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Judaïsme

Qui est Juif pour l'Etat d'Israël ?
22/08/2010

Sur le Blog de Michel Lévy, 20 août 2010

 

Il existe une lutte sourde en Israël pour que le pays devienne vraiment ce qu'il rêve d'être : pour les uns, une démocratie occidentale exemplaire, pour les autres, le pays où la Thora est reine. Les deux visions sont incompatibles. La proposition Rotem qui aurait donné au rabbinat le pouvoir d'admettre ou non les nouveaux émigrants en leur accordant un "brevet" de judaïsme n'est qu'un épisode de cette longue bataille.

Les juifs ne se posaient pas trop la question de savoir qui l'était vraiment ou non pendant la guerre, ou à la naissance d'Israël, tous étaient soumis au même danger, et la Palestine avait trop besoin de ses fils pour faire la fine bouche. Pendant cette période noire, qui aurait pu avoir la folie de se prétendre juif alors qu'il ne l'était pas ? Et lors de la guerre d'indépendance, qui aurait refusé un volontaire de plus ? Un juif, c'était donc, selon Jean Paul Sartre celui que les autres considéraient comme tel, ou celui qui se prétendait tel.

Israël et l'Arménie sont deux pays à forte diaspora, et ils considèrent leur diaspora comme un réservoir de citoyens potentiels, ils se sont dotés d'une "loi du retour" qui donne la nationalité aux membres du peuple qui décident de "retourner vivre au pays", même si "l'exil" dure depuis... disons un certain temps !

Des difficultés n'ont pas tardé à apparaître. Un juif Polonais s'était converti au catholicisme avant guerre. Il est devenu prêtre à Varsovie. Pendant l'occupation, et l'extermination de ses anciens coreligionnaires, il s'est montré héroïque et a sauvé le plus de monde possible. Dès 1946, il est parti en Palestine, il a combattu dans les rangs de la Haganah, puis, l'indépendance arrivée, il a demandé son intégration à l'Etat d'Israël en vertu de la loi du retour. Je suis juif, ma mère est juive, Israël accepte des juifs athées, pourquoi n'accepterait-elle pas des Juifs catholiques ? clamait-il. Mais l'administration a refusé de concevoir un juif catholique, alors il a déposé une requête devant la cour suprême.

Le procès a été long, et les juges ont décidé qu'on ne pouvait pas être Juif et catholique ou musulman en même temps, toutefois, vu ses nombreux services, la nationalité israélienne lui était accordée, mais pas en application de la loi du retour.

L'Etat d'Israël a défini la judaïcité par une loi votée 16 mars 1970: est juif toute personne née d'une mère juive, ou qui s'est convertie au judaïsme sans appartenir à une autre religion. Mais le problème n'a pas été résolu, qu'est-ce qu'une mère juive ? L'Etat a considéré qu'elle l'était si un de ses parents était Juif.

Donc, pour bénéficier de la loi du retour, il suffisait parfois qu'un seul grand-parent soit Juif pour être admis. Ce qui n'a jamais convenu au judaïsme orthodoxe. De nombreux Israéliens sont Juifs vis-à-vis de la loi, mais ne le sont pas aux yeux de la majorité des rabbins.

Les juifs russes en Israël ont modifié la donne

Les dernières années de l'empire soviétique ont vu arriver en Israël une masse très importante d'immigrés d'origine soviétique, Russes et Ukrainiens pour la plupart, mais aussi du Caucase, ou des pays baltes. Beaucoup d'entre eux étaient des conjoints de Juifs, voire des conjoints de personnes dont le père ou la mère étaient Juifs, et qui ignoraient tout de la culture ou de la religion juives. Ces gens sans religion se sont rapidement comportés comme de bons citoyens israéliens. Bons soldats, efficaces dans les affaires ou à l'université, ils ne pouvaient pas être considérés comme Juifs par le rabbinat, car leurs mères n'étaient pas juives, et ils ne manifestaient aucune envie de suivre les lois religieuses.

Les diverses tendances du judaïsme religieux

Selon la tradition Juive, D ieu a donné la Thora à Moïse sur le Mont Sinaï, où il est resté quarante jours sans boire ni manger, et pendant ces quarante jours, D ieu lui a donné la Loi orale qui permet d'interpréter et de comprendre la Loi écrite.

La Loi orale a été transmise de père en fils, jusqu'à la fin du second temple, où les rabbins, craignant qu'elle ne soit perdue, ont décidé de la mettre par écrit: ce fut le Talmud. Les conclusions du Talmud ont été explicitées et rédigées progressivement, les règles et prescriptions ont été codifiées dans le Shoulh'an Aroukh, rédigé aux XVIe et XVIIe siècles.

