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Victimes ET coupables : Les Juifs vus par le service public de l'audio-visuel, Shmuel Trigano
17/03/2010


17/03/10

 

Sur le Blog de l'auteur, 12 mars 2010


Une conjonction très significative de deux événements médiatiques s'est produite cette semaine sur des chaînes du Service Public : sur France 2, le mardi 9 mars 2010, la grande soirée consacrée au récent film « La Rafle », et sur France 3, le lendemain, l'émission « Ce soir ou jamais », consacrée au « Tribunal Russell sur la Palestine » (1).

Le contraste entre ces deux émissions est saisissant mais – ce sera ma thèse – les deux « messages » qu'elles émettent à destination de l'opinion font système, c'est à dire qu'ils s'adossent l'un à l'autre et ne font entendre qu'un seul et unique message, que le titre de cette contribution résume (2).

Premier message sur France 2 : les Juifs sont victimes de la trahison de l'État français mais ils témoignent – malgré tout – de leur fidélité à la France, parce qu'il y a eu des justes : c'est de leur témoignage que la France tire sa continuité morale (à droite comme à gauche, on va le voir) (3). L'extraordinaire promotion dont ce film commercial a bénéficié, non seulement à la télévision mais aussi dans la presse, atteste qu'il y a là plus que la réussite exceptionnelle d'une stratégie publicitaire : un événement social d'importance dont la portée doit être questionnée.

Le témoignage des Juifs présents sur le plateau, dont deux hommes politiques, Pierre Moscovici (PS) et Jean François Copé (UMP), victimes, directement ou non, de la rafle du Vel d'Hiv, donnait le « la » : de l'épreuve, ils tiraient un amour indéfectible pour la France, au service de laquelle ils s'étaient mis en s'engageant dans la politique. C'est donc dans l'abnégation de leur souffrance comme « Juifs » qu'ils trouvaient une raison d'être à leur existence et à l'"innocentement" d'une France que l'émission présentait au départ comme coupable. La confession de cette judéité offerte à la façon d'un sacrifice fut le moment le plus fort de ce qui devenait, dès lors, une grand-messe nationale. Notons au passage que les deux hommes politiques ne se sont senti la force et la légitimité d'évoquer leur légitimité – qu'ils ne célèbrent pas en général – qu'à l'ombre de ce sacrifice.

Deuxième message sur France 3 : Les Israéliens sont coupables au nom des droits de l'homme et de la morale ; cette émission où les opinons sont censées se confronter consacre la plupart de ses séances à Israël et aux Juifs. C'est la tribune d'expression favorite de Tarik Ramadan, de Dieudonné et de toute la galaxie des post-sionistes, antisionistes et post-modernistes. A l'inverse de France 2, ici, les Juifs n'apparaissent que comme coupables par principe. Ce sont effectivement des Juifs français qui se voient convoquer pour défendre Israël et le sionisme. Autant dire que les Juifs sont toujours cités à comparaître. Devant un tribunal improvisé où il n'y a ni président, ni droits de la défense, et où le chef d'accusation n'a pas été clarifié (4). Leur prise de parole est déterminée avant même qu'ils n'ouvrent la bouche, et le meneur de jeu construit habilement des panels où ils sont minoritaires dans un débat dont ils ne posent pas l'ordre du jour, ce qui reste l'apanage de leurs adversaires. Il faut signaler un dispositif rhétorique structurel qui consiste (sur tous les plateaux du Service Public) à opposer des Juifs entre eux pour que la condamnation que l'on veut faire passer soit lavée du soupçon d'antisémitisme et que l'exécration d'Israël apparaisse comme une condamnation émise au nom de la morale universelle par des Juifs qui se seraient « élevés » au dessus de leur morale tribale, ce qui assigne les autres Juifs à une position forcément communautariste, intégriste. Sioniste pour tout dire (5). C'est le phénomène des Alterjuifs auquel Controverses a consacré une étude approfondie (6).

La synergie. C'est en fait le même discours qui est tenu par les deux chaînes. La leçon qui est tirée de la Shoah – et dont les Juifs sont appelés à assumer sacrificiellement les conséquences - fonde de facto la condamnation d'Israël. Et, puisque l'on rend un culte à la mémoire de la Shoah, elle l'autorise en la purifiant de toute accusation d'antisémitisme. Ce sont bien des Juifs français qui sont effectivement invités sur les plateaux pour le défendre, et la présence des Alterjuifs, pour que cela ne soit pas trop manifeste, ne trompe personne.

Les « bénéficiaires » immédiats de la compassion pour la Shoah sont les Palestiniens et, plus largement, les immigrés (7). C'est au nom du « plus jamais çà ! » qu'on exalte leur cause, qu'on accuse l'État de fascisme, pour le paralyser, ou la nation de raciste, en libérant ces derniers de toute responsabilité pour des actes éventuellement répréhensibles. Ils sont, par principe, pacifiques, altruistes : reportez-vous au discours, devenu odieux, du « politiquement correct ». L'émission sur la Rafle autorise celle sur le « Tribunal » Russel. Avec, en passant, les bénéfices collatéraux de l'accusation d'une communauté juive qui abuse, avec sa mémoire de la Shoah !

