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Comprendre la crise israélo-américaine, par Barry Rubin
16/03/2010


17/03/10

 

Titre original : "Explaining the U.S.-Israel Crisis", 16 mars 2010, sur le site du Gloria Center

 

Traduction française : Objectif-info

 

Il est important de comprendre que la polémique actuelle sur les constructions à Jérusalem-est ne se réduit pas à un problème de communication ou à un conflit politique bilatéral. Elle a surgi pour des raisons qui ne sont pas directement liées à ces questions.

Les vrais enjeux sont plutôt les suivants :

1. Les États-Unis et la plupart des gouvernements européens sont fermement déterminés à ne pas adresser la moindre critique à l'Autorité palestinienne (AP) pour son sabotage du processus de paix. Les faits sont clairs : l'AP rejette toute négociation depuis quatorze mois. Pas de réaction. L'AP a fait perdre la face au président Barack Obama en provoquant l'échec de son initiative de septembre 2009, qui prévoyait l'ouverture de pourparlers dans les deux mois. L'AP a rompu son engagement de ne pas soutenir le rapport de Goldstone. En fin de compte, l'AP est décidée à ne pas participer à des entretiens directs [avec Israël]. Pourtant, au cours de ces quatorze mois d'exercice, l'Administration d'Obama n'a pas critiqué l'AP une seule fois. Les choses sont claires : le gouvernement des États-Unis ne critiquera jamais l'AP, pour quoi que ce soit. (Nous allons voir pourquoi, ci-après.)

2. Même scénario concernant la Syrie. Le dictateur Bachar al-Assad soutient des terroristes qui tuent les Américains en Irak et des hommes politiques au Liban. Il se moque ouvertement de la politique américaine et il invite le président de l'Iran juste après avoir obtenu une concession importante des États-Unis. Pourtant, l'Administration d'Obama ne lui a opposé aucune critique et elle lui consent, en fait, de nouvelles concessions.

3. Les États-Unis critiqueront l'Iran, mais ils ne prendront pas une position dure et ferme contre lui. Nous sommes à présent à la mi-mars et il n'y a pas eu de sanctions sérieuses. En fait, la campagne de l'Administration visant à mettre en oeuvre des sanctions s'effrite.

4. A qui les échecs de l'Administration peuvent-ils être imputés ? Réponse : à Israël. Dans la mesure où il s'agit d'un ami des États-Unis, qui dépend de lui d'une certaine manière, ce que lui fait l'Administration Obama ne pose aucun problème : ce pays ne souhaite pas riposter, ou il n'en n'a pas les moyens. Elle peut le rouer de coups sans avoir rien à craindre.

5. Ce faisant, l'Administration permet aux Européens d'agir à leur guise et elle peut dire aux Arabes et aux musulmans : « Vous voyez, nous sommes durs avec Israël et vous devriez donc être aimables avec nous. »

6. Que cherche à obtenir le gouvernement américain ? Beaucoup de choses. Un retrait plus facile d'Irak ; devenir populaire ; avoir de la tranquillité ; n'être attaqué par personne verbalement ou matériellement (ou au moins que ses électeurs n'entendent pas parler des attaques) ; être en mesure de revendiquer des succès, ou du moins prétendre avoir qu'il était sur le point de réussir le processus de paix si Israël ne s'était pas mis en travers de sa route ; obtenir un soutien supposé des Arabes pour avoir entrepris quelque chose à propos de l'Iran ; et, si tout va bien, moins de terrorisme ; etc.

7. Il y a également un aspect idéologique, compte tenu de la vision du monde de l'Administration, qu'il n'est pas nécessaire de développer longuement ici. Mais apparemment de nombreux membres du gouvernement se sont fait une idée manifestement fausse, selon laquelle tout ce qui se passe dans la région est lié au conflit israélo-arabe. On rapporte que de hauts responsables ont affirmé que la construction d'appartements à Jérusalem-est met en danger la vie des soldats américains en Irak et en Afghanistan, ou que les Etats arabes ne veulent pas coopérer avec les États-Unis à cause de la relation israélo-américaine.

