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Guerre psychologique et économique, rien ne va plus entre Israël et la Turquie, Menahem Macina
26/06/2010

 

erdogan-peres-davos.jpg 


Il suffit de lire, entre autres, les deux articles mis en ligne sur notre site (1) pour comprendre que le divorce est désormais consommé entre la Turquie et Israël.

Certains experts en parlaient déjà, à mots plus ou moins couverts, depuis plusieurs mois, et de façon plus transparente après la crise de la Flottille de Gaza – dans laquelle, on le sait aujourd'hui le gouvernement turc était impliqué au moins passivement. Mais désormais, le divorce est consommé entre la Turquie et Israël. Certes, il ne s'agit pas de guerre ouverte, fort heureusement. Le conflit ouvert se limite pour l'instant à des sanctions économiques mutuelles et à une campagne d'intimidation psychologique par voie de médias. Mais l'histoire nous enseigne que des comportements de ce type entre Etats font souvent le lit de véritables guerres, ou du moins, les rendent possibles.

Par conséquent, la perspective d'un conflit régional au Moyen-Orient semble de plus en plus plausible. Certes, si l'on raisonne en termes politiques et stratégiques occidentaux, on dira que ni la Turquie, ni Israël n'ont quoi que ce soit à gagner à un conflit, qu'il soit direct ou indirect, limité ou total.

Malheureusement, dans cette partie du monde, les réactions sont tout, sauf rationnelles, au moins dans le chef des nations arabes et/ou musulmanes. Une guerre peut éclater au seul motif qu'un dirigeant politique de premier plan a subi, ou estime avoir subi un affront. L'honneur est chose sacrés en islam. En son nom, on tue, en son nom on part en guerre.

Que s'est-il donc passé entre Israël et la Turquie pour que cette dernière ne cesse de multiplier les provocations et les attitudes agressives à l'égard d'Israël, depuis plus de longs mois ? – La réponse est connue : l'opération militaire israélienne "Coulée de plomb" (2) contre la bande de Gaza, dont la phase proprement militaire dura du 27 décembre 2008 au 19 janvier 2009. Bien que peu de choses aient transpiré de la tension extrême qui régnait dans les rapports diplomatiques entre les deux Etats (alliés !), on peut supposer qu'ils étaient tout sauf iréniques.

Quelques symptômes de la colère turque commencèrent à se manifester dès le début des hostilités à Gaza. C'est ainsi que le match de Coupe d'Europe de basket entre les Turcs de Turk Telekom et les Israéliens de Bnei Hasharon fut annulé, le mardi 6 janvier 2009, à Ankara, et que les joueurs de l'équipe israélienne furent obligés de se réfugier dans leurs vestiaires pour fuir des milliers de fans turcs en colère qui hurlaient des slogans contre l'opération militaire israélienne à Gaza. La télévision turque n'avait pas hésité alors à diffuser de terribles images des résultats des bombardements israéliens sur Gaza et sa population, alors que toutes les télévisions occidentales se refusaient à le faire (3). Plus sérieux, sur le plan stratégique : la Turquie a exclu Israël d'un exercice militaire aérien multinational, surnommé «Aigle d'Anatolie», qui devait avoir lieu au-dessus de la ville turque de Konya le 12 octobre 2009, avec la participation d'avions de guerre de plusieurs pays de l'OTAN, dont les Etats-Unis et l'Italie. Rappelons que ces manoeuvres ont lieu régulièrement depuis 2001, avec une participation internationale.

 

Mais c'est au cours du 39ème Forum économique mondial de Davos (qui eut lieu du 28 janvier au 1er février 2009), que la rancœur turque s'était exhalée au grand jour et avec fracas. Le premier Ministre turc Erdogan y avait prononcé une diatribe assassine qui déclencha la colère du Président israélien Shimon Pérès, pourtant connu pour son pacifisme et sa courtoisie. Meurtri par les accusations odieuses contre l'Etat et l'armée d'Israël, Pérès avait d'abord justifié les actions de son pays (3), puis, il s'était écrié, à l'adresse de Erdogan :

« Qu'auriez-vous fait si vous aviez, toutes les nuits, des dizaines de roquettes qui tombent sur Istanbul ? »

 

La réaction du Premier ministre turc fut peu diplomatique et même insultante. Voici une traduction de la transcription de ce psychodrame (4) :

Le modérateur, David Ignatius, du Washington Times, signifie d'abord à Shimon Pérès qu'il est temps de terminer (5) :

- Le débat peut durer des heures, nous avons déjà dépassé le temps imparti.

