment, la pensée libérale. Je me suis rendu une première fois en Israël, puis aux Etats-Unis. J'ai pensé surmonter l'épreuve, mais des mois et des mois de harcèlement et une machination politique, des agressions physiques, tout cela laisse des traces, j'ai connu une dépression nerveuse que je n'ai pas su déceler immédiatement. J'ai perdu plusieurs années de ma vie. J'ai remonté la pente, ensuite, plus déterminé que jamais. Mais je n'ai jamais pu pardonner à ceux que j'ai vus, à l'époque, hurler avec les loups ou détourner le regard. J'ai rencontré, aux Etats-Unis, des gens qui sont restés parmi mes meilleurs amis, et je leur dois beaucoup. L'un d'eux était professeur à Stanford et conseiller de Ronald Reagan. C'est, de fait, le sectarisme des gens de gauche et d'extrême-gauche qui m'a poussé vers Israël et les Etats-Unis. Je n'ai, à l'époque, pas trouvé un seul soutien à gauche. J'ai vu beaucoup de lâcheté. J'ai vu du sectarisme aussi chez les gaullistes. Dès lors que l'extrême droite m'a toujours paru infréquentable, cela ne me laissait pas beaucoup de gens à fréquenter en France. Les idées libérales qui sont devenues les miennes alors sont simples : respect de la liberté individuelle, reconnaissance de ce que l'économie de marché est le meilleur moyen de créer la plus grande prospérité pour le plus grand nombre, attachement indéfectible à l'idée que l'être humain, par nature, a des droits imprescriptibles. Les idées libérales m'ont valu de me retrouver assez seul. J'ai, aujourd'hui encore, plus d'amis aux Etats-Unis qu'en France.


J-P.G


Comment avez-vous survécu, nerveusement, moralement, aux pressions, aux attaques et aux coups bas ? Est-ce que vous y avez laissé des plumes ?


G.M


J'ai, comme je viens de l'expliquer, mal survécu. Si je fais l'addition, j'ai perdu dix années de ma vie. Ce qui est beaucoup. Je voulais faire des films, je n'en ai pas fait. J'écrivais des chansons, j'ai dû arrêter. J'avais un contrat chez un grand éditeur, je l'ai perdu. J'ai dû tout recommencer en me battant pied à pied. C'est vers l'âge de quarante-cinq ans que j'ai recommencé à écrire des livres. J'ai pu me doter d'un public croissant jusqu'en 2000. Je pensais que la deuxième Intifada vaudrait un soutien des Européens à Israël : Israël a été plus diabolisé que jamais. Je pensais, ensuite, qu'après les attentats du Onze-Septembre, les Européens comprendraient ce que les Etats-Unis avaient subi. Une vague de haine anti-américaine sans précédent a déferlé sur l'Europe. J'ai publié un livre qui a bien marché et qui a été bien promu, à la fin de 2002. Très vite, dès ce moment-là, j'ai été identifié par les médias comme « pro-israélien » et « pro-américain », voire, ce qui était plus grave, « pro-Sharon » et « pro-Bush ». Comme me l'a dit un éditeur, je suis alors devenu le diable. Aucun grand éditeur ne veut plus ce que j'écris. Je ne suis pas juif, mais je sais ce que c'est qu'être rejeté. Je ne peux, pour autant, changer de position. Si je devais trahir ou mentir, j'aurais envie de me cracher au visage. Mais, aujourd'hui encore, je vis mal d'être boycotté. Au fil du temps, je me suis beaucoup rapproché de la communauté juive. Je peux publier librement dans la presse israélienne et dans la presse américaine, mais pas dans la presse française : je suis Français, et je trouve que c'est une situation scandaleuse.

 
J-P.G

Vous avez été confronté à toutes les tendances de l'antisémitisme, venant de vos étudiants et de vos collègues. L'extrême droite, la gauche et l'extrême gauche, et maintenant les musulmans. Comment se sont-elles exprimées, comment avez-vous réagi, et avez-vous le sentiment d'avoir éduqué certains, ou sont-ils tous restés sourds ? Comment se comportaient les étudiants de la « majorité silencieuse »?