En somme, les Juifs sont célébrés quand ils sont morts ou prêts à se sacrifier, et vilipendés quand ils ont l'audace de trop exister et d'être souverains, tandis que leurs ennemis et agresseurs sont par principe innocents. C'est donc la morale qui est instrumentalisée (8), une situation qui ne peut qu'engendrer la violence.

Responsabilité. Des émissions comme celle de France 3 posent la question de la responsabilité du Service Public. Les médias, par définition, contribuent à former l'opinion publique, et l'on est en droit de se demander si l'idéologie qui semble inspirer le Service Public ne contribue pas à répandre les germes de la violence et de l'antisémitisme. L'obsession d'Israël, dont les médias font leur spectacle quotidien - en oubliant le Darfour, le Sri Lanka, les Coptes d'Égypte, les chrétiens du Nigeria, les violences du Hamas et de l'islamisme, l'enseignement de la haine de l'Autorité Palestinienne - et le traitement pervers des questions du Moyen-Orient, ne contribuent-ils pas à instiller le germe de la haine ? Et notamment dans l'opinion issue de l'immigration musulmane, par ailleurs abreuvée du discours violent des chaînes satellitaires arabes. On pourrait remonter aussi loin que le traitement de l'affaire Al Dura par France 2, qui a ressuscité l'accusation de crime rituel dans l'imaginaire collectif.

Cette situation ne se retrouve que dans le Service « public » et pas dans les chaînes privées. Il faudrait, par ailleurs, étudier de près la manipulation des symboles ethnico-identitaires, à laquelle se livrent les rédactions de chaînes publiques, pour se demander si il n'y a pas là une politique concertée.

Un tel discours a contribué à installer une réalité imaginaire d'Israël et des Juifs, qui est devenue toute la réalité pour le Français moyen qui n'a pas d'autres sources d'information, tendant désormais un voile opaque et déformant sur la réalité concrète

La responsabilité du Service Public est gravissime. Où est le public ? Où est le Bien public ?


Notes :

1 - Quoique son titre annoncé concernait la justice et le droit international, quasiment tout le débat fut consacré aux « crimes » d'Israël. En fait, la raison de l'émission était de faire de la publicité au « Tribunal Russell sur la Palestine ». J'ai décliné l'invitation qui m'était faite, car je n'ai aucune raison de faire de la figuration dans cette parodie de « Tribunal ».

2 - Et dont la logique est analysée en détail dans mon livre, Les frontières d'Auschwitz, Les ravages du devoir de mémoire, Biblio-Essais, Livre de Poche-Hachette, 2005.
3 - Au demeurant, l'émission en elle-même était intéressante, sobre et bien menée, et je ne me prononce ici en aucune façon sur la qualité du film en question.

4 - Ce qui est le cas du pseudo « Tribunal Russell » qui s'apparente aux tribunaux populaires des révolutions totalitaires, dont l'activité unique fut de couper des têtes. C'est un coup de force idéologique que d'appeler ces conciliabules « tribunal ». Nous assistons là à une véritable manipulation de la notion de justice internationale.

5 - Bien évidemment, depuis 10 ans, ils ont les faveurs de toutes les tribunes tandis que les autres intellectuels juifs sont soit systématiquement écartés ou occultés, soit conviés en tant qu'accusés. C'est ce qui a contribué à approfondir le sentiment d'exclusion des Juifs et qui a conduit quelques milliers d'entre eux à quitter la France pour des cieux espérés plus cléments.

6 - Cf. n° 4, Février 2007, à consulter ici.

7 - Ce fut accablant d'entendre Rose Bosch, lors du lancement de son film dans le cadre du Journal de France 2, se féliciter du choix de Gad Elmaleh, acteur-vedette, dont elle craignait au départ « les gestes de la main », si peu ashkénazes (dixit [l'intéressée), et qui sut s'en sortir parfaitement. Sans tomber dans l'excès d'interprétation, le choix, pour jouer ce rôle, d'un acteur comique et d'un Juif né au Maroc a un sens subliminal qui échappe sans doute à la réalisatrice. Convier un Juif originaire des pays arabes à jouer un rôle qui met en scène une exclusion des Juifs de France est doublement significatif, si l'on se souvient que la judaïcité sépharade, dont il est originaire, fut exclue ou expulsée de dix pays musulmans. Si l'on met en rapport ce fait avec l'occultation courante qui touche cette histoire, ce casting renforce indirectement l'innocence du monde arabo-musulman, par rapport à la Shoah, et s'inscrit dans le retournement de la Shoah contre Israël au bénéfice des Palestiniens.

8 - Nous avons démontré en 240 pages, dans Controverses, combien le « Rapport Goldstone », censé authentifier les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre d'Israël, relevait de la falsification juridique au service d'une des parties du conflit.

 

© Shmuel Trigano et Controverses


Mis en ligne le 17 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org