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Antisémitisme

« La nouvelle propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza » Interview de P.-A. Taguieff, par Victor Malka
26/06/2010


Information Juive, n° 302, juin 2010.

 

Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées politiques, est directeur de recherche au CNRS (Paris, Centre de recherches politiques de Sciences Po). Il vient de publier La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010, 551 p. 

 
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© J-P Couderc/L'Express

1 : Dans ce livre, vous dressez l'état des lieux de « la guerre culturelle contre les Juifs ». Qu'appelez-vous ainsi ?

 

Je considère qu'une guerre idéologique totale est aujourd'hui menée contre Israël et « le sionisme », soumis à une diabolisation permanente. Dans cette guerre multidimensionnelle, la dimension culturelle, disons à la fois intellectuelle et médiatique, a pris plus d'importance que la classique dimension politique. Dans cette guerre des mots et des représentations, on observe deux phénomènes remarquables. Le premier concerne la configuration idéologique sur laquelle se fonde cette guerre culturelle : elle se présente comme une vision du monde à part entière, prétendant répondre aux grandes questions qui se posent sur l'évolution du genre humain, à commencer par celle qui porte sur l'origine du mal (Israël, « le sionisme »). Elle est donc pourvoyeuse de sens. Elle comporte également des normes pour l'action, qui dérivent de la désignation d'un ennemi absolu : Israël, « les sionistes », « le sionisme » ou « le sionisme mondial ». Elle contient enfin une promesse de salut : en détruisant Israël et en « liquidant » le « sionisme », l'humanité sera sauvée. Promesse de libération ou d'émancipation universelle, qui prend la signification d'une rédemption. On peut interpréter la vision antisioniste du monde comme une nouvelle figure historique de néo-religion politique s'inscrivant dans l'espace des religions séculières (Raymond Aron) ou des mouvements gnostiques modernes (Eric Voegelin). 

      Le second phénomène est l'accent mis sur l'universel dans toutes les argumentations « antisionistes » récentes. C'est au nom de telle ou telle vision de l'universalisme abstrait, né d'une corruption idéologique de l'exigence d'universalité (ainsi détournée de son usage légitime, d'ordre strictement éthique), qu'Israël est mis en accusation, en tant qu'obstacle à l'émancipation du genre humain.  L'universalisme abstrait constitue le nouveau point d'appui des intellectuels et des propagandistes « antisionistes » radicaux, qu'ils soient juifs ou non-juifs. Mais ces derniers ne l'ont pas inventé : ils se sont contentés d'y recourir pour justifier leurs accusations diabolisantes contre Israël et « le sionisme ». Emprunté aux utopies révolutionnaires modernes, l'universalisme abstrait consiste à jouer l'universel contre le particulier, l'humanité contre les nations, le genre humain contre les peuples ou les nations – a fortiori contre les « races », les « ethnies », les « communautés », etc. Il postule que le parti de l'universel est le parti du Bien.  Aux yeux des antisionistes radicaux, Israël, en tant qu'État-nation et État juif, incarne le pire : un État supposé « raciste », « colonialiste », « belliciste », « impérialiste ». Le ralliement à l'universalisme abstrait permet au premier « antisioniste » venu de se présenter à peu de frais comme un humaniste, un antiraciste, un partisan de la paix, un défenseur des droits de l'homme. Les compagnons de route du Hamas se présentent comme des militants « humanitaires », soucieux d'apporter du « secours » aux Palestiniens « en danger ». Quiconque peut ainsi diaboliser Israël au nom du Bien et participer avec bonne conscience à la délégitimation de l'État juif. La conversion massive des intellectuels occidentaux à la gnose antisioniste montre l'importance de la dimension culturelle dans la récente vague judéophobe, centrée sur la diabolisation d'Israël.  

 

2 : Quelles sont les caractéristiques de cette « nouvelle propagande antijuive » ?

