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A-Dura / France-2 (développements récents)

Goldstone, Al-Dura : même combat. Interview de Philippe Karsenty, Nathalie Blau
14/03/2010

 

Après huit ans de bons et loyaux services consacrés à l'affaire Al-Dura, Philippe Karsenty ne baisse toujours pas les bras. Au contraire. Le rapport Goldstone est pour lui l'occasion de relancer le débat

Interview parue dans le Jerusalem Post du 9 au 15 mars 2010, P. 12-13

"Goldstone est la meilleure chose qui soit arrivée à Israël depuis dix ans”. Une déclaration-choc pour un homme qui n'en est pas à son premier coup d'éclat. Depuis bientôt huit ans, Phi­lippe Karsenty parcourt le monde dans le sillage de ce qui est devenu l'un des symboles du martyrologe palestinien, l'affaire Mohammed Al-Dura. Son objectif : obtenir des excuses de France 2 pour avoir diffusé ce qu'il considère comme un faux reportage sur la mort de ce jeune Palestinien, au carrefour de Netsarim, le 30 septembre 2000. Encensé par certains, conspué par beaucoup, Kar­senty s'est engagé dans une lutte sans merci, façon David contre Goliath, seul contre des instances dirigeantes dont on voit mal qu'elles puissent être ébranlées un jour. Trublion de l'arène diplo­matique franco-israélienne, cet ancien financier et homme d'affaires, aujourd'hui maire-adjoint de Neuilly-sur-Seine, est pourtant bien décidé à faire éclater sa vérité d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique.

Ces deux dernières années, il a pu engranger quelques succès : un procès pour accusation de diffamation, gagné contre la deuxième chaîne de télévision française, et des politiques israé­liens plus enclins à lui prêter attention. Qui plus est, depuis la prise de fonctions du gouver­nement Netanyahou, note-t-il. Et de faire état de ses récents entre­tiens en série avec des parlementaires, dont, lors de son dernier séjour : Shaoul Mofaz, David Rotem, Danny Danon ou la ministre Limor Livnat “qui m'a réservé un accueil excep­tionnel”, souligne-t-il.

Pour autant, la bataille est loin d'être gagnée. Mais Karsenty continue à être présent sur tous les fronts, à coups d'apparitions publiques et à grand renfort de confé­rences à travers le monde, sur fond de verbe acéré et de propos sans concessions. Ses armes : une communication débridée, des déclarations-choc tous azimuts et des coupables montrés du doigt sans réserve. Dans sa ligne de mire, France 2 et Charles Enderlin, bien sûr, mais aussi certains fonctionnaires du ministère des Affaires étran­gères à qui il reproche de ne pas comprendre que le principal champ de bataille est devenu médiatique.

A la mii-février, il était invité, dans le cadre de la Conférence de Jérusalem, à participer à une table ronde sur la communica­tion d'Israël. L'occasion pour lui d'effectuer une démonstra­tion en trois points : tout d'abord, “remercier” Richard Goldstone pour son rapport sur "Plomb durci" ; ensuite, traiter d'urgence l'affaire Al-Dura ; enfin, amener à considérer les menaces médiatiques et diplomatiques comme des menaces straté­giques existentielles pour Israël. Explications

Nathalie Blau : Quand vous dites que Goldstone est la meilleure chose qui soit arrivée à Israël depuis dix ans, qu'entendez-vous exacte­ment ?

Philippe Karsenty : Cet homme a fait plus pour la communication d'Israël que tout ce qui a été fait depuis dix ans. Il a enfin réussi à réveiller l'administration israélienne. Pour Israël, Goldstone c'est un peu comme Pearl Harbor : l'Etat s'est fait attaquer, il va devoir réagir.

N.B. : Là, vous montrez du doigt le gouvernement ?

