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Christianisme

Dialogue Judéo-Chrétien et intégrisme religieux, Hervé-élie Bokobza
23/03/2010

 
23/03/10
 
"Les paroles qui sortent du cœur pénètrent le cœur de celui qui les écoute. Mais celles qui ne sortent que de la bouche n'arrivent même pas à atteindre l'oreille de l'autre."
Sefer Hayachar
, Portique 13, Rabbenou Tam (1100-1170).


Cette fois je ne vais pas vous parler ni de foi ni de religion ou de philosophie, mais d'humanité ; « Je parlerai pour être soulagé » (Jb 32, 20).

Ce dimanche j'ai été convié par une amie à une conférence originale à plus d'un titre : tout d'abord parce que la parole était donnée à un rabbin, en l'occurrence, Rivon Krygier, mais en plus, parce que celle-ci s'est déroulée en la Cathédrale de Notre-Dame, l'emblème des institutions Catholiques de Paris. En cette occasion les paroissiens n'étaient pas là uniquement pour célébrer la messe dominicale ou pour écouter le sermon du Cardinal, mais pour entendre, en cette période de Carême, la parole d'un rabbin. Il s'agissait, pour ce dernier, de proposer une réponse juive à Vatican II, tâche à laquelle il s'est adonné avec brio.

Or, la confiance et surtout l'adhésion du public à une telle démarche n'étaient pas gagnées d'avance. Aussi, pour bien comprendre, il nous faut revenir au début de la manifestation. Mon amie et moi-même sommes arrivés sur les lieux avec nos deux merveilleuses petites-filles, assez en avance pour avoir pu trouver des places assises côte-à-côte, le calme était tel que rien ne laissait présager la suite des événements.

Monseigneur André Vingt-Trois, Archevêque de Paris, a tout d'abord pris la parole pour expliquer en quoi il est nécessaire pour l'évolution de la foi chrétienne de s'ouvrir à l'autre dans le dialogue interreligieux, et surtout en quoi la vision juive est susceptible d'apporter une meilleure compréhension de la foi chrétienne. C'est en ce sens qu'il donnait la parole au rabbin Krygier, mais alors qu'il était sur le point d'intervenir, un homme s'est levé et a proposé à l'assemblée la récitation d'un chapelet, « en réparation pour l'outrage », c'est là que plus d'une vingtaine de jeunes issus des courants traditionalistes ont empêché le rabbin de commencer son discours, récitant à tue-tête ce dit chapelet.

La présence, dans l'enceinte, de ces jeunes intégristes, tels des « gardiens de la cité », n'était pas le fait du hasard, ils ne sont pas venus contempler un des plus beaux monuments de Paris, qui a pénétré à jamais le Panthéon des belles-lettres, et encore moins pour prier, mais pour saboter cette union fraternelle.

La suite était prévisible ; après une tentative de faire taire les perturbateurs, les responsables ont finalement réussi à les faire sortir, afin que le rabbin puisse entamer son discours à partir de la salle annexe, où il avait été placé durant l'esclandre.

Un tel incident ne nous laisse pas indemnes. Certes, il a permis de renforcer l'intérêt de la démarche, de donner plus de relief aux propos du rabbin, les fidèles aussi se sont montrés encore plus attentifs à son discours, sans doute voulaient-ils affirmer davantage leur solidarité. Il n'y a, par conséquent, pas réellement de raison de s'en plaindre. Et pourtant la question continue de m'interpeller.

Qui sont-ils ? Que cherchent-ils ? Quel intérêt peuvent-ils avoir dans une telle démarche ? Telles étaient les questions qui me traversaient l'esprit, dans le bruit de l'esclandre d'un chapelet inaudible adressé à un Dieu « d'amour », dont nous disons pourtant qu'Il ne réside pas « dans le bruit » (Cf. I R 19, 11).

