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Israël (Société - mentalités)
Israël (délégitimation d')

Shmuel Trigano, «la campagne de délégitimation d'Israël peut conduire à sa destruction»
01/04/2010

Sur le site du CRIF

1er avril 2010

Vous venez de consacrer le dernier numéro de Controverses(1) au rapport Goldstone. Pourquoi ?

L'opération « Plomb Durci » a constitué un tournant dans l'entreprise de criminalisation d'Israël qui est à l'oeuvre depuis l'exploitation idéologique de l'affaire Al Doura au début de la deuxième intifada. Il y a eu plusieurs étapes, notamment le pseudo « génocide » de Djénine.
La scène que reproduisent de façon permanente les médias l'attestent : « les Juifs tuent des enfants » (et des civils, etc). Nous avons assisté à une résurgence d'un mythe archaïque de l'antisémitisme : l'accusation de crime rituel. La guerre de Gaza fut un summum. Il n'y avait que des civils innocents et pas d'armée du Hamas, dans le discours médiatique !
 
Avec le rapport Goldstone, un autre tournant s'est produit : pour la première fois, cette accusation idéologique et manipulatrice a reçu un aval réputé juridique, confirmé par une institution internationale. C'est une grave étape parce qu'elle accrédite le nouvel antisémitisme et sera utilisée pour mener des opérations juridiques contre Israël et pour ruiner l'image morale des Juifs. En authentifiant formellement des crimes contre l'humanité d'Israël, il est clair que ce sont tous les Juifs qui sont visés dans la mesure où ils sont indissociables d'Israël – même si c'est à leur corps défendant - par toutes sortes de biais, notamment le syndrome de la « mémoire de la Shoa » que j'ai analysé dans mon livre « Les frontières d'Auschwitz » (Livre de Poche 2005). Si la Shoah est le prisme de la reconnaissance de l'humanité des Juifs (en vertu de laquelle ils ne sont reconnus que comme « victimes », de surcroît « universelles »), tout ce qui touche l'humanité, notamment en rapport avec Israël dont l'existence est mise en balance avec la Shoa dans la symbolique dominante (2), retentit sur les Juifs en général (3). Le concept de crime contre l'humanité est de toute façon historiquement identifié à la Shoa.
 
Peut-on comparer la campagne actuelle contre Israël à celle qu'a connue autrefois l'Afrique du sud ?
 
Israël n'est pas l'Afrique du sud, tout esprit honnête le reconnaîtra, et l'analyse de 240 pages que nous produisons, (Jacques et Stéphanie Amar, Jean Pierre Bensimon, Anne Lifshitz Krams, Malka Markovich) montre que le « Rapport Goldstone » ne satisfait à aucune des règles de l'enquête impartiale, des formes juridiques. Il détourne les catégories internationales de leur contexte.
 
Depuis 30 ans, le monde arabo-musulman – sous la houlette de l'Autorité Palestinienne - et ses alliés mènent une campagne qui vise à délégitimer Israël et à le mettre au ban de la dite « communauté internationale ». La figure symbolique employée est celle de l'Afrique du sud de l'Apartheid afin d'appeler au même boycott visant à isoler Israël et à en faire un Etat-paria. Le boycott arabe date, en fait, des années 1940, il s'est aujourd'hui universalisé. Sans doute du fait du poids d'un très puissant lobby mondial : l'Organisation de la Conférence Islamique.
 
Cette campagne est gravissime. C'est une étape dans le projet d'abattre Israël. Une fois que l'on a déshumanisé un homme, on peut légitimement le tuer. Toutes les exterminations ont procédé ainsi. Il faut prendre très au sérieux l'arène symbolique et idéologique. Les ennemis d'Israël veulent faire ce qu'ils disent. Ils construisent un climat idéologique dans lequel un coup fatal pourrait être porté, à l'occasion de n'importe quel prétexte futile qui jouerait le rôle de déclencheur, comme l'assassinat de Sarajevo déclenchant la Première Guerre mondiale.
 
Que répondez–vous à ceux qui disent qu'on peut être antisioniste sans être antisémite ?
 
L'antisionisme n'est pas d'invention récente. Ce n'est pas un concept creux. Il a une histoire, née simultanément dans deux univers: la Russie soviétique dans les années 1930, et le nationalisme arabe dans les années 1920, sous la houlette, notamment, du Mufti de Jérusalem, allié des nazis, qui a conféré à une tension locale une portée « universelle », j'entends : sur le plan de la Oumma, en conjuguant l'islam avec le nationalisme. Dès les années 1940, vous aviez des boycotts et des pogroms dans les futurs Etats arabes qui se définissaient par « l'antisionisme » mais qui frappaient les Juifs locaux. Si Israël est la cible, ce sont des Juifs qui sont effectivement frappés sur place. C'est la réalité en Europe depuis les années 2000. L'animosité qui s'est développée dans certains milieux de l'immigration originaire des pays d'islam est un héritage de l'histoire et pas un phénomène circonstanciel. Si les Juifs de 10 pays arabes et musulmans (Turquie, Iran) ont été, dans leur immense majorité, exclus ou expulsés, spoliés, après avoir été discriminés et, dans de nombreux cas, victimes de violences, entre 1940 et 1970, c'est parce que l'antisionisme est un antisémitisme. En quoi la haine de l'Etat d'Israël aurait-elle dû retentir sur les Juifs qui n'étaient pas des Israéliens si ce n'est en vertu d'une responsabilité collective, typique de l'antisémitisme, qui les assimilait à Israël ? L'antisionisme a rendu possible à différents moments un véritable statut des Juifs (4) dans les pays concernés.
 