L'intrusion de la modernité a provoqué un mouvement puissant au XIXe siècle, et l'apparition de communautés pensant que la codification scrupuleuse des conclusions du Talmud avait fossilisé la Thora, qu'ils considéraient comme une parole vivante devant être lue à l'aide des lumières de la modernité.

 

Cette vision, née en Allemagne a eu un grand succès aux États Unis, où elle est majoritaire à travers les mouvements "Reformed" et "Conservative" alors que le judaïsme orthodoxe, fidèle à l'esprit et à la lettre du Shoulh'an Aroukh, domine les rabbinats israéliens et français. En France, la tendance "conservative" est représentée par le mouvement "Massorti" (traditionnel); les libéraux se subdivisent en plusieurs tendances proches des conservatives ou des reformed. Le consistoire, les Loubavitchs et la grande majorité des communautés juives de France sont orthodoxes, même si la plupart de leurs membres ne le sont pas.

 

Chaque communauté fixe ses propres règles chez les reformed

Les conservatives adoptent la mixité, et ont une vision dynamique de la 'halakha

Les orthodoxes peuvent être très stricts, voire sectaires, ou proches des conservatives.

Pour un Juif orthodoxe, un converti devient un Juif à part entière et est soumis aux 613 commandements. S'il mangeait du porc, ou travaillait le shabbat, il serait en faute, et n'aurait pas part au monde futur, alors qu'un "juste des nations" ayant le même comportement y aurait droit. D'où la volonté de s'assurer que ceux qui entrent dans l'alliance d'Abraham obéiront bien aux commandements décrits dans le Shoulh'an Aroukh. Ici, pas d'ambiguïté : la Halakha considère qu'une conversion effectuée dans un but autre que l'adhésion à la foi juive et la volonté d'accomplir ses obligations est nulle et non avenue. Ce que confirme la revue Kuntrass citée par le Rabbinat du Québec.

Par contre, les mouvements non orthodoxes considèrent que vouloir appartenir au peuple d'Israël, en connaître l'histoire et la culture, et s'engager à vivre et à élever ses enfants en bons Juifs suffit. En conséquence, les conversions «libérales» ne sont pas reconnues par le rabbinat officiel israélien ou français, entièrement acquis aux thèses orthodoxes.

Depuis quelques années on assiste à un retour vers une orthodoxie de plus en plus rigoureuse, surtout en matière de conversion, d'où un repli vers des conversions libérales, et un nombre croissant de juifs qui ne sont pas reconnus comme tels par le rabbinat

Le monopole des orthodoxes sur le judaïsme religieux reste une question brûlante.

L'État d'Israël a toujours laissé le monopole de la parole religieuse et des conversions au judaïsme orthodoxe, parce qu'il est très largement majoritaire dans le pays, et surtout parce que le système électoral est tel qu'aucun gouvernement n'a pu être formé sans une participation des partis religieux orthodoxes. Ainsi, l'enseignement confessionnel, qui a été très largement aidé, et la démographie, jointe à une éducation à sens unique, ont sensiblement renforcé au cours des ans la force d'un judaïsme très conservateur et scrupuleusement attaché à respecter toutes les règles accumulées au cours des siècles passés. Parallèlement, l'adaptation à la modernité et à la promotion féminine, s'est développée, surtout en diaspora, et les juges israéliens, qui sont souvent laïques, ont de la sympathie pour les formes "éclairées" du judaïsme.

 En 2005, une décision de justice reconnaît une conversion finalisée à l'étranger. Dans son arrêt, la Cour suprême précise : «au regard de la Loi du retour, sera considérée comme Juive une personne venue en Israël en tant que non-Juive et qui a entrepris un processus de conversion au sein d'une communauté juive reconnue à l'étranger, où elle s'est rendue (pour achever sa conversion), après avoir étudié le judaïsme dans le cadre du courant réformé ou conservateur en Israël». Les communautés libérales étant reconnues à l'étranger, Israël reconnaissait les conversions non orthodoxes. Il suffisait aux Israéliens qui le souhaitaient, d'aller se faire convertir à l'extérieur pour ne pas passer sous les fourches caudines du Grand Rabbinat Orthodoxe.

Il existe d'autres conflits importants mettant en cause le poids déterminant du judaïsme orthodoxe : la gestion des lieux saints, par exemple, ou la séparation stricte hommes-femmes, heurtent la diaspora libérale. Certaines scènes à la limite de la violence ont eu lieu quand des femmes rabbins ont voulu diriger des prières devant le mur occidental.

