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Antisémitisme
Antisémitisme arabo-musulman

La déshumanisation de l'autre : L'antisémitisme arabo-musulman aujourd'hui, Robert S. Wistrich
13/08/2010

 

[Bien qu'elle soit de 2008, cette étude séminale n'a rien perdu de son actualité. J'ai cru utile de la traduire en raison de son importance et de sa lisiblité. (Menahem Macina).]

 

Texte original anglais : "Dehumanizing The Other: Muslim Arab Anti-Semitism Today", et en pdf de Google Documents, article publié en août 2008.

 

Traduction française : Menahem Macina

 

L'antisémitisme dans les sociétés arabes et en Iran est la forme d'hostilité la plus puissante et la plus menaçante qui soit pour les Juifs dans tout le monde contemporain. Au cours des dernières décennies (en particulier depuis 2000), il est devenu partie entièrement intégrante du corps politique de l'Islam. Les flots de littérature de haine antijuive, qui figurent sans cesse dans les grands journaux et les magazines arabes, ainsi que la propagande antisémite qui inonde les chaînes de télévision du Moyen-Orient ont atteint des proportions effarantes. Le discours antisémite prédomine dans les discours d'importants fonctionnaires gouvernementaux, se déchaîne dans les prêches religieux, dans les programmes de radio, sur les sites Web islamiques, et est massivement présent dans les caricatures répandues dans tout le monde arabe. Ces représentations visuelles déforment et déshumanisent toujours les Juifs, qui sont continuellement présentés avec un nez crochu, dégoûtants, avides d'argent, vindicatifs, comploteurs et cruels. Ces stéréotypes visuels et verbaux extrêmement hostiles, très communs aujourd'hui dans les journaux, magazines et livres arabes, ont indubitablement contribué à empoisonner l'opinion publique, de manière alarmante, dans tout le Moyen-Orient.

C'est particulièrement vrai s'agissant de la représentation grotesque d'Israéliens et de Juifs américains, que l'on afflige presque universellement d'horribles traits de caractère : supercherie, cupidité, brutalité et inhumanité. Dans les récentes décennies, la coutume de présenter les Israéliens particulièrement comme l'incarnation d'un mal virulent, et comme des agresseurs, des usurpateurs, des occupants sadiques, des corrupteurs, des infidèles, des meurtriers et des barbares, est en fait devenue chose commune.

L'Etat Juif n'est pas seulement une entité "colonialiste", un autre visage du racisme occidental, ou (plus méchamment) un frère siamois du nazisme, mais ses crimes surpassent de loin les atrocités commises par le Troisième Reich. La diabolisation, sans fin réitérée, des Juifs israéliens comme étant des "Nazis" a bourré les crânes de millions d'Arabes du Moyen-Orient d'un cruel message de haine. Aussi n'est-il guère surprenant que le sentiment produit par d'aussi grossières caricatures ait eu pour résultat une chanson populaire intitulée « Je hais Israël » qui, il y a seulement quelques années, a fait un malheur au Caire, à Damas et à Jérusalem-est.

Il est devenu normal, ces quatre dernières décennies, de voir des dirigeants israéliens, de Golda Meïr et Moshe Dayan à  Ariel Sharon, Ehud Barak et Ehud Olmert, stigmatisés comme étant des monstres en uniformes nazis, les mains dégouttant de sang, ou en médaillon sur fond de swastikas. Des médias influents et populaires véhiculent quotidiennement ce type d'incitation incendiaire dans les foyers arabes. Les stations de télévision confortent, de manière régulière, l'image d'un Israël démoniaque qui non seulement assassine des enfants arabes sans défense, mais répand délibérément la drogue, les virus mortels, le vice et la prostitution dans le monde arabe, ou tente d'empoisonner l'eau et les aliments des Palestiniens.

Les Protocoles des Sages de Sion, la plus célèbre forgerie antisémite de l'histoire, est depuis longtemps un best-seller dans le monde arabe. En 2002, elle a fait l'objet d'une "dramatique" de la télévision égyptienne, sous la forme d'une série à grand succès qui a coûté des millions de dollars, Le cavalier sans monture, qui a été diffusée pendant le Ramadan. Non moins épouvantable fut, un an plus tard, la série hideusement antisémite de la télévision syro-libanaise, Al-Shattat (la Diaspora), qui comportait des scènes révoltantes de reconstitution du mythe du "crime rituel", comme s'il s'agissait d'une pratique juive courante. De fait, le mythe médiéval européen selon lequel des Juifs assassinent des enfants et utilisent le sang de leurs victimes pour confectionner leurs matzot de Pâques, est extensivement propagé et bénéficie d'une large crédibilité dans le monde arabe.

