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Des Juifs officiels et des Juifs réprouvés... Shmuel Trigano
21/06/2010

 

Transcription de la chronique de l'auteur, diffusée sur Radio J, vendredi 28 mai 2010.

[Que dire que je n'aie déjà dit à propos de l'auteur ? Je n'insisterai pas sur son savoir, sur le professionnalisme et la dignité de ses écrits, sur l'originalité de sa démarche scientifique, car, comme dit l'adage hébraïque, kvodo holekh lifanaw (sa réputation le précède). Je veux seulement souligner ici la qualité hors pair de la causerie radiophonique retranscrite ci-dessous. Tout orateur – qu'il soit professeur ou simple conférencier, sait, d'expérience, combien il est difficile d'exprimer en peu de mots et sans « jargoniser », ne serait-ce qu'un bref échantillon d'une réflexion issue de toute une vie de savoir et de recherche. La performance est souvent plus difficile – toutes proportions gardées – que la rédaction d'un long article de fond. Il faut ramasser sa pensée en peu de phrases en évitant aussi bien l'érudition – inassimilable pour un auditoire non spécialisé –, que le simplisme, qui prête le flanc à l'accusation de propagande. Peu d'auteurs parviennent à éviter le Charybde de l'académisme sans tomber dans le Scylla du populisme. Shmuel Trigano excelle dans ce genre difficile. Ce qui nous vaut ce texte, à la fois dépouillé et interpellant, où affleure la tristesse discrète pour la discrimination dont lui-même et d'autres auteurs de même qualité sont victimes de la part d'un establishment médiatique qui veut être, comme dit l'expression populaire, « du bon côté du manche », c'est-à-dire au nombre des puissants et/ou de leurs courtisans. Le philopalestinisme a la cote et le sionisme est vilipendé, sus donc au sionisme et à l'Etat adultère qui en est le fruit peccamineux. Trigano avec quelques autres témoins de qualité, résiste à la déferlante, pour notre plus grand réconfort. Qu'il en soit remercié. (Menahem Macina).]

trigano.gif

Une des expériences les plus significatives que nous avons faites avec la déclaration « Raison Garder » a été, et est toujours, le silence des médias français à son propos. Les presses suisse, italienne, israélienne lui ont fait écho, même si ce fut, la plupart du temps, aux marges de J Call.

C'est une situation à laquelle nous sommes confrontés, en fait, depuis la deuxième Intifada. Elle se manifeste aujourd'hui avec une stridence supplémentaire parce que les deux pétitions en lice – « Raison Garder » et « Appel à la raison » – peuvent se mesurer par un dispositif informatique simple, dont le résultat est de 10 200 signataires pour « Raison Garder », contre 6 000 pour J Call.

Le constat le plus immédiat que l'on puisse faire, c'est que les médias français pratiquent une information sélective qui obéit à une grille idéologique. C'est bien ce qui s'est produit depuis 10 ans. Seuls les Juifs « autorisés » ont pu s'exprimer et tenir le micro. Cela a concerné en premier toute la galaxie de ceux qui s'étaient recommandés d'un « autre » judaïsme, d'une « autre voix juive », et que, respectueux de leur autodéfinition, nous avons nommés les « Alterjuifs » (de « alter » : « autre ») (1).

Tout leur discours se résumait à accuser Israël et la communauté juive. Il y avait, à cette époque, une sorte de cérémonie d'allégeance selon laquelle, pour avoir le droit à la parole et à l'écoute, l'interlocuteur juif devait impérativement prononcer en guise de « Sésame » la formule : « Je suis pour Israël, mais, attention ! Je suis contre ceci ou cela : « Sharon », « l'occupation », les « colons », etc.