 

L'objectif d'une propagande est de faire croire certaines choses pour faire agir une population-cible dans un certain sens. La propagande « antisioniste » d'aujourd'hui vise d'abord à faire croire que les « sionistes » sont des « racistes » et des « criminels ». Il faut remonter à la guerre des Six-Jours (5-10 juin 1967), véritable tournant historique marqué par le « revirement hostile d'une fraction importante de l'opinion publique occidentale » à l'égard d'Israël, pour comprendre comment le « racisme » est devenu le principal thème d'accusation visant les « sionistes » et, au-delà d'eux, les Juifs. C'est autour de l'image d'Israël, diabolisée et criminalisée par tous les moyens de la propagande dite « antisioniste », que s'est constituée la nouvelle vision antijuive désormais mondialement diffusée. De nouveaux stéréotypes antijuifs ont été fabriqués et mis en circulation, sur la base d'une assimilation d'Israël au Troisième Reich ou à l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid, tandis que les Israéliens et les « sionistes » étaient assimilés aux « nazis » ou aux racistes sud-africains. L'État juif a été réduit à un État « raciste », « belliciste », « criminel » et génocidaire. Ainsi, les idéologues palestiniens nient la réalité historique de la Shoah ou en dénoncent les usages politiques « sionistes », mais, en même temps, ils inventent le mythe de la Naqba, soit celui d'un crime fondateur (un nettoyage ethnique programmé), et l'utilisent comme moyen de propagande pour diaboliser l'État juif et lui dénier le droit à l'existence. Au mythe répulsif construit autour de la figure d'Israël répond la mythisation positive de la Cause palestinienne. Le dualisme manichéen ainsi mis en place chasse toute analyse politique nuancée, remplacée par un affrontement mythique entre porteurs du Bien et suppôts du Mal.

Ces accusations plus ou moins chimériques, variant sur les thèmes « sionisme = racisme » et « sionistes assassins ! », sont désormais intégrées dans l'arsenal rhétorique des deux principaux groupes d'ennemis idéologiques d'Israël : d'une part, les mouvances de la nouvelle extrême gauche antimondialiste et anti-impérialiste, et, d'autre part, les milieux islamistes, dont les actions de propagande, légitimées par le jihad, ont contaminé la culture musulmane mondiale. S'ajoutant aux incitations à la haine lancées par les tenants de « l'anti-impérialisme des imbéciles » (qui a pris la relève du « socialisme des imbéciles » qu'était le vieil antisémitisme nationaliste),  l'influence diffuse de la propagande islamiste permet de comprendre la globalisation accélérée des motifs judéophobes depuis le début des années 1990.

L'amalgame polémique « sionisme = nazisme » est cependant loin d'être nouveau, puisqu'on le rencontrait déjà, dans les écrits « antisionistes » arabo-musulmans, à partir du milieu des années 1950. L'amalgame « Israël = Apartheid » l'a rejoint deux décennies plus tard. Ce qui est nouveau, c'est la centralité que ces amalgames ont acquise dans la rhétorique « antisioniste », lorsque celle-ci s'est présentée comme une forme d'antiracisme, à partir du milieu des années 1970. On constate ajourd'hui une inquiétante banalisation de l'anti-israélisme diabolisateur, comme en témoigne le billet d'humour de Hervé Le Tellier paru sur Le Monde.fr le 24 mai 2010 : « En 1975, Israël a offert de vendre des têtes nucléaires à l'Afrique du Sud raciste, prouve le Guardian. Mensonge. C'était un échange équilibré de savoir-faire, l'Afrique du Sud a offert l'apartheid. » Un tel traitement symbolique d'Israël ne peut avoir qu'une conclusion logique : l'exigence de son anéantissement.

 

3 : Vous considérez que  cette nouvelle judéophobie a réactivé d'anciens stéréotypes antijuifs. Lesquels ?