On n'a cessé de répéter depuis un demi-siècle que les relations arabo-américaines dépendent des relations israélo-américaines, mais on ne l'a jamais prouvé. Les tentatives américaines de résoudre le conflit ont rarement été appuyées par le monde arabe ; il s'y est souvent rudement opposé. En même temps, les Etats arabes ont toujours agi en fonction de leurs intérêts en recherchant l'aide des Etats-Unis, parce qu'ils reconnaissaient la puissance américaine : l'escorte des pétroliers et la dissuasion de l'Iran au cours de la guerre Iran-Irak, la mise en échec de l'invasion du Koweït par l'Irak, la protection de l'Iran et de la révolution islamiste aujourd'hui, et il existe des dizaines de cas semblables. Il leur arrive de dire que tout dépend d'Israël mais c'est de la propagande.

Dans la foulée, si le monde arabe, au moins les modérés, n'est pas aimable avec les États-Unis en ce moment, c'est parce que ce n'est pas dans l'intérêt de ces Etats, plus précisément parce qu'ils ne voient plus l'Amérique comme une puissance forte et fiable aujourd'hui. C'est le résultat de la politique de l'Administration.

Quoique l'Administration fasse à Israël, cela ne changera rien. En bref, l'Administration est en train de tomber dans le plus vieux piège et l'escroquerie la plus vénérable du grand livre du Moyen-Orient : « Eloignez-vous d'Israël, faites pression sur lui, trouvez une solution au conflit, et les gouvernements arabes aimeront unanimement l'Amérique et ils feront ce qu'elle voudra qu'ils fassent. »

Tout cela est d'autant plus ridicule que les États-Unis sont aujourd'hui focalisés sur l'Iran et l'Afghanistan, pays où la question israélo-palestinienne n'a, à l'évidence, aucun effet sur les événements. Les Irakiens sunnites et chiites ne sont pas en conflit à cause d'Israël ; les rebelles sunnites n'attaquent pas les troupes américaines à cause d'Israël. Al-Qaida et les Talibans ne combattent pas pour le pouvoir en Afghanistan et au Pakistan à cause d'Israël. Et ce n'est pas à cause d'Israël que Al-Qaida cherche à renverser les régimes arabes, à créer un gouvernement islamiste, et à détruire l'influence occidentale au Moyen-Orient.

Et même si les rapports avec Israël sont un facteur susceptible d'affecter l'attitude des Arabes envers l'islamisme révolutionnaire, il s'agit d'un facteur parmi beaucoup d'autres. Les gens qui sont enclins à soutenir l'islamisme révolutionnaire n'interpréteront pas un conflit entre l'Amérique et Israël comme un signe de la fiabilité d'Obama, mais comme une preuve de sa faiblesse et du triomphe prochain de l'Iran dans la région.

8. L'instrumentalisation de cette question est également contreproductive parce qu'elle garantit que les négociations israélo-palestiniennes ne vont pas reprendre. Après tout, en voyant combien les États-Unis sont furieux envers Israël, pourquoi l'AP et les Etats arabes désamorceraient-ils la crise ? Ils vont au contraire élever le niveau de leurs exigences parce qu'ils seront gagnants de toute façon : si les États-Unis forcent Israël à davantage de concessions, ils obtiendront quelque chose sans rien donner. Si Israël ne fait pas les concessions voulues, la partie arabe obtiendra qu'il soit accusé de provoquer une impasse et elle obtiendra une réduction du soutien américain à Israël. Quant aux forces radicales, l'Iran, la Syrie, le Hamas, et le Hezbollah, quoi qu'il arrive, ils ne deviendront pas pro-américains, ni ne soutiendront un véritable processus de paix.

En conséquence, avec sa demande initiale d'un gel des constructions, l'Administration s'est déjà tiré une balle dans le pied. Les chances de parvenir à des entretiens, même indirects, en 2010, sont pratiquement nulles. L'erreur qu'Israël n'a pas faite, le gouvernement américain s'en est chargé. Paradoxalement, les États-Unis finiront par perdre beaucoup plus qu'Israël parce que rien d'important ne va se produire concernant le problème israélo-palestinien, mais beaucoup de choses vont changer dans la situation régionale globale.

