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Pourquoi faut-il «raison garder»? Shmuel Trigano
07/08/2010


[On voudra bien m'excuser de remettre en course, ce texte – qui n'a été mis en ligne sur JPost qu'hier, mais dont j'avais reçu une photocopie le jour même de sa parution, ce qui m'avait permis de le mettre en ligne sur notre site, le 16 juillet. Sa valeur vaut bien cette reprise. Il contient, entre autres heureuses expressions, deux phrases fortes, à retenir et faire connaître : « Les Palestiniens veulent tout simplement… prendre des gages pour justifier leur irrédentisme permanent… », et : « …
l'appel à dicter à Israël une solution imposée par les Puissances […] revient à renoncer à un principe capital du sionisme : la souveraineté, qui fonde les Juifs à être un acteur collectif de stature historique et pas une cause humanitaire abandonnée à la charité internationale. » (A lire attentivement et faire connaître largement. (Menahem Macina).]

 

Source : Jerusalem Post en français, 25 juillet 2010

 

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La publication de l'"Appel à la Raison" de J Call n'a été, pour les initiateurs de la déclaration "Raison garder" (1), qu'une occasion de manifester et d'affirmer une autre perspective sur le conflit du Moyen-Orient, mais aussi, bien plus, de témoigner d'une autre disposition d'esprit face à la situation actuelle en général, y compris en Europe. La condition à laquelle se voient assignés Israël et le peuple juif reflète en effet l'ensemble des problèmes de l'heure en Occident.

A l'inverse de J Call, qui s'appuie sur le mouvement Shalom Akhshav (La Paix maintenant) par ses signataires et ses bases institutionnelles, "Raison Garder" est née de l'initiative de deux intellectuels, Raphaël Drai et moi-même. La déclaration a été mise sur Internet et comptabilise aujourd'hui 11 200 signataires (contre 7 000 Pour J Call). Aucune institution n'a soutenu ni initié cette démarche. Elle est née du sentiment d'avoir dépassé un seuil dans la chute de la légitimité de l'existence juive en tant que peuple. La question d'Israël ou du sionisme n'est en effet qu'une métaphore de cette dimension fondamentale sur laquelle nous avons construit nos existences au sortir de la Shoah et de la fin du judaïsme en monde arabo-musulman.

Ce qui nous a heurtés dans la pétition de J Call, c'est tout d'abord la violence symbolique d'une interpellation partisane qui apostrophe, du haut de son Sinaï, toute une collectivité, en accaparant son honneur, sa morale et la raison, rejetant ceux qui pensent autrement dans le néant de l'obscurantisme. La composition socioprofessionnelle de nos signataires démontre exactement le contraire. On y trouve, entre autres, 165 professeurs d'université, 56 chercheurs, 496 enseignants, 387 ingénieurs, 69 écrivains, 126 juristes et avocats, 539 médecins, 91 journalistes, 639 chefs d'entreprise, 30 rabbins, 18 prêtres et pasteurs...

Hasbara palestinienne

Ce qui nous a choqués dans le texte de J Call, c'est aussi l'accusation sélective d'Israël. Comment rester insensible au fait que les Palestiniens démontrent, de toutes sortes de façons, un bellicisme structurel ? L'Autorité palestinienne est aujourd'hui le siège de l'entreprise de boycott mondial d'Israël. Il n'est que de voir sa télévision, sa presse, les déclarations de ses leaders pour constater que les Palestiniens ne sont pas intéressés à une paix véritable. Le refus de reconnaître en Israël un Etat juif est un refus de reconnaître l'identité nationale de l'Etat d'Israël, car Juif désigne un peuple autant qu'une religion.

Les Palestiniens veulent tout simplement ainsi prendre des gages pour justifier leur irrédentisme permanent : le retour en masse de millions de pseudo-réfugiés et la montée en puissance des Arabes Israéliens, dont les leaders défendent une politique sécessionniste et de défiance vis-à-vis de l'Etat dont ils sont les citoyens, ce que ne tolérerait aucun autre Etat de la planète, à commencer par la France dont le Conseil constitutionnel décréta il y a quelques années qu'en France il n'y avait pas de "peuple corse".

Le plus pathétique dans la position de J Call, c'est que l'histoire semble s'être arrêtée il y a 30 ans. On y entend le remake des mantras auto-hypnotiques d'alors : "territoires contre paix", "deux Etats pour deux peuples", etc. Comme si toutes les démissions d'Israël, ses signes de "bonne volonté", n'avaient pas conduit à des catastrophes toujours plus grandes : la terreur terroriste après Oslo, le Hezbollah après le retrait du Liban, le Hamastan après le retrait de Gaza. Demain, le retrait des territoires rapprochera encore plus la menace des centres vitaux d'Israël. Les signataires de J Call pourront alors pleurer en chœur très "moralement". Il sera trop tard.