 
G.M

Votre question me permet d'aborder une catégorie d'ennemis supplémentaires. L'extrême gauche me déteste depuis que j'ai trahi la « cause palestinienne » et défendu les boat people. La gauche ne m'aime pas parce qu'elle ne veut pas rompre avec l'extrême gauche et que ses positions sur Israël et les Etats-Unis sont souvent ambiguës. Les gaullistes ne m'aiment pas parce que j'ai écrit que le général de Gaulle avait eu une politique anti-israélienne et anti-américaine. L'extrême droite me déteste. Mais, effectivement, les musulmans me détestent aussi. Mes articles sur Israël m'ont valu des menaces de mort, proférées au nom d'Allah, accompagnées d'insultes antisémites en arabe. Des dossiers calomnieux contre moi ont été envoyés par des islamistes à l'université où j'enseigne, accompagnés de menaces. Le président de l'université, bien sûr, m'a accusé, moi, d'être un fauteur de troubles. Des dossiers du même genre ont été transmis à d'autres de mes employeurs, dont la Banque de France, et j'ai perdu des contrats. Dans la plupart des administrations, si des menaces sont envoyées par des islamistes contre quelqu'un, la réaction immédiate est de considérer que ce quelqu'un est un gêneur et qu'il vaut mieux s'en séparer pour en pas avoir d'ennuis. Dans les entreprises privées, c'est la même chose. Je décris cela comme un comportement pétainiste. A l'université, la « majorité silencieuse » des étudiants reste silencieuse, précisément. Je suis parfois interpellé vivement. Je ne me laisse pas intimider. J'ai soixante ans. Ma carrière a été bloquée. J'ai perdu dix années de ma vie, il ne peut rien m'arriver de pire. Je fais attention quand je vais reprendre ma voiture, car une agression est vite arrivée, mais je dis ce que je pense avoir à dire. Avec mes étudiants, je suis pédagogue, ouvert, disponible, et, je pense, généreux et humain. Je ne peux savoir combien réfléchissent vraiment, mais je pense que je parviens à ouvrir l'esprit d'une fraction d'entre eux tous les ans, y compris d'ailleurs des étudiants d'origine musulmane. Je leur parle d'Israël. Je leur dis que les Arabes palestiniens sont victimes de leurs propres dirigeants, mais qu'ils sont autant victimes que les Israéliens et que ce qui doit être combattu, c'est la haine meurtrière. Je pense qu'ils entendent ce que je dis. J'ai expliqué en détails la guerre en Irak, et j'ai pu obtenir des réactions moins anti-américaines qu'au départ. J'ai le sentiment que si ce que je dis pouvait être davantage entendu, de nombreux Français auraient un autre regard sur Israël, le Proche-Orient, les Etats-Unis, je ne suis malheureusement invité à la télévision qu'à dose homéopathique. Aucun grand journal français ne publierait ce que j'écris. Il y a, en ce pays, un très grave problème de raréfaction de l'information.


J-P.G

De tous ces antisémitismes, certains vous semblent-ils inquiétants pour les juifs de France, ou cela restera l'antisémitisme léger et sous-jacent des 40 dernières années, et auquel la plupart des français juifs n'ont jamais été confrontés directement ? Le prétexte du conflit entre Israël et les arabes – qui n'est pas en train de déboucher vers une paix prochaine – est-il de nature à raidir, à amplifier ces antisémitismes ?


G.M

J'ai le sentiment très net que l'antisémitisme s'accentue et s'exacerbe. Un juif qui rase les murs et qui ne dit rien concernant Israël pourra échapper aux agressions, et encore, s'il porte une kippa, les rues ne seront pas sûres pour lui. Un juif qui défendrait Israël s'exposerait à davantage de risques d'agressions. Un non-juif comme moi, qui défend Israël, est agressé verbalement de manière fréquente. La situation est relativement calme pour le moment, mais si des épisodes guerriers se produisent au Proche-Orient, je m'attends à une explosion d'actes antisémites en France et en Europe. Nous sommes dans le cadre d'un antisémitisme nouveau, essentiellement musulman, et nombre de gens ont peur de le dire ouvertement. Ne rien dire n'y changera rien, au contraire. Dans des villes d'Europe comme Malmö, en Suède, la population juive est en train de partir tant la situation devient insupportable. Je crains que dans quelques années, ce ne soit pire encore. Je suis très pessimiste pour le futur de l'Europe. Je pense que le poids de l'islam va s'accentuer, et avec lui, celui de l'antisémitisme musulman. Je pense que les hommes politiques ne vont guère réagir car ils ne veulent pas s'aliéner un électorat qui pèse plus que l'électorat juif. Je pense que l'attitude politique et médiatique vis-à-vis d'Israël en Europe va rester négative, et même le devenir davantage, pour les mêmes raisons.