 

On reconnaît en effet dans l'antisionisme radical nombre de thèmes d'accusation, de stéréotypes négatifs et de récits mythiques diabolisants empruntés à l'antijudaïsme théologico-religieux et à l'antisémitisme politique de type nationaliste à légitimation raciale, mais adaptés au contexte politique et culturel contemporain, ce qui les rend parfois méconnaissables. Mentionnons quelques-uns de ces thèmes d'accusation avec leurs éventuelles reformulations : la « haine du genre humain » (d'où le « racisme »), le pouvoir occulte, le complot et la manipulation, la cupidité et la domination financière (d'où la vision d'une ploutocratie cosmopolite profitant de la mondialisation), l'exploitation des peuples étrangers (d'où le « colonialisme »), la cruauté sanguinaire liée à l'accusation de meurtre rituel (d'où le « génocide », ainsi que les accusations de meurtres d'enfants palestiniens, parfois liées à l'accusation de trafic d'organes). Ces invariants de la thématique antijuive apparaissent sous diverses formes, ils sont traduits par des variations idéologiques liées aux situations nouvelles dont ils orientent et structurent les interprétations dans un sens judéophobe. Il ne s'agit pas seulement de préjugés et de stéréotypes qui resteraient dans les limites d'une judéophobie de salon. Les Juifs ont toujours vécu tant bien que mal dans des contextes où ils étaient plus ou moins fortement stigmatisés. Mais il y a eu l'extermination nazie des Juifs d'Europe, la Shoah. On a longtemps pu croire qu'elle constituait une limite absolue posée devant la haine des Juifs, une frontière infranchissable interdisant toute nouvelle vague judéophobe. Or, la Shoah est désormais relativisée, minorée, voire niée, ou encore instrumentalisée à des fins anti-israéliennes. On peut désormais craindre qu'il ne s'agisse d'un précédent. La nouvelle configuration antijuive fait renaître, au-delà de la destruction de l'État juif, la hantise d'une élimination finale du peuple juif. Certaines déclarations publiques du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, comme celles des islamistes radicaux liés à Al-Qaida, se présentent en effet comme des mixtes de menaces et de prophéties d'extermination, à l'instar du célèbre discours prononcé par Hitler  le 30 janvier 1939 devant le Reichstag. Dans l'avant-guerre, qui donc prenait au sérieux la menace d'une élimination physique du peuple juif ? Et pourtant, l'invraisemblable s'est réalisé.

 

4 : Quelle est la portée religieuse de cette judéophobie ?

 

Il faut clairement distinguer la propagande islamiste de la nouvelle propagande gauchiste : la première radicalise et systématise les figures de la haine des Juifs qu'on rencontre dans les textes et les traditions du monde musulman, alors que la seconde tend à stigmatiser le judaïsme comme la religion-mère des monothéismes globalement diabolisés, et les Juifs comme les inventeurs et les porteurs de l'intolérance, de l'impérialisme, du racisme, etc.

L'influence diffuse de l'islamisme, dont le dynamisme croissant dans le monde musulman, depuis les années 1980, a été noté par la plupart des spécialistes, a engendré une situation hautement conflictuelle : le visage de l'islam a été redessiné sur la double base d'une judéophobie radicale (appelant au meutre des Juifs) et de la doctrine du jihad. Dans l'islamisme radical, le jihad n'est pas seulement devenu le sixième pilier de l'islam, il en est devenu le premier pilier. Dès lors, la religion musulmane a été réduite à une doctrine de la guerre totale contre des ennemis démonisés (« sionistes » ou Juifs, Occidentaux ou Américains, etc.). L'une des conséquences indirectes de cette jihadisation de l'islam est la banalisation de l'islamophobie, qui est avant tout une réaction spontanée de rejet du fanatisme jihadiste. Une autre conséquence regrettable de cette extrémisation guerrière de l'islam sur la scène mondiale est qu'elle vient entraver ou rendre difficile ce qu'il est convenu d'appeler le débat ou le dialogue inter-religieux.  

 

5 : Dans un rapport rédigé en 2004, Jean-Christophe Rufin évoquait ce qu'il appelait « l'antisémitisme par procuration ». À quoi faisait-il référence ?