Ses signataires invoquent souvent la façon dont la France a mis un terme à la guerre d'Algérie, mais qui s'est soucié de ce que ce pays ne respecta jamais les accords d'Evian, de ce que un million de Français furent chassés de leur pays et [privés] de leurs biens alors que des millions d'Algériens s'installèrent en France et que la terreur totalitaire s'installa dans ce pays ? Une telle cécité politique, travestie en grandiloquence morale, a quelque chose de pathétique. Elle ne sert qu'à approfondir la délégitimation d'Israël au pire moment : l'affaire de la flottille est venue illustrer la manipulation de la "morale" et autres "droits de l'Homme", devenus aujourd'hui des armes idéologiques aux mains de menées totalitaires.

Enfin, il y a dans l'appel de J Call la face émergée d'un continent psychologique inquiétant, torturé par la culpabilité fondamentale d'Israël et la propension à une morale sacrificielle qui consiste à s'accuser soi-même - ou plutôt d'autres (Juifs) que soi-même - pour ne pas oser se confronter aux autres. Il y a, dans cette morale, une démission face à l'existence et aux défis. C'est ce qu'illustre l'appel à dicter à Israël une solution imposée par les Puissances, ce qui revient à renoncer à un principe capital du sionisme : la souveraineté, qui fonde les Juifs à être un acteur collectif de stature historique et pas une cause humanitaire abandonnée à la charité internationale.

Que l'on réfléchisse à la portée de cette imposition pour un Etat démocratique, c'est-à-dire au court-circuitage du choix d'un peuple. Les signataires n'ont que la "démocratie" aux lèvres mais, en somme, elle n'a de sens que pour eux, pas pour les autres. La meilleure preuve en a été donnée par la publicité considérable que leur pétition a reçue, grâce à la complaisance de médias très anti-Israéliens, alors que le principal phénomène sociologique, à savoir nos 11 000 signataires, a été l'objet d'une occultation générale dans la presse française - et j'ajouterais aussi israélienne.

Que signifie, dans cette perspective, le fait de s'exprimer "en tant que Juifs" ? Tout simplement, pas en tant que démocrates, pas en tant que partisans assumant leur particularisme. C'est s'accaparer toute la judéité. Comment fonder par ailleurs un jugement réputé moral et rationnel sur la base d'une origine ethnique ? Et comment prétendre s'adresser aux Juifs "en tant que Juifs" en prenant à témoin contre Israël l'opinion européenne - dont on sait le pro-palestinisme viscéral - comme pour mieux s'imposer aux autres Juifs, tenus ainsi pour quantité négligeable et à ce point déments qu'on appelle le monde à leur imposer une politique ?


Pour le monde juif et pour l'Europe

Notre déclaration n'avait pour premier objectif que de manifester le fait que J Call ne représente que lui-même et qu'il y avait, dans le monde juif et dans l'opinion en général, une autre vision des choses, qui ne le cédait en rien à la morale, à l'honneur et à la raison mais qui avait en plus le sens du réel et de la responsabilité politique. Nous défendons une autre stratégie existentielle et politique, qui a un sens pour Israël, bien sûr, mais aussi pour le monde juif et l'Europe. Il n'est que de voir l'inquiétante censure et l'unanimisme des médias pour comprendre en quoi la question d'Israël est devenue la question-clé du rapport de l'Europe à elle-même et aux autres. Nous entendons désormais ne pas baisser la garde et continuer à défendre cette attitude dans le cadre d'une tribune permanente. Nous entendons restaurer et affirmer le discours juif sur la réalité. Le temps du silence et de la réserve est fini.


Shmuel Trigano *

* L'auteur est professeur à l'Université de Paris, directeur fondateur du Collège des Etudes Juives de l'Alliance Israélite Universelle, des revues Controverses et Pardès, président de l'Observatoire du monde juif. Il est l'auteur de 18 livres dont L'idéal démocratique à l'épreuve de la Shoah, qui vient d'être publié en hébreu (trad. Avner Lahav) aux Presses de l'Université de Ben Gurion.

controverses@gmail.com
http://www.shmuel-trigano.fr
http://www.dialexis.org/php/index.php


© Jerusalem Post, en français

 


[Merci à
desinfos.com, qui attire l'attention sur cet article et à O. Peel qui nous l'a signalé.]

Mis en ligne le 26 juillet 2010, par Menahem Macina, sur le site france-israel.org