P.K. : Non, [seulement] certains fonction­naires du ministère des Affaires étrangères (MAE). J'insiste surtout pour faire la différence, je cible les fonctionnaires du MAE qui ne comprennent pas l'importance stratégique d'une bonne hasbara, communica­tion. Goldstone a permis de réveiller l'intérêt des Israéliens sur l'importance de communi­quer. Et, en fin de compte, sur l'urgence pour l'Etat d'Israël de contrer le mensonge Al-Dura.

N.B. : Vous reliez les deux ? La vague Goldstone permet de restituer l'affaire Al-Dura ?

P.K : Bien plus que ça, le rapport Goldstone est l'enfant de l'affaire Mohammed Al- Dura. C'est à partir de Al-Dura qu'on a pu mentir et dire toutes les horreurs possibles sur Israël. Je vais même plus loin: le rapport Goldstone et l'affaire Al-Dura, sont deux accusations de crimes intentionnels perpé­trés par Israël, que tous les anti­sémites de la terre utilisent comme outils redoutables de leur abjecte propagande, car ils sont validés par des Juifs - Richard Goldstone et Charles Enderlin. Et tout le monde sait qu'un Juif qui diffame Israël, c'est beaucoup plus puissant qu'un non-Juif [qui fait de même].

N.B. : Vous pensez que Richard Goldstone et Charles Enderlin ont sciemment voulu porter atteinte à l'Etat d'Is­raël ?

P.K. : Je n'ai pas dit ça. Mais ce sont des personnes sans grande envergure, qui ont compris que la seule façon d'exister est de critiquer sévè­rement Israël, car ensuite les antisémites se servent d'eux et de leurs travaux. Pour exister dans l'univers médiatique international, il est de bon ton de critiquer Israël. C'est la meilleure façon d'obtenir une reconnaissance. Et pour Gold­stone ou Enderlin, peu importe si quelques millions de Juifs vous en veulent, du moment que vous obtenez votre recon­naissance internationale.

N.B. : Vous les accusez d'avoir planifié un coup de marketing [lire: relations publiques] ?

P.K. : Non, je ne le dirais pas ainsi. Mais Enderlin est par exemple soutenu par les sites favorables à Dieudonné et aux thèses islamistes, parmi les signataires desquelles on trouve tous ceux qui sont difficilement fréquentables sur la question juive, comme Jacques Attali, par exemple - Juif lui aussi - qui explique que l'antisémitisme en France est une invention du gouvernement israélien pour encourager l'aliya. De tous temps, les antisémites se sont servis de Juifs-alibis pour acca­bler les autres Juifs et, plus récemment, Israël.

Tant qu'Israël n'aura pas défini la menace médiatique et diplomatique comme une menace stratégique, il perdra. La perte de légitimité d'Israël est croissante, partout dans le monde. Certains fonction­naires du MAE ne font pas leur travail correctement. Ils doivent changer de méthode.


N.B. : Mais ces fonction­naires ne sont pas les mêmes depuis dix ans. Les chefs de la diplomatie se renouvellent...

P.K. : Le ministère fonctionne comme toute administration : les anciens ont coopté leurs successeurs qui partagent leur ligne idéologique, et parfois leurs travers. Et plutôt que de défendre Israël, ils défendent leur poste. Certains fonction­naires se protègent entre eux, ceux qui ont fait des erreurs en 2000 sont protégés par ceux de 2005, etc. Tout cela fonctionne comme une petite caste...

N.B. : On a du mal à croire que personne ne soit prêt à donner un coup de pied dans la fourmillière. En premier lieu, l'actuel ministre, Avigdor Lieberman, qui n'est pas réputé pour avoir froid aux yeux...

P.K. : Car la bureaucratie israélienne est en train de saper les fondements de l'Etat d'Is­raël. J'ai rencontré Lieberman et son directeur de cabinet qui m'ont dit que les choses étaient claires pour eux, ils savent que les images de la mort de Mohammed Al-Dura étaient bien une mise en scène. Mais ensuite, il ne se passe rien. Il y a certes des Israéliens formi­dables qui ont compris l'impor­tance stratégique d'une bonne communication. Mais au sein du ministère, certains pensent qu'Israël ne devrait pas remuer cette affaire. En disant cela, ils ne pensent pas à l'intérêt de l'Etat, mais à leur propre intérêt. Ils trouveront toujours une justification intellectuellement malhonnête pour ne rien faire.