 

Dans son rapport lucide et courageux remis au ministre de l'Intérieur de l'époque le 19 octobre 2004 : Chantier sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, Jean-Christophe Rufin définit en effet la catégorie d'« antisémitisme par procuration », qu'il distingue nettement de celles, respectivement, d'« antisémitisme comme pulsion » (celui des auteurs de violences) et d'« antisémitisme comme stratégie » (celui des idéologues ou des agitateurs professionnels). L'« antisémitisme par procuration » est « celui des facilitateurs, qui par leurs opinions ‑ ou leur silence ‑ légitiment les passages à l'acte » tout en se gardant de commettre eux-mêmes des actions violentes. C'est là mettre l'accent sur le rôle joué par les intellectuels et les journalistes qui, par leurs écrits ou leurs déclarations, expriment une connivence avec les judéophobes violents ou font preuve d'une complaisance à leur égard, par exemple à recourant à la « culture de l'excuse » (on connaît le refrain : les « jeunes » qui brûlent des synagogues ou des écoles juives sont des « victimes de l'exclusion »).  Or, parmi toutes les formes, plus ou moins subtiles, de l'« antisémitisme par procuration », Rufin en distingue une tout particulièrement, « l'antisionisme radical », dont la définition rejoint celle que j'avais donnée de la « nouvelle judéophobie » au début des années 2000, marquée notamment par l'incorporation ou l'instrumentalisation des thèmes anticolonialistes, anti-impérialistes et antiracistes, voire humanitaires, empruntés à la gauche et à l'extrême gauche. La principale image de propagande mise en circulation est celle des « bourreaux » israéliens face aux « victimes » palestiniennes. Des « bourreaux » assimilés d'une part aux « nazis », d'autre part à des criminels pratiquant le « meurtre rituel » (« assassins d'enfants »). D'où le slogan accusateur repris, par les gauchistes comme par les islamistes, dans toutes les manifestations anti-israéliennes depuis la seconde Intifada : « Comment les victimes d'hier sont devenues les bourreaux d'aujourd'hui ». Cette convergence de nos analyses respectives, soulignant la nouveauté des thèmes d'accusation lancés contre Israël (autour du nazisme et du meurtre rituel), a joué un rôle non négligeable dans le renouvellement des analyses critiques de l'« antisionisme ». 

 

6 : Qu'est-ce que la conférence de Durban en  2001 a représenté dans le panorama général de cette propagande antijuive ?

 

Cette « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance », organisée par l'ONU à Durban (Afrique du Sud) du 31 août au 8 septembre 2001, aura été l'une des plus significatives manifestations internationales du pseudo-antiracisme visant le sionisme et Israël. Ce qui s'est révélée à travers le déchaînement de haine contre Israël et les démocraties occidentales, c'est la corruption idéologique de la défense des droits de l'homme et de la lutte contre le racisme, détournés et instrumentalisées par les promoteurs d'un néo-tiers-mondisme mâtiné d'islamisme. À cette occasion, des milliers d'ONG ont déversé leur haine, montrant que la démonisation « antiraciste » d'Israël et du « sionisme » restait le principal geste rituel des nouveaux judéophobes. Mais l'accusation de « racisme » véhiculant une série d'autres accusations diabolisantes et criminalisantes, qui culminent dans celle d'extermination et de génocide, une nouvelle figure du Juif comme ennemi absolu a été construite. Condamner l'État d'Israël comme « État raciste », en l'assimilant au Troisième Reich ou au régime sud-africain d'apartheid, c'est le vouer à la destruction. On ne discute pas avec l'ennemi absolu, on l'élimine physiquement.