J-P.G

Vous dénoncez – je vous cite – « le délire des médias français », que ce soit au sujet des Américains, de l'islam, d'Israël ou de la Chine. Concernant Israël, j'ai du mal à croire que tous les journalistes soient antisémites (ou antisionistes, ce qui est une forme politique de l'antisémitisme). Qu'en pensez vous, y a-t-il une autre piste d'explication à explorer ? Et quelles sont les chances d'un rééquilibre vers un peu moins de mensonges ?


G.M

Je ne pense, bien sûr, pas que tous les journalistes sont antisémites. Je pense, cela dit, qu'il y a des réflexes conditionnés qui font partie de la pensée unique à la française. Et je pense que ces réflexes s'appliquent à une multitude de domaines. Je pense que s'ajoutent à cela des réflexes de prudence et des peurs. Aucun journaliste ne veut être accusé d'être « islamophobe », et moins encore d'être un « raciste islamophobe », puisque certains ont décrété qu'il y avait une race musulmane. Le discours sur l'islam sera, en conséquence, très prudent et évitera les sujets qui fâchent. La « cause palestinienne » est devenue sacro-sainte et le discours consacré est que Mahmoud Abbas est un modéré, qu'Israël est le Goliath qui opprime, que ceux qui se livrent à des attentats sont des victimes et des gens désespérés. Nul n'évoque la propagande antisémite haineuse déversée par les médias arabes, ou le lavage de cerveau des enfants palestiniens. Pour les Etats-Unis, pendant un an, il n'a pas été possible de tenir le moindre discours critique concernant Obama. Auparavant, il était impossible de trouver la moindre qualité à George Walker Bush. Sarah Palin est, bien sûr, une imbécile dangereuse. Pour ce qui concerne la Chine, on évoque peu les difficultés graves que connaît le pays, et on dissémine une fascination pour un pays, dont on nous répète qu'il sera la première puissance du monde dans quelques années : cela me semble loin d'être certain, mais je ne puis l'expliquer, on ne m'écouterait pas. Je pourrais ajouter à la liste d'autres sujets traités à mes yeux de manière inepte : la situation de l'euro ou la crise financière, par exemple. Je ne vois aucun signe de rééquilibrage. Le pluralisme aux Etats-Unis est un vrai pluralisme. Le pluralisme en France est une caricature de pluralisme. La plupart des débats organisés à la télévision me font penser à des débats qui, aux Etats-Unis, opposeraient différents membres du Parti démocrate sans que jamais un seul républicain ne puisse parler : ce serait inconcevable aux Etats-Unis, pas en France. Un seul présentateur essaie d'être scrupuleux et d'inviter des gens qu'on n'entend pas ailleurs, et je tiens à lui rendre hommage, c'est Frédéric Taddei. Il est le seul, au cours des trois dernières années, à m'avoir invité plusieurs fois. Il est le seul à avoir invité l'un des économistes que je respecte le plus en France, Pascal Salin. Ce qu'il fait semble fort peu : dans un contexte tel que le contexte français, c'est déjà beaucoup. Inviter cinq pour cent de gens politiquement incorrects, alors que les autres présentateurs en invitent zéro pour cent, c'est une marque de courage.


J-P.G

Dans nos échanges sur Facebook, vous m'avez indiqué qu'entre la compromission et la droiture vous avez choisi la droiture. Cela sous-entend que vos collègues universitaires n'ont pas tous eu le courage de faire ce choix. Cela sous-entend-il aussi que tout universitaire est forcément obligé, écrasé sous le poids des faits et témoignages, de reconnaître qu'Israël a été diabolisé à tort, que partout règne le mensonge ? Si oui, au moyen de quelle source d'information ?


G.M

Nombre d'universitaires ne se posent pas de questions : ou bien ils reprennent à leur compte la propagande ambiante sans regarder plus loin, en pensant qu'ils se placent du bon côté, celui des opprimés et de la justice, ou bien, ils se désintéressent du sujet et le mettent entre parenthèses en adoptant la posture commode de la neutralité. Un nombre extrêmement faible d'entre eux acceptera d'aller plus loin et de s'intéresser à la diabolisation d'Israël. On m'a demandé plusieurs fois si j'étais juif, tant il paraissait surprenant qu'un non-juif s'intéresse à Israël. J'ai des collègues juifs qui, précisément parce qu'ils sont juifs, ne prennent pas position clairement, tant ils craignent qu'on leur dise qu'ils défendent Israël parce qu'ils sont juifs. Je ressens un fond d'antisémitisme inavoué rhabillé en antisionisme chez nombre de non-juifs. Je ne vois pas de grandes chances d'évolution de la situation que je décris au sein de l'université française. La cause israélienne restera très minoritaire. Attendre que de nombreux universitaires s'intéressent à la diabolisation d'Israël me semblerait une attente vaine. Si je n'avais pas en moi un sens éthique très fort et si j'étais opportuniste et sans scrupules, je ferais comme presque tout le monde : ou je m'en laverais les mains, ou je rejoindrais la meute. C'est infiniment triste à dire, mais défendre Israël ne rapporte rien dans la France d'aujourd'hui, sinon des ennuis. Et, j'en ai peur, cela ne va pas s'arranger. Je suis, je l'ai dit, largement boycotté : j'écrirais que je me suis trompé, et je proposerais un livre anti-israélien, j'obtiendrais une forme de réhabilitation, mais je ne mange pas de ce pain-là, car c'est un pain avarié.