Il y a huit ans, quand j'ai affirmé, après d'autres, que le reportage Al-Dura était une mise en scène, ils n'ont pas voulu me croire. Ensuite, ils ont reconnu que c'était vrai, mais refusé de voir là un événement historique. Puis, quand ils ont commencé à constater la floraison des places et des monuments en hommage au "martyr" à travers le monde, ils ont dit que c'était trop tard.

Maintenant qu'ils voient que cela continue, ils disent que ce n'est pas dans l'intérêt de l'Etat d'Israël de reparler de cette histoire.

N.B. : La situation est donc dans une impasse ?

P.K. : Israël sera dans une impasse tant qu'il n'y aura pas de décision politique du Premier ministre et du minis­tère des Affaires étrangères, suivie d'une application sur le terrain.

N.B. : Cela paraît simple. Pourquoi n'y arriverait-on pas ?

P.K. : Parce que, en Israël, il n'y a pas de volonté stratégique d'affronter les menteurs et les médias qui diffament Israël. Et du coup, les médias dans leur ensemble ne sentent pas de garde-fous, personne ne les contrôle, ils peuvent dire ce qu'ils veulent. Alors que si, dans le cas Al-Dura, on deman­dait à France 2 et à Enderlin de reconnaître leur mensonge une fois pour toutes, les journa­listes comprendraient qu'il y a un prix à payer quand on ment et qu'on diffame Israël.

N.B. : Quand vous rencon­trez les dirigeants politiques israéliens, vous sentez une réelle adhésion de leur part à votre version des faits, ou simplement un intérêt poli ?

P.K. : Ceux que j'ai rencontrés savent que le reportage Al-Dura est une mise en scène, il n'y a aucun doute. C'est une évi­dence pour tous. Mais, appa­remment, ils semblent avoir d'autres priorités. J'essaye de leur expliquer que tout ce qui arrive aujourd'hui n'est autre que la conséquence de cette affaire, et que s'ils faisaient ce qu'il faut, cela changerait la posture internationale d'Israël. Il faut remonter à la source. Mo­hammed Al-Dura est le père de tous les mensonges du 21e siècle.

Israël est dans une barque qui prend l'eau, et au lieu de boucher les trous, les fonction­naires écopent. Mais la barque continue à prendre l'eau de toutes parts. Compte tenu des qualités de l'Etat, de ses paysages, de son développe­ment économique, de ses ressources humaines, de la qualité morale de son armée, Israël devrait avoir une cote mondiale des plus hautes, alors qu'elle est au plus bas. Si l'on fait des études dans le monde, Israël n'est pas très loin de l'Iran en termes d'image, il est même moins bien placé dans bon nombre de pays euro­péens.

N.B. : Est-ce que la projec­tion récente en Israël des documentaires d'Es­ther Shapira, qui soutiennent vos affirmations de reportage truqué, ont eu une influence sur l'opinion publique ?

P.K. Oui, dans la rue, les gens viennent me voir, me recon­naissent, m'expriment leur sympathie. L'Israélien moyen commence à comprendre l'en­jeu de la communication. C'est aussi le cas au sein de l'armée, je rencontre, auprès des mili­taires, un accueil extraordi­naire. J'ai aussi envie de citer Dany Seaman, le directeur du GPO Government Press Office), le bureau de presse du gouvernement, qui fait un travail exceptionnel. Mais même eux sont affaiblis par le comportement de certains fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères.

N.B. : Donc, votre lutte, aujourd'hui, c'est d'arriver à faire bouger les choses au sein du MAE ?

