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Contentieux palestino-israélien

Israël : Bilan de deux retraits, Michel Gurfinkiel
07/08/2010

 

[Cet article, excellent comme toutes les analyses de cet auteur (qui n'a pas besoin de ma recommandation pour être reconnu et apprécié), mérite pourtant une brève introduction, qui vise à mettre en exergue sa grande utilité. En effet, quiconque s'adonne, avec plus ou moins de bonheur, dans l'art d'écrire, sait le temps et la somme de connaissances et de travail qu'il faut pour décrire et analyser sobrement et clairement une problématique. Ce qui suit est le résultat d'un tel talent. J'engage les internautes qui, comme moi, auront apprécié ce petit bijou, à le faire connaître et à le diffuser largement. Merci à Michel Gurfinkiel. (Menahem Macina).]


Sur le Blog de l'auteur, 18 juillet 2010

 

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La synagogue de Neveh Dekalim, vandalisée par le Hamas après le retrait israélien.

 

Il y avait apparemment de bonnes raisons de quitter le Liban-Sud en 2000 et le Goush-Katif en 2005. L'échec n'en est que plus flagrant.

 

Le 24 mai 2000, Tsahal évacuait unilatéralement – et précipitamment – la « zone de sécurité » qu'il détenait au Liban du Sud depuis 1978. Dix ans après, le débat va bon train en Israël : ce retrait a-t-il été l'une des plus graves erreurs stratégiques de l'histoire du pays ?  Le ministre de la Défense, Ehud Barak, qui était alors premier ministre, assure qu'il reste « fier » de sa décision. « La vraie question »,  selon lui, «  c'est plutôt de savoir pourquoi on ne l'a pas prise au moins dix ans plus tôt ». Mais de nombreux analystes estiment au contraire que ce retrait a considérablement affaibli l'Etat juif. En projetant, à tort ou à raison, une image de faiblesse. Et surtout en créant un vide géostratégique qui n'a pas tardé à être empli par le Hezbollah pro-iranien.

Chose étrange, un chef d'Etat arabe avait tout fait, début 2000, pour dissuader Israël de quitter le Liban-sud : le Syrien Hafez el-Assad, qui allait être emporté par une crise cardiaque quinze jours seulement après le retrait, le 10 juin 2000. Dictateur implacable, mais stratège sagace, Assad avait répété  que cette initiative constituait une « provocation », et allait causer « une catastrophe ». A l'époque, ni les Israéliens, ni les Américains, qui tentaient de patronner un processus de paix accéléré dans la région, n'avaient compris son attitude. Sans doute par excès de logique linéaire, à l'occidentale : le président syrien étant un ennemi d'Israël, il ne pouvait, selon eux, que se réjouir d'un tel recul. Mais Assad suivait une autre logique, circulaire, orientale, où l'ennemi peut être, dans certaines circonstances, une sorte d'ami, et son affaiblissement, à certains moments, une mauvaise affaire.

Un débat analogue entoure une autre évacuation unilatérale, celle de la bande de Gaza ou plus précisément des zones stratégiques qui, dans ce territoire, relevaient toujours de l'autorité israélienne : localités civiles juives, telles que le Goush-Katif, et points d'appui militaires. Exécutée en août 2005, au prix d'une crise humaine sans précédent – cinquante mille soldats mobilisés pour contraindre près de huit mille habitants juifs au départ –, elle a apporté un prestige international considérable, mais éphémère, au Premier ministre qui l'avait décidée et mise en œuvre, Ariel Sharon. Mais sur le terrain, elle a été interprétée, elle aussi,  comme un signe de faiblesse, et a fait l'affaire du Hamas, qui devait prendre le contrôle du territoire moins de deux ans plus tard.

Avant de devenir Premier ministre, Ehud Barak a été un général de premier plan, et a exercé le commandement en chef de Tsahal. Sharon fut probablement l'un des plus grands chefs de guerre du XXe siècle. Ni l'un, ni l'autre n'ont pris à la légère la décision d'évacuer un territoire considéré jusque-là comme essentiel à la sécurité de leur pays. Leur raisonnement était à peu près celui-ci : au Liban-sud comme à Gaza, Tsahal était condamné à faire une guerre de position et qui plus est au contact ou au milieu de populations hostiles. Ce type de guerre était démoralisant à divers titres. Et coûteux en vies humaines. Tant que Tsahal s'en tenait à la défense statique de certaines positions ou de certaines lignes, l'ennemi pouvait en effet monter contre lui des opérations limitées, sans utilité tactique réelle mais dépourvues, en même temps, de risque stratégique ou tactique : des « coups d'épingle » où finissaient par périr ou être blessés des dizaines de jeunes Israéliens, sans parler de quelques enlèvements. L'alternative consistait, selon eux, à revenir à une guerre de mouvement : un retrait spectaculaire autorisait Israël, moralement et politiquement, à lancer ultérieurement des offensives non moins spectaculaires, « totales », annihilatrices, contre des adversaires qui n'auraient pas accepté les compromis qui lui étaient offerts.

A travers l'opération Rempart de 2001-2002 – la réoccupation militaire de la Judée-Samarie et la destruction du potentiel militaire du Fatah -, Sharon avait montré qu'il savait procéder à des contre-attaques de ce type. En aurait-il été à nouveau capable contre le Hezbollah et le Hamas, si sa santé lui avait permis de rester au pouvoir en 2006 ? Force est de reconnaître que ses successeurs n'y sont pas parvenus. La guerre punitive de l'été 2006 contre le Hezbollah, gérée par un trio que Sharon avait mis en selle – Ehud Olmert et Tsipi Livni au gouvernement, le général Dan Halutz à l'armée – a été un échec militaire et politique. Celle de l'hiver 2008-2009 contre le Hamas, gérée par un bon général, Gaby Ashkenazy, a été plus concluante sur le plan militaire, mais beaucoup moins sur le plan politique. Dans les deux cas, l'adversaire n'a pu être éliminé ni même suffisamment affaibli.

Les erreurs et les échecs ont cependant un intérêt : ils aident l'opinion publique à mieux cerner les problèmes. De même que l'échec des pourparlers de Camp David, en 2000, a révélé à la plus grande partie des Israéliens – notamment de gauche ou du centre-gauche -  que le « processus de paix d'Oslo » était un leurre, de même le bilan des évacuations du Liban et de Goush-Katif rappelle aux Israéliens que si le contrôle de certaines positions géographiques a un coût, leur abandon en a un aussi.


© Michel Gurfinkiel

 

[Article démarqué par desinfos.com, et aimablement signalé par O. Peel.]