Huit ans plus tard, du 20 au 24 avril 2009 s'est tenue à Genève la Conférence de suivi, dite de « Durban II ». L'objectif de cette seconde Conférence mondiale de l'ONU contre le racisme était de « préciser les acquis de Durban ». Le projet de résolution qui devait être adopté au terme de cette Conférence de suivi mentionnait Israël comme un pays « raciste et occupant ». Fin février 2009, le projet de document final comportait cinq paragraphes consacrés à Israël, accusé de racisme et de mener un politique raciste similaire à l'apartheid vis-à-vis des Palestiniens. On ne saurait s'en étonner, compte tenu de la composition du Bureau du comité préparatoire, dont les membres ont été élus en août 2007 : la Libye y figure en tant que présidente, Cuba en tant que rapporteur, la République islamique d'Iran comme vice-présidente, et le Pakistan s'y affirme comme porte-parole militant de l'Organisation de la conférence islamique (OCI). Cependant, le 17 avril 2009, le troisième et dernier comité préparatoire de la conférence d'examen de Durban, après un dur marchandage, s'est conclu sur un « compromis minimal ». Huit pays ont néanmoins décidé de boycotter la conférence avant même son ouverture : Israël, le Canada, les États-Unis, l'Italie, la Pologne, les Pays-Bas, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces huits pays ont été rejoints par la République tchèque le 20 avril 2009, après la diatribe anti-israélienne du président iranien, présentant comme une action criminelle la création de l'État d'Israël et dénonçant le « gouvernement raciste » d'Israël. La veille de son discours à la tribune genevoise de l'ONU, Mahmoud Ahmadinejad a déclaré à la télévision iranienne que « l'idéologie et le régime sionistes sont les porte-drapeaux du racisme », précisant que les sionistes « pillent les richesses des nations en contrôlant les centres de pouvoir du monde » et qu'ils « ont créé les conditions pour que rien ne puisse être dit au sujet de ce phénomène diabolique dont les effets pèsent sur les habitants des nations ». Il a ajouté que la Conférence de l'ONU se tiendrait alors que « le sionisme global va employer tous les moyens pour étouffer les voix innocentes contre la tyrannie ». Les institutions internationales les plus prestigieuses sont ainsi devenues des scènes sur lesquelles les représentants des pires dictatures donnent des leçons de liberté et de fraternité au genre humain.

Dans son intervention du 20 avril à Genève, le jour de l'ouverture du Colloque de l'ONU ‑ qui coïncidait avec la journée annuelle du souvenir de la Shoah ‑, le président iranien a accusé Israël d'être le « régime le plus cruel et le plus raciste ».Les propos virulents du président iranien, applaudis par les pays musulmans et de nombreux pays africains et asiatiques, ont provoqué le départ de la salle du siège de l'ONU à Genève, sous les huées de la salle, d'une quarantaine de diplomates représentant 23 pays européens (4 autres pays ayant boycotté la réunion). Le même jour, le leader du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Olivier Besancenot, effectuait une visite en Israël et à Gaza pour « témoigner de sa solidarité avec la population palestinienne et avec ceux qui, en Israël, s'opposent à la politique criminelle de leur État ». Une journée hautement symbolique.

 

7 : La place que vous consacrez dans votre livre à l'affaire al-Dura est considérable. N'est-elle pas disproportionnée ? A-t-elle l'importance que vous semblez lui donner ?

 