Une autre question, plus importante aux yeux des Israéliens, concerne le mariage civil, toujours impossible en Israël malgré des promesses électorales jamais respectées. Les Israéliens qui ne veulent ou ne peuvent pas se marier selon les règles rabbiniques (ou islamiques ou chrétiennes) doivent le faire à l'étranger. Le rabbinat ayant aussi le monopole des enterrements, certaines familles endeuillées voient parfois leurs chers disparus être enterrés loin de leur conjoint.

En arrière-plan, on voit la montée d'un intégrisme juif qui évoque l'islamisme des musulmans; certains rabbins prennent des positions anachroniques et l'enseignent dans leurs Yeshivas. Par exemple, Yossef Elitzur, co-auteur, avec Itzhak Shapira, d'un livre controversé, "La Thora des Rois", parle de la conquête de la Terre Sainte, et assimile les Cananéens de l'époque aux Palestiniens d'aujourd'hui. Cet auteur a été poursuivi par la justice pour incitation à la violence; sa Yeshiva, implantée dans les territoires, a été détruite, car construite sans autorisation. Le conflit prévisible entre ceux qui veulent actualiser les textes anciens, y compris ceux qui font frémir, et les partisans d'un Etat démocratique et laïque ne fait que s'accentuer, et se manifeste sur de nombreux points de friction.

La tentative de David Rotem pour intégrer les russophones au judaïsme

Le député David Rotem appartient au parti "Israel Beiténou", « Israël, notre maison ». Ce parti, réputé très à droite et laïque, dont le président est Avidgor Liebermann, est très largement soutenu par la communauté russophone ; David Rotem, lui-même diplômé en droit de l'Université Hébraïque de Jérusalem, a fait une partie de sa scolarité dans l'enseignement religieux, et porte la kippa, signe d'appartenance au judaïsme orthodoxe modéré.

Il propose au Grand Rabbinat de faciliter la conversion des Israéliens d'origine russe en décentralisant les instances rabbiniques. Les rabbins locaux auraient compétence pour procéder à ces conversions, afin de désengorger le Grand Rabbinat, qui ne peut suffire à la tâche. Ainsi les mariages et enterrements poseraient moins de problèmes. Toutefois, l'amendement Rotem donne le pouvoir aux rabbinats locaux et retire toute compétence aux tribunaux civils ; or, ces rabbins dépendent, hiérarchiquement parlant, du rabbinat orthodoxe d'Israël, et ne peuvent agir contre les directives reçues. En conclusion, la justice israélienne, donc l'État, se désengage des conversions qui seraient entre les mains des rabbinats orthodoxes qui, eux-mêmes, ne reconnaissent pas les décisions des diverses tendances libérales américaines ou européennes. En conséquence, les enfants d'une femme convertie par des "conservatives" aux Etats-Unis ne seraient plus considérés comme membres du peuple juif et ne pourraient plus émigrer en Israël dans le cadre de la Loi du retour.

Le projet de loi a été adopté en première lecture par la commission des lois, avec l'appui des partis orthodoxes Shass et Yaadouth Hatora, mais il a aussitôt provoqué une levée de boucliers aux Etats-Unis. Rabbi Steven Wernick au nom du mouvement "Conservative" aux Etats-Unis a déclaré que cette décision nous ramènerait vingt ans en arrière.

L'IRAC, Centre Religieux Israélien d'Action du Mouvement Israélien pour un Judaïsme Progressiste, s'est aussitôt mobilisé, et a mobilisé toute la communauté américaine ; une pétition a été lancée, avec le slogan "Keep Israel a Home for all Jews" [Laissez Israël être une patrie pour tous les Juifs]. Ces turbulences pouvaient affecter le soutien de la communauté juive américaine à la politique de Netanyahu, qui, en ces temps difficiles, ne pouvait pas se payer le luxe d'une crise supplémentaire pour un sujet dont l'urgence ne sautait pas aux yeux. Aussi, après avoir un peu hésité, le Premier ministre a-t-il décidé de reporter le débat afin de permettre un projet plus consensuel.

Quoi qu'il en soit, le flou actuel, les hésitations et fausses excuses ne pourront pas durer éternellement. Devant le poids grandissant des mouvements orthodoxes, et leur radicalisation progressive, l'État et sa justice seront amenés à se défendre, ou à se soumettre : il y aura d'autres batailles.

Israël restera une démocratie, c'est-à-dire, un pays dirigé par les représentants du peuple, et il s'acheminera nécessairement vers plus de laïcité afin d'intégrer toutes les minorités, y compris les Arabes, ou alors il sera dirigé par la Thora, c'est-à-dire par des rabbins cooptés entre eux, avec des citoyens de première zone, ceux qu'ils reconnaîtront comme Juifs, et les autres qui seront considérés comme des étrangers dans leur propre pays.

 

© Michel Lévy

 

Mis en ligne le 20 août 2010, par Menahem Macina, sur le site france-israel.org