Non moins menaçante est la tendance croissante à la négation de l'Holocauste, que le Président Mahmoud Ahmadinejad a toujours placée au niveau d'une doctrine d'Etat. Il vaut la peine de rappeler que l'allié de l'Iran, le Président Bashar Al-Assad, accueillant le Pape Jean-Paul II à Damas, il y a cinq ans, émit publiquement la calomnie selon laquelle les Israéliens et les Juifs massacrent « tous les principes des divines religions [inspirés par] la même mentalité [que celle qui les fit] trahir et torturer Jésus-Christ, exactement comme ils ont essayé de trahir et de tuer le prophète Mohammed ».

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Des toxines aussi antisémites ne sont pas seulement une retombée du conflit arabo-israélien. Elles découlent de sources islamiques traditionnelles, tout comme elles baignent dans de très anciens stéréotypes, images et accusations d'origine chrétienne européenne. Le ton en est particulièrement cruel, obscène, et son incitation à la violence glace le sang. Les propos suivants de l'éminent Cheikh saoudien Abd Al-Rahman Al-Sudayyis, imam de la Ka'aba de La Mecque (le plus important lieu de pèlerinage du monde musulman), sont représentatifs des milliers de sermons régulièrement diffusés dans tout le monde arabe : « Les Juifs d'aujourd'hui [sont] une progéniture maudite, des infidèles, des falsificateurs, adorateurs d'un veau, meurtriers de prophètes […] l'écume de la race humaine, qu'Allah a maudits et transformés en singes et en porcs… »

Ni les traités de paix avec l'Egypte et la Jordanie, ni les accords d'Oslo avec l'Autorité Palestinienne, n'ont sérieusement modifié l'échelle, l'intensité, de la malveillance sans égale de ces images, thèmes et calomnies antisémites. Ils indiquent que le monde arabe ne s'est pas encore réconcilié avec l'existence d'Israël, près de soixante ans après sa naissance. Plus grave encore, à en juger par le volume même de ces manifestations antisémites venimeuses (particulièrement en Egypte), le niveau d'hostilité, loin de diminuer avec le temps, a plutôt augmenté. Ce qui donne particulièrement à réfléchir est le fait que des théologiens, des intellectuels, des artistes et des professionnels arabes se distinguent tant par leur promotion de stéréotypes racistes de ce genre. On trouve, au premier rang de cette intolérance à l'encontre d'Israël, du judaïsme et des Juifs, des rédacteurs en chef de journaux de l'establishment, des auteurs de best-sellers, des doyens de facultés et autres "experts" universitaires. En d'autres termes, l'antisémitisme arabe n'est pas seulement une question de manipulation gouvernementale, de démagogie islamiste, de propagande organisée, d'arriération sociale, ni de haine vulgaire et primaire, même si tous ces éléments existent, en effet. Cet antisémitisme a une légitimité culturelle et intellectuelle. De plus, l'ubiquité de la haine et des préjugés, illustrés par ce noyau dur d'antisémitisme, surpasse indubitablement la diabolisation des époques historiques antérieures, qu'il s'agisse du Moyen-Âge chrétien, de l'Inquisition espagnole, de l'Affaire Dreyfus en France, ou de la judéophobie de la Russie tsariste. Le seul exemple comparable serait celui de l'Allemagne nazie pour laquelle on peut aussi parler d'un "antisémitisme éliminationniste" de dimensions génocidaires, qui culmina finalement dans l'Holocauste.

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L'antisémitisme nazi et l'antisémitisme arabe ont tous deux un élément éliminationniste : les nazis se focalisaient sur la race, tandis que la propagande antisémite arabe se concentre sur l'Etat et la nation. Il y a le même fanatisme, la même paranoïa et la croyance en une vaste conspiration juive pour dominer le monde. Ce parallèle ne devrait pas surprendre si l'on se souvient que le nationalisme arabe et l'islamisme modernes coïncidèrent historiquement avec l'accession au pouvoir des nazis dans les années 1930. On néglige souvent le fait que, il y a déjà soixante-dix ans, le monde arabe a été profondément infecté par le poison antisémite nazi. En Egypte, en Syrie, au Liban, en Iraq et en Palestine, l'exemple de Hitler était largement admiré, et l'identification, ainsi que la collaboration arabes avec le national-socialisme, étaient étendues. Un exemple important de cette influence fut celui du mouvement égyptien des Frères Musulmans, fondé par Hassan al-Banna. Un autre cas notoire fut celui du mouvement national arabe palestinien, dirigé par Haj Amin al-Husseini, proche allié de Hitler et fanatique antisémite.