Mon livre porte avant tout sur les années 2000-2009, marquées par une radicalisation et un accroissement de l'acceptabilité idéologique des thèmes d'accusation véhiculés par la propagande antisioniste. Il s'agit d'une terrible décennie qui s'ouvre par la seconde Intifada et se clôture par la bataille de Gaza. Deux événements qui ont été mythologisés et massivement utilisés pour criminaliser Israël. L'icône al-Dura, celle d'un enfant palestinien « assassiné par les sionistes », a été intégrée dans le matériel symbolique des propagandistes anti-israéliens dès le deuxième jour de l'Intifada al-Aqsa. L'amalgame polémique entre « sionisme » et « nazisme » a permis de fabriquer des analogies et des métaphores de propagande par lesquelles a été réactivé un très ancien thème d'accusation visant les Juifs : celui du meurtre rituel. La construction du grand récit sur Israël en tant qu'« État criminel » a été alimentée et accélérée par les effets planétaires de l'opération médiatique, parfaitement réussie, consistant à accuser les soldats israéliens d'avoir « tué de sang-froid », le 30 septembre 2000, le jeune Palestinien Mohammed al-Dura, érigé en « martyr ». Ce prétendu assassinat a été présenté dès les premiers jours de la seconde Intifada comme la preuve des penchants criminels des « sionistes » et le symbole du statut de « victimes » monopolisé par les Palestiniens. Dès lors, dénoncer le « sionisme », c'était dénoncer autant le « racisme » des « sionistes » que leur propension à tuer des non-Juifs, pour assouvir leur cruauté naturelle, leur goût du sang, pour se nourrir symboliquement du sang de leurs ennemis et ainsi satisfaire leur cruauté héréditaire, ou encore pour prélever leurs organes – l'accusation de trafic d'organes a été lancée par un journaliste suédois en août 2009, et reprise sur les sites anti-israéliens de toutes obédiences. En outre, la nature supposée sanguinaire des « sionistes » porterait ces derniers à privilégier, parmi les non-Juifs, les enfants, et plus spécialement les enfants palestiniens, arabes ou plus généralement musulmans. Dans le discours de propagande des pays arabes à la suite de la guerre des Six-Jours, la légende du meurtre rituel juif avait été réactivée en même temps que le mythe du complot juif mondial, ce dont témoignent les nombreuses rééditions des Protocoles des Sages de Sion au Proche-Orient et le succès rencontré par les libelles accusant les Juifs de meurtre rituel. C'est précisément dans le cadre de la dénonciation orchestrée du massacre de Sabra et Chatila (16-18 septembre 1982), perpétré par des phalangistes libanais chrétiens et abusivement attribué à Tsahal, que le général syrien Mustafa Tlass (1932-) a tenté de réveiller l'accusation de meurtre rituel par la publication, en 1983, de son pamphlet antijuif La Matza de Sion. Cette attribution calomnieuse d'un massacre à Israël n'est ni la première, ni la dernière. Mais elle est devenue paradigmatique en ce qu'elle a constitué la première victoire médiatique mondiale de la propagande « antisioniste » fondée sur la dénonciation des « sionistes » comme criminels-nés.

L'un des principaux objectifs de mon livre est précisément de rétablir la vérité sur les faits déformés et instrumentalisés par la propagande antisioniste : le mythe de la Naqba (en tant que palestinocide fondateur d'Israël), le massacre de Sabra et Chatila attribué abusivement aux Israéliens, la légende de l'enfant-martyr Mohammed al-Dura (« tué de sang-froid par les sionistes »), l'imaginaire « massacre de Jénine », et, pour finir, le prétendu « génocide à Gaza » (la bataille de Gaza présentée comme massacre volontaire et programmé de la population palestinienne).

 

8 : Vous comparez l'affaire al-Dura à la fois à l'affaire Dreyfus et au faux tsariste Les Protocoles des Sages de Sion

 

Il s'agit d'analogies historiques dont je me sers comme points d'appui dans mes réflexions comparatives sur les fabrications et les contrefaçons,  les faux et les usages des faux dans les campagnes de presse ou les opérations de propagande durant les deux derniers siècles. Dans les trois affaires, on trouve un mélange des mêmes ingrédients : accusations calomnieuses contre les Juifs, faux documents fabriqués par des services, campagnes de dénonciation orchestrées, mobilisations politiques, violences antijuives provoquées et justifiées par les accusations mensongères. Autre similitude : une fois la légende antijuive lancée, devenue un objet de croyance inclus dans une vision du monde où les Juifs incarnent le principe du Mal, sa propagation ne peut être stoppée par aucun démenti ni aucune analyse critique. Après le Juif-traître mis en scène par l'affaire Dreyfus, le Juif comploteur illustré par les Protocoles des Sages de Sion, revient la figure du Juif meurtrier rituel et plus particulièrement tueur d'enfants, réinventée au début de la seconde Intifada. La spécificité de l'opération al-Dura tient à ce qu'elle privilégie une image symbolique apte à provoquer immédiatement des réactions d'empathie et de compassion, suivies logiquement par une forte indignation et des désirs de vengeance. Il est difficile de trouver un matériau symbolique plus mobilisateur que cette image d'un enfant palestinien par définition « innocent », apparemment terrorisé, blotti dans les bras de son père, et supposé ensuite « tué par les sionistes ». L'image est parfaitement congruente avec la codification pseudo-humanitaire du traitement compassionnel des Palestiniens-victimes. On peut y voir l'une des manipulations les plus réussies de l'opinion internationale, parmi celles, fort nombreuses, qui furent réalisées et orchestrées par la propagande palestinienne. 