J-P.G

Malgré l'acharnement des médias contre Israël, seuls 16% des citoyens européens sont pro-palestiniens, et 12% sont pro-israéliens (des variations existent d'un pays à l'autre, et quelques pays sont pro-israéliens). Le reste n'a pas d'avis ou ne s'intéresse pas à la question. Comment expliquez-vous ce score, finalement faible, du camp des pro-arabes, surtout si l'on suppose prudemment que les 4% de musulmans d'Europe sont pro-palestiniens?



G.M

Ces chiffres reflètent ce que je viens de dire. La plupart des gens se désintéressent de la situation. Que douze pour cent seulement aient un avis favorable concernant une démocratie exemplaire, assiégée par des terroristes et des fanatiques, me semble consternant et témoigner d'une immoralité profonde des populations européennes. Que si peu d'Européens, soixante-cinq ans après la shoah se sentent concernés par le sort d'Israël me semble assez répugnant. Le chiffre que vous donnez signifie que quatre-vingt-huit pour cent des gens sont indifférents ou hostiles : c'est effarant. Que le nombre des pro-palestiniens soit supérieur est plus répugnant encore : même en prenant en compte le fait que les musulmans européens sont sur ces positions de manière massive. Cela veut dire peu ou prou que plus de dix pour cent d'Européens non musulmans soutiennent non pas un peuple, mais des organisations terroristes, car se définir pro-palestinien, c'est se reconnaître dans la cause palestinienne incarnée par l'Autorité palestinienne et le Hamas. Ces chiffres ne me rassurent pas du tout. Une réaction saine serait celle montrant un nombre massif, pour le moins majoritaire, en faveur d'Israël, et un nombre bien plus réduit de gens entérinant des organisations qui, en étant hostiles à Israël, le sont aussi aux valeurs des sociétés ouvertes et de la civilisation occidentale.



J-P.G

On dit que dans un conflit, les torts sont toujours partagés. La vie nous montre que ce n'est pas le cas, et que, dans certains affrontements de personnes ou de groupes, les fautes sont quelquefois uniquement d'un côté. Concernant le conflit entre Israël et les Arabes, Israël a-t-il des torts selon vous, et si oui, quels sont-ils ?


