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Le business secret d'Israël dans le golfe Persique, Georges Malbrunot
07/08/2010

 

[Cet article, paru dans l'édition papier du Figaro des 26-27 juin 2010 n'est pas accessible sur le site du Figaro, ni d'ailleurs sur aucun autre site… ou presque, mais en cherchant bien, je l'ai trouvé sur le forum Geostrategique.net. (Menahem Macina).]

 
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Le ministre Israélien des Infrastructures nationales, Uzi Landau, à  Abu Dhabi.
Photo: Simona Halperin

 

Inquiets face à la menace iranienne, les Émirats arabes unis n'hésitent pas à faire appel à la technologie israélienne pour sécuriser leurs frontières et les puits de pétrole.

En plein désert, le mur ocre qui marque la frontière avec le sultanat d'Oman paraît anodin aux deux badauds qui discutent près du poste d'Hilli. Ils sont loin de s'imaginer qu'il a été édifié en grande partie grâce à de la technologie venue d'Israël, un pays avec lequel leur émirat n'entretient pas de relations diplomatiques. Si l'un d'eux touchait « ce mur intelligent » truffé de senseurs, des caméras cachées enregistreraient le moindre de ses gestes, les traits de son visage, et ces données seraient immédiatement transférées dans les fichiers des services de renseignements et de la police. Mais, plus important encore, elles déclencheraient aussitôt une intervention des forces de sécurité, un atout qui manquait, par exemple, aux caméras ayant filmé les terroristes qui frappèrent dans le métro de Londres en 2005.

Ce dernier cri de la technologie a été livré par AGT (Asia Global Technologies), l'une des sociétés les plus performantes sur le marché mondial de la sécurité. Ces dernières années, AGT a remporté un juteux contrat de 3 milliards de dollars pour la protection des frontières d'Abu Dhabi et de quinze sites pétroliers de cet émirat, le seul pays arabe à oser nouer d'aussi sensibles relations d'affaires avec Israël.

Officiellement, AGT dispose de deux sièges (Zurich, Abu Dhabi) et de plusieurs filiales à travers le monde. Mais la nébuleuse est en fait dirigée par Mati Kochavi, un Israélien installé aux États-Unis, l'homme clé du « secret business » entre l'État hébreu et Abu Dhabi, aux côtés de l'ancienne « colombe » Yossi Beilin, reconverti en gestionnaire de fortune dans le Golfe, et de l'association Friends of Abraham, qui regroupe hommes d'affaires juifs américains et émiriens. Après s'être enrichi dans l'immobilier, Kochavi s'est lancé sur le marché de la sécurité au lendemain des attentats du 11 Septembre. « Il commença alors à recruter des généraux de Tsahal et des cadres du Mossad en retraite, dont le général Amos Malka, patron d'Aman, le renseignement militaire israélien de 1998 à 2001 », souligne le journaliste israélien Yossi Melman.

« Nous sommes pragmatiques »

« C'est vrai, nous ne sommes pas trop regardants sur l'origine de nos fournisseurs », reconnaît un officiel émirien, qui souhaite garder l'anonymat. « Nous avons une priorité : acquérir le nec plus ultra pour défendre notre territoire. Nous sommes pragmatiques. Nous avons de l'argent. Nous recherchons celui qui pourra nous livrer un système de protection à la fois intégré et capable d'être régulièrement mis à jour. » Et, dans ce domaine, l'industrie israélienne est en pointe, notamment en matière de drones, ces avions sans pilote qu'Abu Dhabi s'est procurés pour protéger ses puits de pétrole, et demain sa centrale nucléaire, la première dans la Péninsule arabique. « Ce n'est pas un concept que nous vendent les Israéliens, mais des équipements opérationnels », se félicite le responsable émirien.

Sur les rives du golfe Persique, le conflit israélo-palestinien paraît bien lointain. « Les Émiriens n'ont pas vraiment de ressentiment à l'égard d'Israël », affirme, de son côté, Khatter Massaad, conseiller financier du dirigeant de l'émirat voisin de Ras el-Khaimah, qui a déjà reçu des offres d'hommes d'affaires israéliens, également détenteurs de passeports américains ou britanniques. L'an dernier, peu après l'opération meurtrière lancée par Tsahal contre le Hamas à Gaza, Abu Dhabi n'aurait pas hésité à acquérir deux avions d'alerte avancée auprès de l'entreprise Radom Aviation Systems de Petah Tikva, près de Tel-Aviv. Équipés de station d'écoute, ces appareils peuvent intercepter les communications dans les eaux territoriales du Golfe, où l'Iran occupe trois îles appartenant aux Émirats (Abou Moussa, Petite et Grande Tomb). « C'est la menace commune iranienne qui amène les Émirats à se rapprocher d'Israël », relève un diplomate occidental.