 

9 : Cette idéologie de haine se développe en particulier aujourd'hui sur Internet. Que peut-on y faire ?

 

On peut considérer qu'il s'agit là du prix à payer pour cette extension du champ de la discussion démocratique qu'incarne Internet. Un égalitarisme grossier s'y mêle  à un relativisme radical des opinions pour justifier le principe selon lequel « chacun a le droit de tout dire ». Il s'agit d'un espace de débats difficilement contrôlable, où le vrai se mélange avec le faux, les faits avec les chimères, les critiques démystificatrices avec les mensonges de propagande.  C'est pourquoi, jusqu'à nouvel ordre, Internet, devenu un outil culturel indispensable, apparaît en même temps comme le grand vecteur planétaire de la calomnie et de la diffamation. Cet espace de liberté et de recherche profite aussi à la libre expression de toutes les haines et de tous les délires. La haine antijuive, codifiée et sloganisée depuis plus longtemps que toutes les haines collectives, y trouve un espace privilégié. Elle y apparaît notamment sur les sites et les blogs conspirationnistes, où les Juifs (ou « les sionistes ») sont dénoncés litaniquement comme les dirigeants occultes de tel ou tel « complot mondial ». La seule riposte efficace consiste en une contre-offensive : multiplier les sites et les blogs rétablissant la vérité sur Israël et le sionisme, et analysant sans complaisance le discours et les comportements des ennemis d'Israël.

 

10 : Comment expliquez-vous qu'il y ait de nombreux Juifs parmi les compagnons de route des nouveaux judéophobes ?

 

C'est précisément la dimension universaliste de l'antisionisme radical qui conduit des Juifs à rejoindre le camp des antisionistes radicaux, à adhérer aux dogmes de la gnose « antisioniste », bref, à se convertir à cette néo-religion de salut ouverte à tous.  Certains d'entre eux, par naïveté, peuvent croire qu'en participant à la guerre culturelle et politique contre Israël, ils accomplissent une tâche messianique : délivrer le genre humain de ses chaînes, en faisant disparaître l'une des sources du Mal dans le monde. S'affirmer antisioniste, c'est se placer dans le camp du Bien. D'autres cherchent simplement à occuper la place intellectuelle et politique la plus confortable, la moins exposée aux attaques virulentes. Aujourd'hui, un Juif ne peut se soustraire à  la stigmatisation qu'en adhérant publiquement aux dogmes de l'antisionisme radical. Et ce, en donnant des preuves de son engagement, par exemple en appelant au boycott généralisé contre Israël. Un Juif converti à l'antisionisme radical – un « Alterjuif » –  échappe ainsi à la diabolisation et à l'ostracisme, il cesse d'appartenir à la catégorie des monstres inhumains (« les sionistes »), il redevient une personne humaine digne de respect. S'il est un intellectuel, un écrivain ou un artiste, il devient un auteur invitable dans l'espace médiatique. Le bénéfice psychique de l'opération et ses avantages culturels ou médiatiques permettent de comprendre les conversions croissantes d'intellectuels juifs, en général déjudaïsés, à l'antisionisme radical. Voilà qui les conduit à rejoindre le camp des éradicateurs d'Israël, celui qui est aujourd'hui occupé, côté athéisme, par les « Alterjuifs » Noam Chomsky ou Norman Finkelstein, mais aussi par Faurisson et Dieudonné, non moins que, côté islamisme, par les Frères musulmans, Oussama Ben Laden ou Mahmoud Ahmadinejad. Quant aux motivations profondes de ceux qui acceptent un tel compagnonnage, elles vont de l'angélisme aveugle au cynisme le plus calculateur, du conformisme social à une lâcheté qui est la chose du monde la mieux partagée. Quoi qu'il en soit, ils jouent le triste rôle de grands légitimateurs de toute mise en accusation d'Israël. S'ils n'existaient pas, les ennemis des Juifs les auraient inventés.