Le reste des Juifs étaient renvoyés à la tourbe grouillante et visqueuse du tribalisme, du sionisme « viscéral », du particularisme, exactement à tout ce dont l'apôtre Paul – « autre » fils d'Israël - accusait déjà « les Juifs », il y a 20 siècles. De ce monde-là, aucune voix articulée et construite ne fut répercutée dans le débat public. Et pourtant les efforts d'explication, les livres, les conférences, les newsletters ne manquèrent pas. L'histoire enregistrera cet effort désespéré de la communauté juive pour se faire entendre de la communauté nationale.

Certains, pourtant, qui avaient accablé le « communautarisme juif » dans les années 1990, se virent confirmés par les médias comme ses porte-parole uniques et obligés, sur tous les plateaux et dans tous les journaux, mais uniquement pour faire entendre les échos de leur âme juive souffrante et tourmentée, prise dans les rets de ses contradictions. Le reste des Juifs resta toujours massifié, anonyme et menaçant.

Les auteurs de J Call se sont manifestés dans ce paysage-là, de sorte que la structure de communication – ou plutôt de non-communication –, ici évoquée, a connu une mutation : ils se posent en porte-parole exclusifs du judaïsme, puisqu'ils accaparent sa morale, son honneur et la raison, pour tancer de haut le monde juif, à nouveau voué au « tribalisme » viscéral (2) –, en prenant l'univers à témoin et – c'est là où se situe le problème –, convoqué pour imposer leur volonté partisane à tout un peuple voué à être sous tutelle.

Le colloque organisé par l'Ambassade de France à Tel Aviv, le 31 mai (3), en est une illustration. Il commence par un débat entre un porte-parole de J Call – mentionné en tant que tel, ès qualités, c'est là le problème – et la ministre Likoud de la culture, comme si toute la diaspora française se récapitulait dans J Call, auquel l'ambassade donne tribune sans aucun souci d'équilibre.

Y a-t-il donc des Juifs « officiels » et des Juifs « réprouvés » ? Hanna Arendt a bien analysé ce syndrome dans son livre De l'antisémitisme, en parlant de « Juifs d'exception ». Au 18ème siècle, les salons mondains les fêtaient en les opposant à la masse ghettoïsée de ceux qui ne bénéficiaient pas encore de l'émancipation citoyenne. Eux-mêmes, remarque-t-elle, ne tiraient leur statut privilégié et leur reconnaissance que de cette relégation de tous les autres Juifs. Hier comme aujourd'hui, la « reconnaissance » des uns se fait au prix de l'exclusion des autres de la citoyenneté, en diaspora comme en Israël, où J Call ne propose rien d'autre que de court-circuiter la procédure normale de la démocratie et de la souveraineté républicaine.

Ce parallélisme souligne quelle terrible régression connaît aujourd'hui la condition juive.


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Notes

 

(1) http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire4.htm

(2) Propos de Elie Barnavi, l'un des inspirateurs de J Call : « Oui il y a bien deux Israël. Le mien tourné vers le monde, séculier et rationnel ; et l'autre, idolâtre, centré sur une terre divinisée, et prisonnier de croyances archaïques... Entre les deux il n'y a pas de compromis possible. Dans le combat qui les oppose, chaque camp compte ses alliés, au sein du monde juif et parmi les Gentils. Ils ont les leurs, juifs de la Diaspora arc-boutés sur leurs peurs ancestrales, qui flairent l'antisémitisme partout et sont prêts à se battre pour Abou Dis jusqu'au dernier Israélien, ou évangélistes américains dont le « sionisme » annonce la conversion des juifs et le second avènement du Christ Roi. Nous avons les nôtres « Juifs de l'éthique »... Réponse de Eli Barnavi à Régis Debray, auteur du récent pamphlet - A un ami israélien (Flammarion).

(3) « La démocratie et ses nouveaux défis », les 30, 31 mai et 1er juin 2010, en collaboration avec le journal Haaretz.


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© Shmuel Trigano

Professeur des Universités

http://www.shmuel-trigano

controverses@gmail.com

 

Voir son Blog.


Mis en ligne le 28 mai 2010, par Menahem Macina, sur le site France-Israël.org