 

Pourquoi tout cela n'est-il pas très inquiétant pour Israël ? Pour plusieurs raisons. D'abord, l'Administration ne va pas faire grand-chose contre Israël en termes concrets. Ce n'est pas un gouvernement intraitable et il n'aime pas les affrontements. Son but n'est pas de faire du tort à Israël mais de donner une bonne image de lui-même. D'ailleurs, il sait que faire davantage pression n'apportera rien de plus, car Israël ne cédera pas, et il sait aussi que le processus de paix n'aboutira nulle part.

En second lieu, Israël est protégé par une opinion publique américaine très fortement favorable et par le Congrès. En ce moment, le Congrès n'a plus peur d'Obama. En effet, les démocrates lui en veulent car il met en danger leur position par des initiatives impopulaires qui leur compliquent la vie. Ils savent que les élections de novembre s'annoncent très mauvaises pour eux. S'en prendre à Israël ne fait qu'aggraver les choses. Ils ont aussi une meilleure perception des forces radicales dans la région et de la menace qu'elles constituent. En d'autres termes, ils ne laisseront pas faire la Maison Blanche. Après les élections de novembre, l'Administration sera encore plus faible, particulièrement par rapport à Israël.

Troisièmement, la stratégie de l'Administration d'Obama ne marchera pas. Les radicaux vont devenir plus agressifs ; les Arabes plus modérés savent que l'Administration ne les défendra pas de façon crédible. Sentant le sens du vent (quoique de manière erronée) l'AP va accroître ses exigences. L'AP pourrait exploiter l'occasion si elle exigeait de négocier le statut final, ce qu'elle ne fera jamais, et si elle tentait d'obtenir le meilleur accord de paix possible avec l'assistance des États-Unis. Mais comme elle ne veut pas travailler pour l'Administration, elle ne lui apportera pas grand-chose.

Par la suite, l'extrémisme de l'Iran, de la Syrie, des insurgés irakiens, du Hamas, du Hezbollah, de la Libye, et, à un moindre degré, de l'AP, contraindra l'Amérique à changer de stratégie. Du moins, l'Administration Obama s'ajustera, au moins en partie, ou elle ne survivra pas à l'épreuve des élections. (Cela sans sous-estimer les facteurs économiques, qui demeurent la priorité des Américains, mais il est peu probable qu'il « sauvent » l'Administration, bien au contraire. Un désastre en politique étrangère s'ajoutant à une situation économique toujours incertaine rendrait sa situation encore pire.)

La crise actuelle sera oubliée quand l'Administration en aura assez et quand elle en aura tiré tous les avantages qu'elle en escompte, pas avant.

Note facultative : Il ne faut pas sous-estimer l'importance de l'erreur de calendrier du ministère israélien qui a donné l'occasion à l'AP de faire croire qu'Israël a compromis une occasion de négocier. S'il est une chose qu'un homme politique ne peut pas pardonner c'est qu'on lui fasse perdre la face. Malheureusement, cette Administration ne s'alarme que lorsque ses amis lui font perdre la face ; elle le tolère continuellement de la part de ses ennemis.

Mais un gouvernement américain plus sérieux n'aurait pas laissé les choses se dégrader ainsi et il aurait été plus équitable dans ses condamnations. Un gouvernement de cette nature aurait accepté les excuses de Benjamin Netanyahou, demandé le report des constructions, et poussé les deux parties à négocier. L'Administration d'Obama n'a fait qu'accepter le retrait de l'AP comme si elle était incapable de réagir.

J'ai été informé que l'on m'a reproché à plusieurs occasions de formuler des critiques de l'Administration Obama conduisant à sous-estimer les opportunités de certains projets. Je ne peux que répéter que mes critiques sont une réponse aux politiques du gouvernement. Je serais bien plus heureux si l'Administration menait des politiques plus avisées avec plus de compétence, de sorte qu'il soit possible de féliciter le gouvernement des États-Unis plutôt que de le critiquer.

 

Barry Rubin *


© Gloria Center

 

* Barry Rubin est directeur du Centre de Recherche pour les Affaires Internationales (GLORIA Global Research in International Affair) et rédacteur en chef de la Revue du Moyen-Orient (MERIA Middle East Review of International Affairs).

 

Mis en ligne le 16 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org