G.M

Dans un conflit où il y a un agresseur et un agressé, je donne raison à l'agressé qui ne fait que se défendre. Si on reprend scrupuleusement l'histoire, et je la connais bien, lors du démantèlement de l'empire ottoman, quatre-vingts pour cent du Mandat palestinien a été donné par le Royaume Uni à un monarque arabe pour faire un Etat arabe palestinien, la Transjordanie, devenue depuis Jordanie. Il y a donc un Etat arabe palestinien depuis longtemps. Sur les vingt pour cent restants, le Royaume-Uni a favorisé l'immigration arabe et freiné considérablement l'immigration juive. Le plan de partage de 1948 était une injustice profonde résultant des manœuvres britanniques : il laissait dix pour cent du Mandat original au peuple juif, et prévoyait de créer un deuxième Etat arabe palestinien sur les dix pour cent restants. Les pays arabes de la région, qui avaient eux-mêmes été récemment créés, Liban, Syrie, Irak, Arabie Saoudite, ont choisi la guerre pour en finir avec les Juifs. Ils ont perdu. Ils ont agressé Israël plusieurs fois ensuite. La Jordanie n'a jamais eu la moindre légitimité à occuper la Judée-Samarie et Jérusalem-est. L'Egypte n'a jamais eu la moindre légitimité à occuper  Gaza. L'erreur d'Israël a été de croire que des territoires pourraient être échangés contre la paix. Une autre erreur a été commise ensuite lors des accords d'Oslo. Il n'y avait pas à reconnaître l'existence d'un peuple palestinien et de représentants du peuple palestinien. Israël est toujours, aujourd'hui, l'agressé. En face d'Israël, il y a les agresseurs. Israël est une démocratie qui veut vivre en paix et qui, en tant que pays agressé, faute d'accord de paix, aurait dû régler la situation depuis longtemps. Fondamentalement, la Judée-Samarie devrait faire partie d'Israël, Gaza aussi. En vérité, il n'y a pas de peuple palestinien, mais des populations arabes prises en otage d'abord par les pays arabes de la région, puis, par les organisations palestiniennes. Israël peut se séparer de ces populations, mais ne doit le faire qu'en prenant en compte ses propres impératifs de sécurité. Israël peut aussi annexer les territoires qui lui reviennent légitimement, mais la présence de populations arabes hostiles au sein d'Israël sera une difficulté à gérer. Israël n'a pas à faire de concessions en vue d'un traité de paix qui n'existera jamais : l'Autorité Palestinienne, comme le Hamas n'ont pas pour objectif de créer un Etat palestinien à côté d'Israël, mais de détruire Israël. Israël peut jouer le jeu des négociations, mais n'a rien à y gagner. Israël devrait s'occuper de la Judée-Samarie et de Gaza en traçant les frontières conformément aux impératifs de sécurité d'Israël. Israël devrait ne reconnaître ni l'Autorité palestinienne ni le Hamas et dire au reste du monde que les pauvres gens que sont les arabes Palestiniens doivent être délivrés des dirigeants qui les affament et les fanatisent. Et si le reste du monde refuse de s'en charger, Israël devrait s'en charger. Les valeurs de liberté individuelle et de dignité de l'être humain priment sur toute autre considération.  Israël respecte ces valeurs. Ni le Hamas, ni l'Autorité palestinienne ne les respectent, et ni le Hamas ni l'Autorité palestinienne ne sont respectables. Les Allemands ont été délivrés du nazisme bien trop tard pour six millions de Juifs, les Arabes Palestiniens devraient être délivrés de leurs dirigeants et de ceux qui les fanatisent le plus vite possible. Les Allemands ont dû voir ce qu'il en coûtait d'avoir cédé au nazisme et ont ensuite été éduqués à la paix. Les Arabes palestiniens doivent voir que céder à la propagande totalitaire ne paie pas, et être eux-mêmes éduqués à la paix. L'éducation est importante : elle fait des hommes libres dans une société de liberté, elle fait des serfs dans une société de servitude. Elle fait des monstres dans une société qui cherche à fabriquer des monstres. L'Autorité palestinienne et le Hamas, aujourd'hui, fabriquent des monstres.


J-P.G


Est-ce qu'il y a des questions que je n'ai pas traitées et que vous souhaiteriez aborder ?


G.M

Il y en aurait tant que si je commençais, je ne pourrais m'arrêter. J'inciterais ceux qui liront ces lignes à placer, au-dessus de tout, le respect de la liberté individuelle, les droits naturels de tout être humain. Je les inciterais à comprendre que l'économie de marché est le système économique le plus fécond que la terre ait porté, que les sociétés ouvertes dans lesquelles nous vivons sont un bien précieux à préserver en faisant preuve de vigilance face à tous leurs ennemis. Je les inciterais à ne jamais oublier que le mal existe, et qu'il est chez tous ceux qui ne respectent pas la liberté individuelle et qui ne comprennent pas qu'une société ouverte est une société où la liberté de tous coexiste avec la liberté de chacun et où tous les rapports entre les êtres humains reposent sur le contrat volontaire. Je les inciterais à voir qu'à l'échelle planétaire, le mal est chez les dictateurs et chez les totalitaires, et à discerner qu'on ne peut négocier ni passer contrat avec un totalitaire : on peut le dissuader, on peut le mettre hors d'état de nuire, mais pas signer un traité avec lui. Pour le reste, je renvoie à mes livres où tout cela est bien mieux expliqué, et de façon plus détaillée, et en particulier au dernier,
La Septième Dimension, qui, en douze chapitres aborde tous les aspects du monde contemporain et reprend l'essence de vingt années de recherches et d'analyses.

P.S. (qui fait référence au site de Guy Millière) : j'ai été un grand admirateur de Gilles Vigneault !

Gilles Vigneault est un grand poète et un homme remarquable et bon.
 

 

© Jean-Patrick Grumberg et Lessakele

 

[Texte aimablement signalé par D.E. G.]

 

Mis en ligne le 11 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org