Jusqu'à où peut conduire la campagne de délégitimation d'Israël ?
 
Jusqu'à sa destruction ou son démantèlement. Le phénomène qui voit une galerie d'intellectuels juifs dénoncer Israël ou les communautés juives devant l'opinion internationale, dans chaque pays occidental, y compris en Israël, est un indice sociologique de la gravité de la situation. Ces personnages tentent, sans comprendre ce qu'ils font, de quitter un bateau qu'ils jugent destiné à être coulé ou à sombrer. Outre les falsifications intellectuelles et historiques auxquelles ils se livrent, ils montrent un comportement pathétique, pour ne pas dire pathologique. Ce phénomène s'est produit durant les années 1930. On le retrouve dans toutes les périodes où le destin juif était en question. C'est le cas aujourd'hui.
 
Faut-il parler de la solitude d'Israël, ou garde-t-il des alliés ?
 
Pas de romantisme ! Il y a un combat à mener. Je vous signale, que vous le vouliez ou non, que le destin juif sera celui de l'Etat d'Israël, autant dans le regard de ses ennemis que de facto, du fait de l'importance que son existence a prise dans la condition juive.
 
Le peuple juif a aussi des alliés. Nous ne cultivons pas assez l'amitié de nos amis. Il y a parfois, en Afrique, en Asie, un enthousiasme messianique vis à vis d'Israël. Les amis d'Israël comptent selon un dernier sondage plus de 50% des Américains. En Europe, il ne faut pas confondre le discours médiatique, hostile par principe, avec l'opinion publique, surtout celle qui se tient coite, dégoûtée par la langue de bois du politiquement correct dominant. Le décalage abyssal entre la masse de l'opinion publique et les médias (et les élites politiques) ouvre une lucarne qui laisse de l'espoir.
 
La vérité finit toujours par triompher.
 
Mais c'est aussi une situation très inquiétante sur le plan de la stabilité politique globale, et pas seulement pour la condition juive. Les lendemains de l'Europe unie ne chantent pas.
Le principal problème dans cette question de la « solitude », c'est les Juifs : ils ont du mal à accepter l'idée qu'ils ont des ennemis. Or, c'est la condition sine qua non pour faire une analyse stratégique adéquate de la situation et décider d'une politique qui ne se résume pas à quelques pieux souhaits de paix et de dialogue. Sans relever le défi du principe de réalité, il n'y a pas d'action efficace. C'est aujourd'hui le principal problème pour le leadership juif de toutes parts : avoir la force de concevoir une nouvelle doctrine !
 
Pensez-vous que le monde va faire reculer l'Iran ?
 
Non. Je ne le pense pas. La mise en accusation disproportionnée d'Israël augure de son abandon. On touche au ridicule absolu : ce sont des appartements à Jérusalem qui mettent en danger la paix, pas la bombe iranienne, ni le refus de l'Autorité Palestinienne de reconnaître la légitimité du caractère juif de l'Etat d'Israël, qu'elle espère toujours engloutir avec son dogme du « retour » des « réfugiés ».
 
La paix est-elle possible entre Israéliens et Palestiniens ?
 
Les Palestiniens, dans ce qu'ils sont réellement, dans leur société civile, leur discours à l'interne - mais aussi à l'externe -, dans la campagne mondiale qu'ils mènent avec leurs innombrables amis pour délégitimer l'Etat d'Israël, montrent qu'ils ne  veulent pas la paix, une paix dans laquelle les Juifs seraient reconnus comme sujets souverains. Cette situation caractérise aussi une grande partie du monde arabo-musulman. Nous pouvons le démontrer par A+B, par des milliers d'exemples tirés du discours médiatique et littéraire. Les territoires sont un faux problème, un prétexte destiné à l'opinion occidentale. C'est la volonté de paix qui fait défaut. Permettre à un Etat palestinien de se constituer sans que les fondamentaux de la paix soient réunis serait une grave erreur stratégique qui vaudrait à Israël une guerre ultérieure, encore bien plus grave parce qu'il devrait l'aborder dans une position de faiblesse extrême, et dans l'abandon, satisfait et très « moral », des puissances occidentales qui l'auront engagé dans une voie sans issue.
 
Notes :
 
 
2. En ce sens que, dans cette symbolique, la Shoa est tenue pour la justification – humanitaire et non politique - de son existence, une existence, par conséquent, politiquement coupable dans son essence même du fait du supposé tort fait à un peuple innocent, les Palestiniens.
 
3. Ainsi des mémoires de l'esclavage, du colonialisme, etc.
 
 
 
Photo : D.R.

© Shmuel Trigano 

 

[Article aimablement signalé par O. Peel.]

 

Mis en ligne le 1er avril 2010, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org