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Aujourd'hui, le fruit empoisonné de cet antisémitisme arabe nazifié a pleinement mûri dans des sociétés aussi différentes les unes des autres que l'Iran, la Syrie, l'Egypte, l'Arabie Saoudite et des organisations terroristes aussi diverses que le Hamas, le Hezbollah, le Jihad Islamique, ou Al-Qaeda. Dans tous ces cas, le djihad, un culte de la mort systématisé, des méthodes totalitaires et une haine de l'Occident (en particulier, de l'Amérique) sont inextricablement liés à un antisémitisme radical. Les Islamistes, en particulier, sont résolument pour une "solution finale" qui éradiquerait le "cancer" juif-israélien du Moyen-Orient. Cette fois, l'ordre n'émane pas simplement du Führer, mais de Allah lui-même, et il doit être appliqué par un djihad (guerre sainte) sans fin pour détruire Israël, la Chrétienté, et l'Occident judéo-chrétien "infidèle". Seule la force de dissuasion d'Israël (renforcée par celle des Etats-Unis) tient en échec ces ambitions génocidaires pour l'instant. Mais pour combien de temps.

Il faut dire que les caricatures arabes sont particulièrement révélatrices à cet égard. Les dessins satiriques attisent sans vergogne les flammes de la peur et de la haine d'Israël et des Juifs (aussi bien que des Etats-Unis). Une analyse exhaustive montre que la représentation graphique grossière de Juifs menaçants, rusés, assoiffés de sang, est semblable à la  diabolisation antisémite nazie, régulièrement publiée dans le Der Stürmer avant 1945. Le fait que les images de Juifs sont aujourd'hui enveloppées dans des swastikas a intensifié l'effet de répulsion, faisant d'eux l'incarnation du mal absolu.

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Cette haine impie, qui oeuvre sans répit à éliminer Israël, est tout à fait évidente en Iran. En décembre 2006, le Président Ahmadinejad prophétisa que le « régime sioniste serait détruit, et l'humanité, libérée ». Les dirigeants iraniens n'ont même pas essayé de masquer leurs buts "annihilateurs". Si on les met en lien avec la course aux armes nucléaires, la promotion du terrorisme mondial, le djihad et le martyre ouvrent des perspectives apocalyptiques effrayantes. Les médias iraniens, tout autant que leurs homologues arabes, stimulent systématiquement l'antisémitisme et envisagent la disparition d'Israël comme un élément d'une conflagration mondiale majeure où se jouera le sort de l'humanité, qui aboutira à la victoire de l'Islam. Comme dans le monde arabe, l'Holocauste perpétré par les nazis est simultanément nié et évoqué comme une source d'encouragement et de motivation à anéantir l'Etat juif.

Ce qui rend possible la combinaison de points de vue aussi illogiques et apparemment irrationnels, est la théorie antisémite d'une conspiration [juive] très enracinée dans l'esprit de millions de musulmans. Depuis le succès de la Révolution iranienne de 1979, dirigée par l'Ayatollah Khomeini, c'est devenu un axiome de l'Islam shiite en Iran que les Juifs dirigent l'Amérique et que leur volonté de détruire les musulmans fait partie de leur but secret de conquête du monde. Tout comme dans le monde arabe à majorité sunnite, cette vision paranoïde alimente un antisémitisme idéologique intraitable qui est organiquement lié à la Guerre Sainte contre Israël et l'Occident. La guerre contre la prétendue domination du monde par le sionisme politique devient la pierre angulaire d'un scénario apocalyptique arabe et musulman qui menace de faire de l'annihilation mutuelle une prophétie dont l'accomplissement advient parce qu'il n'est pas mis en doute.

 

Robert S. Wistrich *

 


* Robert Salomon Wistrich est professeur d'Histoire Juive à l'Université Hébraïque de Jérusalem et Directeur du Centre International Vidal Sassoon pour l'Etude de l'Antisémitisme. Son dernier livre,
A Lethal Obsession: Antisemitism from Antiquity to the Global Jihad [Une obsession meurtrière : L'Antisémitisme de l'Antiquité au Jihad mondial,  est paru en octobre 2009 aux éditions Random House.

 


© 
Ariel Center for Policy Research (ACPR)

 

 

Mis en ligne le 13 août 2010, par Menahem Macina, sur le site france-israel.org