P.K. : Mon objectif, c'est qu'Israël reconnaisse officielle­ment que le reportage Al-Dura est une mise en scène. Mais certains ont peur de la vérité. Ils ont peur d'entrer en conflit avec la France.

N.B. : A vous entendre, Israël préfère éviter un différend diplomatique avec la France plutôt que de rétablir son image sur la scène internatio­nale ?

P.K. : Oui, et c'est là l'erreur. Car il n'y aura pas de conflit avec la France. J'ai rencontré en décembre dernier l'actuel ambassadeur de France en Israël, Christophe Bigot. C'est quelqu'un d'intelligent. Il a vu la présentation, il a vu que c'était une mise en scène. J'ai également rencontré deux membres de cabinet de Bernard Kouchner qui ont reconnu par écrit que c'était un faux reportage. Je me suis entretenu avec plusieurs per­sonnes au Quai d'Orsay, et ces diplomates français disent : “Quand on rencontre nos homologues israéliens, ils ne nous parlent jamais de cette affaire.”

N.B. : Que pourrait-il se passer si l'Etat d'Israël affir­mait officiellement qu'il s'agit d'une mise en scène ?

P.K. : Les choses sont actuel­lement bloquées avec le ministre des Affaires étrangères français, Bernard Kouchner, qui a fait décerner la Légion d'Honneur à Charles Enderlin en juillet 2009, alors que la responsabilité d'Enderlin dans l'imposture Al-Dura était con­nue. Mais Bernard Kouchner sera bientôt remplacé. Il a commis beaucoup d'erreurs et ne fera probablement plus partie du dispositif de Nicolas Sarkozy dans quelques se­maines. Lorsque son rempla­çant sera connu, il faudra alors que la diplomatie israé­lienne demande à France 2 de reconnaître sa faute qui a causé tant de dommages à l'Etat d'Israël.

N.B. : Et France 2 pourrait le faire ?

P.K. : Je le crois et je pense que les blocages politiques vont bientôt sauter.

N.B. : Quel est votre but ultime ?

P.K. : La victoire finale, c'est quand France 2 annoncera, en ouverture de son journal de 20 heures : “Nous avons diffusé un faux reportage, nous pré­sentons nos excuses au monde entier.” Mais il faut franchir les étapes. Pour que France 2 soit contrainte de reconnaître son erreur, il faudra que le gouvernement français lui demande de le faire, et pour que le gouvernement français le demande, il faut que les Israéliens en expriment le souhait. On n'a jamais vu un voleur se dénoncer si le commerçant victime ne porte pas plainte. Car s'il n'y a pas plainte, il n'y a pas vol à reconnaître. France 2 ne va pas se dénoncer si l'Etat d'Israël ne réclame rien.

N.B. : Le jeu en vaut-il la chandelle ? Israël ne s'engage­rait-il pas dans une lutte qui risquerait de lui causer de lourds préjudices ?

P.K. : Je ne le crois pas. Certains disent que ce n'est pas bon pour la paix. Mais au contraire. Comment peut-on faire la paix avec les Arabes si les Arabes sont persuadés qu'Is­raël est un Etat nazi qui tue des enfants pour le plaisir.

Le Protocole des sages de Sion a tué des Juifs pendant des décennies. Et cela fait mainte­nant dix ans que l'affaire Al-Dura tue - des Juifs, des musul­mans, des chrétiens - dans le monde entier. Il est temps que cela cesse.

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Contacté à plusieurs reprises, le
service de communications du ministère des Affaires étrangères n'a en aucune façon souhaité s'ex­primer sur l'affaire Al-Dura et les déclarations de Philippe Karsenty. Veto catégorique et sans appel du porte-parole Ygal Palmor. Silence systématique du chef des médias étrangers Ashley Perry et du direc­teur de cabinet Yossi Levy. Quant à Charles Enderlin, au grand regret de la rédaction, il s'est toujours refusé à s'exprimer dans nos colonnes. n


© Jerusalem Post en français 

 

Mis en ligne le 14 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org