 

Estimant sans doute que chacun avait exprimé son point de vue, Pérès ayant donné le sien en dernier, le modérateur croyait pouvoir clore le débat. Mais le Premier ministre turc, visiblement décidé à ne pas laisser le dernier mot au Président israélien, et au mépris des règles les plus élémentaires d'un débat public, choisit de passer en force, et prit la parole :


Erdogan : Excusez-moi…

Le Modérateur : Monsieur le ministre, je suis désolé…

Erdogan : Une minute… une minute… une minute… Juste une minute…

Modérateur : OK, mais pas plus d'une minute.

Erdogan (qui ôte son casque de traduction simultanée) : Monsieur Pérès, vous êtes plus âgé que moi. Vous avez une voix très forte. Je pense d'ailleurs que vous devez vous sentir coupable pour parler ainsi et sur un tel ton. Comme vous pouvez le constater, je ne hausse pas le ton. Quand il s'agit de tuer, vous savez très bien comment vous y prendre. Moi je me souviens de ces images d'enfants morts sur des plages. J'ai entendu deux anciens Premiers ministres de votre pays tenir des propos très importants : « Quand nous partons en Palestine sur nos tanks, nous nous sentons plus heureux ». Je peux vous donner leurs noms. Peut-être que certains d'entre vous voudraient les connaître. Et je condamne les gens qui ont applaudi cette cruauté. Car les applaudir signifie que vous êtes d'accord avec leurs crimes. Nous ne pouvons pas oublier quelques vérités. J'ai pris beaucoup de notes dans mon carnet… [On voit la main du modérateur tapoter l'épaule du premier Ministre turc, pour l'inviter à cesser sa diatribe]…mais je n'ai pas le temps de les rapporter toutes. Je voudrais juste dire deux choses [il prend en main quelques feuillets] : Premièrement… [le modérateur essaie à nouveau de l'interrompre] Excusez moi… la première chose… excusez-moi… la première chose : le Livre sacré dit : "Tu ne tueras pas". Or, il s'agit de meurtres ici. Deuxièmement – plus intéressant –, Gilad Atzmon a déclaré : "La barbarie israélienne va bien au-delà de la cruauté ordinaire". Or, il est Juif. De plus, un professeur de l'Université d'Oxford, Avi Shlaim (6), qui a servi dans l'armée israélienne [à nouveau, le modérateur pose sa main sur l'épaule de Erdogan pour tenter de le faire taire]… a écrit dans le Guardian le texte suivant… "Israël est un Etat voyou"…

Le modérateur : Je veux demander à notre hôte…

Erdogan : Ne m'interrompez pas, merci – Je ne pense pas revenir à Davos après ça, parce que vous ne laissez pas les gens parler. Vous lui avez donné 25 minutes, et moi, je n'ai eu que la moitié.

 

Puis, comme s'il était conscient d'avoir commis un acte irréparable, Erdogan rassemble ses notes, se lève et quitte théâtralement le podium.

 

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Notes

 

(1) "La Turquie suspend tous ses accords avec Israël. Sur fond de crise profonde, rumeurs de hacking des drones israéliens par des pirates informatiques du PKK" ; "Emoi en Turquie. Gel des avoirs d'un géant du BTP turc en Israël. Parmi ses nombreuses réalisations: le ministère de la défense israélien".

(2) L'ensemble de la presse l'appelle "Plomb durci", par méconnaissance du sens exact de l'expression hébraïque ‘oferet yetsouqah.

(3) D'après le site NPI., 10 janvier 2009.

(4) Voir la transcription intégrale de l'échange, en anglais, sous le titre "Les vérités de Shimon Pérès qui ont causé l'explosion de colère d'Erdogan".

(5) D'après la vidéo en ligne sur DailyMotion. Il est intéressant de comparer ce texte intégral avec celui – charcuté – et honteusement expurgé du reportage de France 2, diffusé sur DailyMotion.

[6] Shlaim est l'un des "pères" du courant des "Nouveaux historiens" post-sionistes – entendez : antisionistes – israéliens, violemment critique et révisionniste de l'historiographie classique, qualifiée de « sioniste », du conflit arabo-israélien.

 

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Menahem Macina

 

© France-Israël

 

Mis en ligne le 22 juin 2010, par Menahem Macina, sur le site France-Israël.org