« Les Mexicains »

Tout autant qu'une riposte iranienne sur ses installations pétrolières en cas de bombardement occidental contre les sites nucléaires de Téhéran, les Émirats redoutent la pénétration chiite sur leur territoire. Au printemps, Abu Dhabi a renvoyé une quarantaine de Libanais, soupçonnés de financer le Hezbollah, l'un des bras armés de l'Iran au Moyen-Orient. Pour contrer cette menace diffuse en provenance de l'autre rive du Golfe, Abu Dhabi a accordé à la France le droit d'établir une base militaire, mais il s'est également lancé dans un ambitieux « programme de renseignement d'origine image », où l'on retrouve des intérêts israéliens. L'an dernier, son « Space Reconnaissance Center » a conclu un accord avec l'opérateur privé de satellites israélien ImageSat, lui permettant d'avoir accès aux images du satellite Eros B. L'information, publiée dans la revue américaine Defense News, a été démentie par les Émirats. Ce qui n'empêche pas les spécialistes d'assurer qu'Abu Dhabi dispose en fait depuis 2006 d'un contrat de partenariat pour accéder, directement et à sa convenance, à la programmation du satellite Eros A d'Image Sat. Objectif : la surveillance du territoire émirien et des eaux du Golfe, où l'Iran pourrait choisir de riposter.

« Nous investissons beaucoup dans les systèmes d'alerte avancée », reconnaît le général Khaled al Bu-Ainnain, ancien patron de l'armée de l'air. « Pour nous, c'est une question de survie. Regardez ce qui est arrivé au Koweït en 1990, ajoute-t-il. Il n'avait pas de tel système d'alerte ; et, un matin, les Koweïtiens se sont réveillés avec l'armée irakienne contrôlant les carrefours de leur capitale. »

Des Israéliens aux Émirats ? Un secret de polichinelle au CNIA, l'institution en charge de la protection des sites sensibles, où on les appelle, par exotisme sans doute, « les Mexicains ». « J'en ai déjà vu », confie un visiteur français. S'il le faut, Royal Jet, la compagnie des cheikhs régnant sur Abu Dhabi, acheminera ces VIP, incognito bien sûr. Car les intermédiaires israéliens ont été avertis par l'État hébreu des risques d'enlèvement par le Hezbollah ou les Gardiens de la révolution iranienne, qui ont pignon sur rue, via des sociétés écrans.

« Les autorités locales nous ont demandé de ne pas communiquer », répond, de son côté, la société Advanced Integrated System (AIS), filiale d'AGT, qui garde, elle aussi, un profil bas sur ses activités sensibles. Ces dernières semaines, AIS n'a pas réussi à remporter un appel d'offres pour l'équipement d'un centre de commandement des opérations, commun aux trois armées des Émirats. Autre déconvenue pour « les Mexicains », l'accord de 3 milliards de dollars sur la protection des frontières est actuellement en renégociation. « AGT avait surévalué les risques, affirme un consultant étranger au CNIA. Les Émiriens veulent faire baisser le prix. »

L'affaire Mabhouh

Y aurait-il un coup de froid entre Abu Dhabi et ses partenaires israéliens ? L'assassinat par le Mossad, fin janvier, du responsable du Hamas à Dubaï a laissé des traces. « Les Israéliens n'ont pas à venir chez nous régler leurs comptes avec leurs ennemis, s'insurge le général Al Bu-Ainnain. Ils ont franchi une ligne rouge. » D'autres doutent cependant que l'affaire Mabhouh affecte durablement leurs relations occultes avec l'État hébreu. « Les Émiriens compartimentent, assure le consultant étranger au CNIA. La police a médiatisé son enquête pour montrer qu'elle ne pouvait laisser Dubaï se transformer en un lieu ouvert aux marchands d'armes ou aux trafics de valises remplies de cash. Mais sur le fond, cette affaire ne changera pas leurs liens avec les Israéliens. Ils ont besoin d'eux. » Peut-être pas à n'importe quel prix. « Quelle est leur logique ?, s'interroge l'officiel émirien. Les Israéliens veulent ouvrir des bureaux d'intérêt commercial chez nous. Ils cherchent à établir des mesures de confiance avec le monde arabe. Mais comment peut-on avoir confiance en eux s'ils commettent des crimes ? »

Basée à Abu Dhabi et dirigée par la Française, Hélène Pélosse, l'Agence Internationale pour l'Energie Renouvelable est « la porte d'entrée officielle » des Israéliens dans le Golfe. Lancée l'an dernier, l'Irena compte aujourd'hui 140 membres, dont l'État hébreu. Pour la première fois, en janvier, un ministre israélien, Uzi Landau, chargé des Infrastructures nationales, s'est rendu à Abu Dhabi. « Cela n'équivaut pas à une normalisation », précisa le ministère des Affaires étrangères, après une visite émaillée de légers incidents. Dans sa retransmission, la télévision locale « trappa » la délégation israélienne. Dans le hall de leur hôtel, ses membres refusèrent de retirer leurs badges, frappés de l'étoile de David. Ces anicroches ne remettent toutefois pas en question la prochaine étape du processus d'intégration : l'ouverture d'une représentation permanente israélienne auprès de l'Irena.

Grâce à l'Irena et à sa centrale nucléaire civile, Abu Dhabi veut exister. Mais « sa diplomatie, prévient un économiste occidental, reste fondée sur l'idée qu'on doit créer une relation positive avec tout le monde, si possible par le commerce ». Alors, pionniers ou « traîtres » à la cause arabe ? « Cela leur importe peu. »

 

Georges Malbrunot

 

© Le Figaro

 

Mis en ligne le 15 juillet 2010, par Menahem Macina, sur le site france-israel.org