 

11 : Que répondez-vous à ceux qui soutiennent qu'il est « interdit de critiquer Israël » ?

 

Tout d'abord, que cette affirmation est fausse. Ensuite que la vérité est tout autre :  il est bien plutôt interdit de ne pas critiquer Israël. Enfin, qu'il faut soigneusement distinguer la critique légitime, dans une perspective libérale/pluraliste, de la politique de tel ou tel gouvernement israélien et la mise en accusation diabolisante de l'État juif en vue de justifier son éradication. La critique démocratique de la politique d'un gouvernement ne doit pas être confondue avec un appel à la destruction d'un État-nation.

Cinq traits permettent de définir le discours des antisionistes radicaux : 1° le caractère systématique de la critique d'Israël, une critique hyperbolique et permanente faite sur le mode de la dénonciation publique et recourant aux techniques de la propagande ; 2° la pratique du « deux poids, deux mesures » face à Israël, c'est-à-dire le recours au « double standard », dont l'accusation de « réaction » ou « riposte disproportionnée » est l'une des illustrations les plus courantes. Cette pratique systématique de la mauvaise foi, dès qu'il s'agit de l'État juif, conduit à la condamnation unilatérale d'Israël, indépendamment de toute analyse des faits ;  3° la diabolisation de l'État juif, traité comme l'incarnation du mal, impliquant une mise en accusation permanente de la politique israélienne fondée sur trois bases de réduction : le racisme/nazisme/apartheid, la criminalité centrée sur le meurtre d'enfants et le complot ; 4° la délégitimation de l'État juif, la négation de son droit à l'existence  - donc la négation du droit du peuple juif à vivre comme tout peuple dans un État-nation souverain -, ce qui implique d'isoler l'État d'Israël sur tous les plans, en organisant notamment contre lui un boycott généralisé ;  5° l'appel répété à la destruction de l'État juif, impliquant la réalisation d'un programme de « désionisation » radicale, ou plus simplement une guerre d'extermination, où l'Iran nucléarisé jouerait le rôle principal.

Je soutiens donc la thèse suivante, en parfaite contradiction avec les certitudes de la vulgate « antisioniste » inscrite dans l'esprit du temps : l'antisionisme radical est l'une des principales formes de « racisme » ‑ précisons : de « racisme culturel » ou de « néo-racisme » ‑ apparues depuis la fin du XXe siècle. En procédant à la nazification du « sionisme », il légitime un programme d'élimination d'Israël. Nous sommes donc en présence d'une variété de racisme éliminationniste. Mais il s'agit d'une forme de néo-racisme qui, étant largement partagée par les milieux intellectuels et culturels, n'est pas reconnue comme telle, et demeure socialement invisible. Les évidences « antisionistes » (stéréotypes, préjugés, rumeurs) se sont installées en effet dans la « doxa intellectuelle » de l'époque, ce qui les protège de la critique. L'antisionisme radical représente aujourd'hui la seule idéologie raciste non seulement acceptable, mais encore intellectuellement respectable. Il y a là un scandale qui devrait révolter tous les hommes de bonne foi.

 

Pierre-André Taguieff

Interviewé par Victor Malka

 

© Information Juive


Mis en ligne le 25 juin 2010, par Menahem Macina, sur le site France-Israël.org