La parole, c'est ce qui nous reste pour nous faire entendre, y compris lorsqu'il est avéré qu'il n'existe avec l'autre plus rien en commun. Personnellement, je me sens à ce point libre de toutes institutions que je ne parviens même pas à éprouver un quelconque mépris à l'encontre des intégristes: ils sont, à mon avis, bien plus à plaindre qu'autre chose. C'est pourquoi, d'une manière un peu naïve, j'ai tenté de parler avec l'un d'entre eux, je voulais qu'il m'explique le but de la manœuvre. Il m'a tout d'abord affirmé qu'en tant que membre de l'Église, nous ne demandons rien d'autre que de « prier » dans notre maison ! « Mais pourtant, la messe est prévue juste après la conférence », lui ai-je dit, d'un ton encore plus naïf. « La maison de Dieu, c'est fait pour prier, pas pour entendre le discours d'un juif », m'a-t-il répondu avec fermeté. Ce genre d'intimidation n'a pas de quoi me dérouter. J'ai poursuivi : « Je ne comprends pas ! C'est la religion chrétienne qui interdit de donner la parole à un rabbin ? ». C'est alors qu'il m'a dit préférer ne plus répondre à mes questions, peut-être s'attendait-il à une démarche plus violente de ma part.

À partir de là, me voici démuni. J'ai pensé à l'enseignement du Maharal de Prague, qui définit l'espace du dialogue comme celui de la médiation, qui permet aux adversaires de se rendre encore audibles. En ce sens, il nous met à l'abri de toute violence. Il s'agit du lieu de neutralité, que le Maharal appelle le lieu de la Paix par excellence. C'est la parole qui nous distingue du règne animal, ainsi lorsque celle-ci est rompue, elle devient alors menace de mort. Ce que je voulais dire à ce jeune homme n'avait pas pour but de le renvoyer à ses contradictions, ou de le culpabiliser pour l'image abominable qu'il venait de donner de sa foi et de son Dieu, mais de lui montrer, qu'au lieu de réciter un chapelet inaudible, qui a finalement produit l'effet inverse du but recherché, lui et ses camarades auraient été bien plus efficaces, s'ils avaient préféré le débat et le dialogue: ils auraient eu au moins l'occasion d'exposer les raisons de leur hostilité à faire parler un juif dans l'enceinte de l'Église.

Cette anecdote, aussi insignifiante qu'elle soit, s'est finalement avérée rassurante à plus d'un titre : tout d'abord parce qu'elle a permis de bien montrer ce qui distancie les institutions officielles de l'Église des intégristes, et, sur ce point, le constat est plus que réconfortant. L'Église a réellement fait un pas de géant pour nous ouvrir au dialogue avec le judaïsme et avec les autres cultures, il s'agit là d'un changement immense, qui relaie l'affirmation du Saint-Père : « Le dialogue avec les juifs, entamé depuis Vatican II, est irrévocable ». Il suffit, pour s'en convaincre, de voir avec quelle liberté de ton, le rav Krygier s'est exprimé, et de quelle manière il a pu exposer ses positions, à la fois dans ses critiques judicieuses de la conception qu'a l'Église du dialogue avec les juifs, mais aussi dans les limites qu'apporte la réponse juive. Il s'agit là, par conséquent, d'un des meilleurs exemples du dialogue des cultures contemporaines, qui témoigne, à mon avis, de manière très significative, de la vitalité féconde de Vatican II.

Pour finir, ma pensée va essentiellement vers les fidèles de la prestigieuse Cathédrale de Notre-Dame. Ces derniers se sont montrés exemplaires, que ce soit dans leur solidarité avec le rabbin, dans l'élan du cœur avec lequel ils ont agi pour déjouer le complot des Lefebvristes - et cela sans aucune violence - et ensuite dans l'attention qu'ils ont manifestée au discours du rabbin. Sans oublier l'accueil qui nous a été réservé, au point que j'ai personnellement perçu sur les visages de chacun d'entre eux un message de fraternité, comme s'ils me disaient : « C'est là votre maison, vous êtes ici chez vous, et vous serez toujours le bienvenu ».

Une telle leçon d'humilité marquera à jamais ma mémoire. J'espère pouvoir répondre, à mon tour, autant que faire se peut, à cet appel qui nous engage dans cet immense travail, et la responsabilité que nous avons de nous atteler ensemble à construire cette fraternité de demain, qui frappe déjà à notre porte, telle « la voix de mon bien-aimé qui frappe » (Ct 5, 2).


 

Hervé-élie Bokobza

 

Mis en ligne le 23 mars 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org